CHAPITRE XII
Une folle. — Curiosités de Dantzick. — Départ. — Prétendant discret.
Pendant les dernières semaines de mon séjour à Dantzick , je logeai chez mon ancien ami Mierk jeune, qui avait été autrefois mon compagnon d'infortune à Hambourg , et qui dans la suite , par sa recommandation auprès de Schuch , m'avait fait faire le premier pas vers un sort plus heureux. Il s'était établi depuis plusieurs années dans cette ville comme maître de danse ; il se trouvait alors assez à son aise, et passait ses derniers jours en repos dans la société de son neveu et de sa femme. Cependant son bonheur fut désormais sensiblement altéré par l'accident malheureux que je vais raconter. Le soir, lorsque chacun de nous était libre, nous nous réunissions ordinairement , et nous nous entretenions sur divers objets, sur nos premières années, etc. Un soir, nous venions de faire mention de quelques scènes tristes et frappantes de notre vie, et nous nous livrions aux réflexions
qu'elles faisaient naître , quand tout à coup la maîtresse de la maison poussa un cri, et tomba en défaillance ; elle ne revint à elle qu'au bout de quelques heures; mais, à notre grand étonnement, elle était presque privée de sentiment , ne reconnaissait plus aucun des assistans , et proférait des paroles sans suite. Nous crûmes que nos tristes narrations l'avaient peut-être trop saisie, et nous espérâmes que le repos amènerait bientôt son rétablissement; mais le lendemain matin, elle se réveilla dans un état d'aliénation mentale presque complète. La frayeur et l'angoisse de son époux et de son vieil oncle étaient inexprimables. On fit appeler un médecin, qui employa sur-le-champ tous les remèdes connus pour atténuer le mal, mais sans le moindre succès; la maladie devint chaque jour plus dangereuse, et se changea enfin en une espèce de fureur telle , qu'il fallut garder la malade qui avait encore des forces, pour l'empêcher de faire du mal aux autres et à elle-même. Cependant, grâce aux soins assidus du médecin, le mal parut enfin diminuer, et la malade devint plus tranquille. Elle commença à recouvrer ses sens, reparut bientôt dans la société, se livra à ses occupations ordinaires, et
l'on crut n'avoir plus besoin de la faire garder avec autant de soin qu'auparavant. La joie que nous causa ce rétablissement apparent fut bientôt troublée; car, contre tout attente, elle eut tout à coup une récidive. Une certaine nuit, au 'moment où tout le monde dormait sans inquiétude, elle parut avec une lumière dans la chambre de ma fille, alluma la chandelle qui était devant le lit de Minna, sur la toilette, ouvrit une armoire où se trouvait, entre autres habillemens, tout le costume du rôle de Médée, que ma femme avait fait faire tout récemment, le prit, s'habilla complètement avec beaucoup de soin devant le miroir, comme pour jouer ce rôle, se munit ensuite d'un couteau en guise de poignard, et commença à déclamer avec vivacité quelques passages du mélodrame de Médée, qu'elle avait souvent entendus répéter par ma femme. Ma fille, qui s'était réveillée à son entrée dans la chambre, et qui, dans sa frayeur, feignait toujours de dormir, vit en tremblant tous ses gestes. Mais, dans un passage où l'insensée s'approchait de son lit, elle fit involontairement un mouvement un peu vif. Celle-ci l'aperçut, se tourna subitement vers elle, les jeux rouges , les bras élevés , et avec des gestes
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menaçans. Ma fille, extrêmement effrayée de cette scène , appela à haute voix du secours. L'autre recula, se promena de nouveau de tous côtés dans la chambre , déclama encore quelques phrases de la scène où Médée invoque les furies , et se jeta dans un fauteuil en poussant un profond soupir. Ma femme, qui couchait , ainsi que moi , dans une chambre voisine , fut réveillée par les cris de sa fille , me réveilla à son tour en toute hâte , courut à la porte de la chambre, et, pleine d'angoisse, appela tous les gens de la maison. A notre aspect , la terrible tragédienne se leva promptement, et quitta la chambre. On eut beaucoup de peine à s'emparer d'elle, à la déshabiller et à la mettre dans son lit, où elle fut désormais gardée avec plus de soin. Heureusement cette scène effrayante n'eut point d'influence fâcheuse sur la santé de ma fille ; cependant elle nous rendit tellement prévoyans, que nous tînmes dans la suite nos chambres bien fermées , pour nous mettre à l'abri de semblables visites.
