CHAPITRE XIII
Stettin. — Anklam. — Schweringsbourg. — Greifswalde. — Stralsund. — Lubeck. — Triste arrivée à Hambourg.
Tous mes amis , mes compatriotes et mes anciennes connaissances-, qui depuis longtemps attendaient impatiemment notre arrivée, nous accueillirent à bras ouverts. Il en fut de même de ma bonne vieille mère , que je trouvai encore parfaitement gaie et bien portante, et qui ne pouvait trouver de pa-
rôles pour exprimer la joie qu'elle éprouvait en revoyant, encore une fois avant sa mort, ses enfans et ses petits-enfans. Tous s'empressèrent à l'envi /de nous donner chaque jour des preuves de leur sincère affection.
Notre premier devoir fut daller présenter nos hommages à notre noble protectrice, la princesse Elisabeth , pour la remercier personnellement de plusieurs morceaux de musique qu'elle avait envoyés, avec son portrait , à ma fille pendant que nous étions encore à Riga. Elle nous reçut , selon sa coutume, avec une bonté particulière; et, comme elle faisait le plus grand cas du talent de la jeune artiste , elle exprima le désir de l'entendre dans un concert public. Plusieurs amateurs de musique partageaient ce désir. La jeune cantatrice sentit le prix de cette invitation flatteuse; le concert fut exécuté , et peu après on en arrangea un second , pour lequel on ouvrit une souscription.
J'avais le dessein de continuer mon voyage par Schwedt et par Berlin ; mais quelques unes de mes connaissances de Schwedt, nouvellement arrivées à Stettin , m'ayant appris que le margrave était malade , et le comte de Schwerin (neveu du célèbre généralissime
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de son nom) , qui était alors dans ma ville natale , et qui avait assisté au concert , m'ayant prié instamment de passer quelques jours avec ma famille à sa résidence de Schweringsbourg, située près d'Anklam, je changeai mon plan, renvoyai à une autre occasion mon voyage à Berlin , et résolus de répondre à l'invitation du comte , et de me rendre tout droit à Hambourg par la Poméranie suédoise , ce qui était mon chemin le plus court. Comme d'ailleurs le temps que j'avais fixé pour mon arrivée dans ce dernier lieu s'approchait de plus en plus, je me vis obligé d'abréger mon agréable séjour à Stettin. Nous nous séparâmes encore une fois, avec le plus grand regret , de nos bons amis ; mais la séparation fut particulièrement douloureuse pour ma bonne mère , à qui son grand âge ne laissait plus l'espoir de nous revoir jamais; et, en effet, elle ne revit plus ni ma femme ni mes enfans.
A Anklam , le premier lieu important où nous passâmes, nous fûmes reçus très amicalement par un de mes proches parens , nommé Lobes , qui s'y était établi comme marchand. Il me procura sur-le-champ la connaissance des marchands Lesenberg et de
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Schewen, du secrétaire Titius et de plusieurs, de ses amis. Ce dernier, qui était président d'une société de musique établie dans cette ville , avait déjà entendu parler des talens de ma fille par le comte de Sctrwerin; et comme j'étais obligé de marrêter quelques jours pour céder aux instantes prières de mon parent, il profita de cette occasion pour procurer à son cercle musical le plaisir d'entendre la cantatrice ; il prépara , avec son consentement, un concert. La recette, assez considérable pour le lieu où nous nous trouvions , lui fut remise dans son entier; et le lendemain elle reçut encore de la société un poëme qui contenait des éloges très flatteurs pour l'artiste.
Le jour même de mon arrivée à Anîdam , je lus dans la gazette de Hambourg un article par lequel j'étais invité , au nom de la direction du théâtre de cette ville , qui ne savait point où j'étais, à accélérer mon voyage. Afin de ne pas la mettre dans l'embarras par un plus long retard , aussitôt après l'exécution du concert je partis , selon ma promesse, pour le château de Schweringsbourg , dans l'intention de me rendre directement de là à ma destination.
