TOME II
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Je reçus un jour la visite du fils du ci-devant directeur du théâtre, M. Schonemann. Ce malheureux vivait ici , depuis la mort de son père, dans la plus profonde misère , et me pria de lui donner quelque argent et quelques habits pour couvrir sa nudité ; car ce mot, dans sa véritable acception, convenait parfaitement à son état. Sa position m'attendrit jusqu'aux larmes. Je lui donnai des secours assez abondans, et, par la suite , je fis tout mon possible pour soulager sa misère. Il avait toujours été mauvais acteur, encore plus mauvais économe; et c'était là tout ce qu'il savait. La ci-devant direction lavait employé par pitié comme receveur des billets de galerie ; mais , comme il avait l'habitude vicieuse de boire beaucoup d'eau-de-vie, et qu'il arrivait très souvent ivre à son poste , on le renvoya, et il se trouva ainsi réduit à la mendicité : heureusement la mort vint peu de temps après mettre du à sa pénible existence.
Pendant le cours de l'hiver précédent , je jouissais d'assez de loisirs , et j'eus souvent occasion de faire , hors du théâtre , des observations assez intéressantes, dont la communication sera probablement agréable à ceux
DE BR ANDES. 'Soy
de mes lecteurs qui ne connaissent pas particulièrement Hambourg.
Dans plusieurs grandes villes de commerce , on remarque, chez les négocians qui possèdent de grandes richesses , un mépris orgueilleux pour les personnes de leur profession qui ont moins d'aisance queux; de l'indifférence, et du dédain même , pour les gens de lettres et les artistes, et une réserve embarrassante à l'égard des étrangers qui ne leur sont pas recommandés par des maisons de commerce distinguées. Ou ne peut faire ce reproche ni aux Hambourgeois, ni aux habitans de Riga et de Steltin. Quiconque se présente avec politesse et sans prétention , quiconque montre des connaissances et de l'activité dans sa carrière, peut compter avec confiance sur un accueil amical , lors même qu'il n'aurait aucune recommandation particulière. Au contraire, les personnes qui se montrent à la Bourse habillées d'après la dernière mode, ou dans une parure trop recherchée , celles qui annoncent quelque prétention, ne sont point admises dans les sociétés particulières de Hambourg. La recherche des premiers , s'ils sont négocians, fait craindre qu'ils ne soignent pas assez solidement leurs
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affaires ; la présomption des autres leur attire une indifférence marquée, et même un profond mépris, s'ils sont trop orgueilleux. Ceux qui étalent souvent des bourses pleines d'or sont regardés comme des joueurs ou des gens qui portent tout leur avoir sur eux, pour éblouir les imbécilles par l'éclat de ce métal. Plus on annonce de modestie dans sa mise , de franchise dans ses discours et dans ses actions, plus on se montre sobre de fades complimens, mieux on est accueilli dans la société. L'hospitalité envers les étrangers qui se recommandent par les qualités que je viens d'indiquer, une estime particulière pour quiconque se distingue dans quelque genre que ce soit, une bienfaisance inépuisable envers les pauvres, telles sont les vertus particulièrement propres aux habitans de cette riche cité. Je veux citer un seul exemple de leur bienfaisance.
Les riches négocians de cette ville sont dans l'usage, lorsqu'ils donnent un repas à leurs amis,ou aux étrangers qui leur sont recommandés, d avoir non seulement sur leur table les mets les pi us délicats, mais aussi les plus chers et les plus rares. Un négociant, nommé Bohl, donna un jour un repas de ce genre , où ,
entre autres plats choisis , il voulait avoir un saumon frais; ce qui était presque impossible dans cette saison. Dans cette intention, il envoya chez tous les marchands de poisson, et s'occupa lui-même de cette recherche. Enfin il trouva, après avoir long-temps cherché, un assez grand saumon qu'un pêcheur avait pris tout récemment par un hasard assez heureux. Cet homme , connaissant la valeur de sa marchandise , y mit , attendu sa rareté , le prix énorme de cinquante marcs (presque sept ducats) (i). Bohl lui en proposa vingt, vingtcinq, et même jusqu'à trente; mais le marchand intéressé en voulait absolument le prix indiqué. Bohl était assez riche pour payer c e prix sans que cela dût le gêner ; niais Tins olence du pêcheur le fâcha , et il renonça à cette acquisition. On servit à sa table une grande quantité d'excellens plats, mais point de saumon. A la place de ce poisson, il fit mettre un plat couvert d'une cloche. Lorsqu'on eut servi de tous les mets qui se trouvaient sur la table , le maître de la maison découvrit ce dernier , et l'on y vit plusieurs pièces d'or. La société parut surprise ; alors
(i) Plus de ioo francs argent de France.
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Bohi raconta sa négociation avec le pécheur, et déclara en même temps qu'il avait destiné les cinquante marcs demandés pour le saumon à une pauvre famille qui avait grand besoin d'un pareil bienfait , et qui en était digne ; que probablement la société approuverait sa conduite , et voudrait bien , au lieu du saumon , se contenter d'un autre bon poisson de mer. Tout le monde applaudit à cette belle action. Le philanthrope fît circuler parmi les convives , qui étaient assez nombreux , l'assiette sur laquelle se trouvaient les pièces d'or, et chacun y déposa sa contribution. Ainsi l'on ne mangea pas de saumon pour cette fois ; mais la pauvre famille en question reçut , au moyen de cette quête , quelques centaines de marcs , somme assez considérable non seulement pour la tirer de sa misère actuelle, mais aussi pour la mettre en état de continuer désormais son métier, que la nécessité l'avait obligée d'interrompre. De semblables actions ne sont pas rares à Hambourg ; mais la modestie des bienfaiteurs les empêche de parvenir à la connaissance du public.
Les autorités surveillent aussi avec beaucoup de soin tous les établissemens de bien-
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faisance. Les mesures qu'elles prennent pour arriver à ce but ne me sont pas entièrement connues; mais, d'après ce que j'ai pu voir, elles sont excellentes. Dans toute la ville, on ne rencontre pas un seul mendiant , parce qu'on s'occupe de tous les malheureux. Celui qui est tout-à-fait pauvre, vieux et infirme, reçoit tout ce dont il a besoin pour exister, sans que l'on exige rien de lui. Ces soins ne se bornent pas seulement à la nourriture , mais ils s'étendent aussi au logement , au chauffage, au coucher, à l'habillement, au linge , etc. Celui qui est encore propre au travail obtient de l'occupation , et, avec le temps, il peut même faire des profits assez importans. Le fainéant, ou le mendiant de profession , est renfermé ; s'il est étranger, il n'a point de droits aux bienfaits de l'administration.; on le renvoie sur les frontières avec un secours en argent ; s'il est du pays, on le fait travailler sous une surveillance sévère ; et , s'il n'a rien appris , on lui donne l'instruction nécessaire. Il reste sous cette surveillance jusqu'à ce qu'il se montre reconnaissant des bienfaits dont les magistrats l'ont fait jouir. De cette manière , beaucoup de mendians , s'ils ne sont pas des vauriens incorrigibles.
deviennent des membres utiles de l'état , et parviennent, à force d'activité, à une certaine aisance.