Dans mes momens de loisir, je visitai souvent les superbes environs de la ville; en les examinant de plus près , je ne pus me pardonner d'avoir si long-temps négligé des lieux
aussi remarquables. Tout e'tait nouveau et charmant à mes jeux, et plus d'un site excita en moi l'admiration et l'étonnement. L'aspect des Gôschken thâlern (vallées de Gôschken) me causa un plaisir infiniment doux; on a, du haut du Stolzenberg et du Bischofsherg, une très belle vue; mais elle ne peut être comparée à celle dont on jouit sur le sommet du Hohenwasser. On trouve dans la plaine une maison vaste et commode , où l'on peut se loger à bon marché. Derrière cette maison, est un jardin où l'on voit réuni tout ce que la nature et Fart peuvent produire de plus agréable. De ce jardin, on monte, en passant par plusieurs terrasses placées en amphithéâtre, sur une haute montagne, sur les côtés de laquelle tombent de petites cataractes. On y trouve des places charmantes pour se reposer, et sa cime est couverte de chênes et de hêtres antiques d'une grosseur énorme. Là, quand on porte ses regards dans le lointain , on découvre la haute mer, et, dans l'éloignement, l'île d'Héla ; à droite, on aperçoit la rade, où une foule de navires sont mouillés à la suite les uns des autres; plus loin , le port de Weichselmunde , couvert d'une forêt de navires ; ensuite se présente tome ii. 16*
une partie de la ville de Dantzick. Je n'ai jamais vu de ma vie tant d'objets imposans réunis dans un même point, et je ne m'arrachais qu'avec peine à ce spectacle majestueux et à cette contrée charmante. Du haut de l'éminence où se trouve le couvent d'Oliva, on a également une très belle vue , mais d'un genre tout différent. Elle est surtout frappante quand, après avoir traversé péniblement les champs de sable et les landes de Rassuben, on s'est avancé jusqu'à une lieue de la ville , au milieu des buissons agréables qui forment, en quelque sorte, un jardin naturel, et que, parvenu sur le sommet de la montagne voisine dOliva, on promène ses regards sur le lointain. Les faubourgs de Langenfuhr et Neuschottland se présentent en avant; plus loin, on voit Dantzick dans toute son étendue ; et enfin Altschottland et les plaines fertiles du Werder, qui semble, en quelque sorte, semé de villages, forment le dernier plan de ce magnifique tableau.
De ce côté de la ville, sur la gauche, on voit de très beaux champs de blé; plus loin, une partie de la mer, les navires dans la rade et dans le port. La droite offre alternativement, jusqu'à la ville , une longue suite de
montagnes et de vallées. Ces dernières sont couvertes des plus délicieux jardins et des maisons de plaisance les plus somptueuses.
Dans l'intérieur de la ville , je trouvai particulièrement remarquables les greniers publics, qui forment, pour ainsi dire, une petite ville à part, et sont gardés la nuit par une foule de grands chiens dressés à cet effet; la Bourse, autrement appelée Junkeihof, et l'arsenal, où, eu égard à l'étendue de la ville , on trouve une grande quantité d'armes et de pièces de tous les calibres. Les ornemens des harnais , des boucliers , des lances , des hallebardes , etc. , sont très artistement composés, et très agréables à la vue; mais, ainsi que beaucoup d'autres enjolivemens qui s'y trouvent, ils ne me paraissent pas répondre parfaitement à l'objet principal de ces armures.
Ce qui n'excita pas moins mon admiration et ma surprise, ce fut un pont, ou plutôt un canal en bois, construit devant la porte appelée Hohenthar, et au moyen duquel la petite rivière de Ràdaunen , qui arrive d'une contrée plus élevée , est conduite dans la ville, et y met en mouvement des moulins à eau. Plus de quarante pieds au-dessous de ce
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canal , on voit le fosse large et profond de la ville, qui est également rempli d'eau.
Une lettre , que je reçus vers ce temps-là de ma ville natale, me rappela que je devais, en retournant à Hambourg, faire une visite à mes bons compatriotes. Dès que j'eus termine mes affaires à Dantzick , je pris congé des amis que j'y laissais, et continuai ma route jusqu'à Stettin, sans m'arrêter long-temps nulle part.
A notre départ de Dantzick , nous vîmes accourir près de notre voiture un jeune homme bien mis, qui, d'un air triste, nous cria souvent, Adieu ! Notre postillon , ayant redoublé de vitesse, le jeune homme disparut. Quelque temps après , je trouvai , à notre arrivée à Hambourg, une lettre de cet inconnu, qui était Anglais, et s'appelait Hamond. Il m'annonçait qu'il avait de la fortune, me découvrait son amour pour ma fille, et me demandait sa main. Il ajoutait que, par discrétion, il avait voulu attendre un moment favorable pour faire notre connaissance; qu'ayant reçu inopinément la nouvelle de notre prochain départ, il s'était tout à coup décidé à venir, sans perdre de temps, chez moi, pour me découvrir son inclination et ses désirs; mais, à son grand chagrin , nous étions déjà partis, etc.
Je montrai cette lettre à ma fille , qui plaignit cet amant inconnu; mais qui me déclara en même temps qu'elle désirait encore rester libre, si cela dépendait d'elle. J'étais loin de vouloir la contraindre, dans des vues d'intérêt, à une union quelconque. J'annonçai donc à ce modeste et singulier prétendant la volonté de ma fille , avec tous les ménagemens possibles. La légèreté de son âge> ou le dépit que lui causa ce refus, refroidirent vraisemblement son amour ; car je ne reçus plus aucune nouvelle de lui.