La famille du comte , et plusieurs membres de la noblesse qui s'y étaient réunis, nous accueillirent de la manière la plus amicale. Le comte ne pensa qu'à offrir chaque jour à ses hôtes de nouveaux divertissemens, et chacun deux employa toutes ses ressources pour les rendre plus agréables et plus variés; ma femme et ma fille contribuèrent aussi aux plaisirs communs, et donnèrent souvent, accompagnées par la chapelle du comte, des preuves de leur talent dans le chant et dans la déclamation.
Entre autres choses remarquables qui se trouvent dans le château et dans les environs, nous vîmes, dans une église d'un village voisin , les restes de l'immortel Schwerin. La comtesse nous montra aussi les habits et le linge qu'il avait portés le jour de la bataille où il perdit la vie. Il était tout déchiré par la mitraille; et le sang qu'on y voyait encore fît sur nous une vive sensation. Tous ceux qui étaient présens rendirent par leurs larmes hommage à la mémoire de ce grand homme.
Après un séjour très agréable de quelques jours , nous prîmes enfin congé de cette famille généreuse , qui ne consentit qu'avec
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peine à nous laisser partir. Au moment de nous quitter, le comte donna à ma fille une tabatière en or; et nous continuâmes notre route jusqu'à Greifswalde.
J'avais pour cette ville quelques lettres de recommandation de Stettin , adressées à différens hommes de lettres, entre autres, au directeur Rehfeld et au professeur Gadebusch. Mon projet était de n'en pas faire usage , et , mes visites terminées , de nous reposer quelques heures, et de continuer notre voyage; mais la renommée des talens de ma fille nous avait déjà précédés : le public musical , assez nombreux dans cette ville , souhaita l'entendre. On me pressa, à plusieurs reprises, de m'arrêter, ne fut-ce que deux jours , et je me vis enfin obligé d'y consentir.
On se hâta tellement, que le lendemain même on exécuta le concert désiré. L'artiste obtint une recette assez considérable, sans aucune retenue pour les frais ; et , au moment de partir , quand je demandai mon compte à notre hôte, nommé Wilhelmi , il me répondit qu'il était déjà payé, et que tous les membres de l'Académie de Musique ne désiraient rien davantage que de pouvoir bientôt nous donner encore l'hospitalité.
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Quelques marchands de Stralsutid , qui avaient des affaires à Greifswalde , avaient assisté au concert. Ils partirent le lendemain matin , et annoncèrent notre arrivée à plusieurs de leurs concitoyens qui étaient amateurs de musique. Ceux-ci ne manquèrent pas de venir nous voir dans l'auberge où nous étions descendus , et de nous prier , dune manière irrésistible , de nous arrêter seulement quelques jours dans leur ville. J'y avais à peine consenti , que le directeur de musique Eschig , et les artistes Kalow et Mattstedt, s'occupèrent des préparatifs d'un concert ; et la cantatrice fut obligée de répondre aux pressantes sollicitations des amateurs. Bientôt plusieurs personnes qui aimaient beaucoup le spectacle , vinrent nous exprimer le désir de conserver dans leur ville toute ma famille , pour y fonder un théâtre permanent ; mais les raisons que j'ai souvent exposées m'obligèrent à me défendre d'accepter cette proposition avantageuse.
Après un séjour d'environ huit jours , pendant lesquels on nous avait donné les preuves les plus convaincantes dune affection et d'une estime générale , nous prîmes congé de ce public bienveillant , et conti-
nuâmes notre route par Wismar, Rostock et Lubeck. (i)
Là , je reçus du marchand Leidig , à qui tous mes effets avaient été envoyés de Mittau dans plusieurs caisses , la nouvelle très agréable que le navire qui les portait était heureusement arrivé à Travemunde , et que par conséquent la prime d'assurance qu'on lavait chargé de payer devenait inutile. Un autre navire, sur lequel j'avais mis quelques objets de prix à Stettin , ne fut pas aussi heureux; car il échoua près de Barth , sur les côtes de la Poméranie suédoise. L'équipage et la cargaison furent sauvés; mais, lorsque quelque temps après j'eus reçu mes ballots, et payé le sauvetage ainsi que d'autres frais, je trouvai tous mes effets, qui étaient en grande partie des présens de ma bonne mère, presque entièrement gâtés par l'eau de mer qui y avait pénétré.
Je trouvai aussi à Lubeck une lettre de
(i) Le gouverneur-général de Pollet et sa famille, le bourguemestre Hercules , le sénateur Fabricius , le pharmacien Hellwig, les marchands Hagedern, Israël, Reimers , etc. , s'intéressèrent à nous avec une chaleur toute particulière.
mo.n ami Bubber, de Hambourg , qui me priait instamment, au nom de la direction du théâtre de eette ville , d'accélérer mon voyage. Je résolus donc de ne consentir ici à aucune proposition de concert, mais seulement de voir mes anciens amis, de remettre quelqueslettres de recommandation, que j'avais apportées de Stettin et de Slralsund au surintendant Schinmeyer et à quelques maisons de commerce , et de continuer ensuite mon voyage.
Au bout de quelques jours, toutes mes affaires furent en règle et les réparations indispensables de ma voiture terminées ; à cette occasion on me donna , aux dépens de ma bourse, une leçon très utile, qui apprendra aux voyageurs qu'on ne doit pas dans les villes maritimes ou dans les grandes villes commerçantes, se mettre à la discrétion ni des ouvriers ni des litzenbrùder ( espèce d'emballeurs privilégiés), sous peine de payer trois fois trop cher; mais qu'il faut convenir du prix pour les moindres ouvrages, avant que ces gens-là ne mettent la main à l'œuvre. Ce que le forgeron , le charron et le bourrelier firent à ma voiture, pouvait tout au plus valoir dix écus, et je fus obligé de le payer soixante-neuf
marcs ( vingt-trois écus ) (i); deux litzenbriider employèrent environ une heure à emballer mes effets , ils me demandèrent pour cela cinq marcs, et en outre un pour-boire. Enfin, vint le tour de mon aubergiste, avec lequel je croyais devoir vider entièrement ma bourse; mais, contre mon attente, il fut plus raisonnable qu'aucun de ceux que j'avais rencontres dans mon voyage. Cet homme , nommé Touenrath , avait l'usage de présenter aux étrangers qui avaient logé chez lui, une espèce d album où ils étaient priés, avant leur départ, d'inscrire leurs noms, et de certifier qu'ils étaient contens de la manière dont on les avait traités. Je lui payai son compte, qui n'était pas considérable, et je consentis très volontiers à ajouter mon certificat aux différentes attestations qui se trouvaient déjà dans son livre.
La porte de Lubeck n'est ouverte , dans l'arrière-saison , que vers les huit heures du matin , et celle de Hambourg est fermée à cinq heures du soir; souhaitant faire daus ce court intervalle les huit lieues qui séparent ces deux villes, pour épargner à ma famille
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(i) Environ i38 francs.
un gîte incommode, je louai , pour aller plus vite , six chevaux très ardens , qui traînèrent si bien ma voiture, quoiqu'elle fût très chargée et que le chemin fût très pierreux , que nous arrivâmes au moment où la porte allait être fermée. Mais dans quel état! les éclisses neuves que j'avais fait mettre aux quatre roues étaient sautées, une flèche était cassée, une des soupentes rompue, et nous étions tous les uns sur les autres , tant nous avions été secoués. Ma femme, en nous voyant entrer dans ce piteux état, dit : « Cela n'est pas de bon augure! » Nous voulûmes descendre chez mon ami Bubers, mais il était malheureusement invité dans une société , et je trouvai toutes ses chambres fermées. Nous nous rendîmes donc dans une auberge , mais on refusa de nous y recevoir, faute de place ; nous passâmes à une autre, toutes les chambres étaient occupées; nous nous présentâmes dans une troisième , l'aubergiste vint lui-même auprès de la voiture pour nous éclairer; mais notre équipage lui paraissant suspect, il secoua la tête, et nous renvoya. Nous nous traînâmes ainsi, pendant près de deux heures ,, dans la ville jusqu'à ce qu'enfin, à la faveur de la nuit, nous trouvâmes un gîte dans la partie la plus
reculée de la ville. Ma femme me dit : u Tout cela ne signifie rien de bon, mon cher ami. » J'avais le même pressentiment ; mais je me gardai bien de le faire connaître. À cela près, chacun de nous fut très content d'avoir enfin atteint le lieu de notre destination ? après un voyage aussi long et aussi pénible.