CHAPITRE IX
Par quelles ruses les domestiques exploitent la générosité des convives de leurs maîtres. — Autres branches d'industrie. — Conduite inhumaine d'un créancier envers son débiteur.
Ce qui surprend surtout l'étranger à Hambourg, c'est un genre de mendicité que l'on exerce publiquement et impunément. Je veux parler des gratifications que les domestiques se procurent dans la plupart des maisons où l'on est invité à dîner. L'usage veut que, dans les maisons où l'on a mangé , on donne quelque chose au domestique; et si celui-ci attend ce tribut avec discrétion, on peut, puisque l'nsage est établi, s'y conformer, quoique cependant il soit onéreux pour les convives qui ne sont pas riches. Un autre motif pour qu'on se soumette à cette loi , c'est que dans plusieurs maisons les maîtres assignent à leurs
domestiques cette gratification et l'argent des cartes, comme une partie de leurs gages. Mais il arrive souvent que l'on est forcé de payer une double contribution. Un étranger, qui n'est pas informé de ce genre d'escroquerie , est à peine sorti du salon , qu'une fille accourt et lui apporte son chapeau, sa canne, son manteau. La bienséance exige qu'il lui en donne une petite récompense , moyennant la" quelle il s'imagine en être quitte. Mais à peine est-il arrivé près de l'escalier, que le domestique vient au-devant de lui, la lumière à la main (i), l'éclairé avec beaucoup d'attention, descend lentement l'escalier, en reculant toujours quelques pas, et approche le flambeau si près du nez de son homme , qu'il faut que ce dernier soit aveugle pour ne pas voir l'argent qui s'y trouve déjà. 11 est donc, pour ainsi dire , obligé de tirer une seconde fois sa bourse ; et , pour ne pas faire mauvaise figure , de jeter
(i) Cette lumière est ordinairement dans une espèce de grand chandelier, placé sur un bassin large et profond , dans lequel brillent des pièces de deux marcs, des e'cus de France, quelquefois même des ducats danois, qui sont là pour annoncer la généro~ site des autres convives, mais qui y ont été placés par les domestiques eux-mêmes.
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au moins une pièce de deux marcs dans le bassin. De cette manière , son souper lui a coûté un ècu et même quatre marcs. Si Ion ajoute à cela le prix de la voiture qu'on ne peut se dispenser de prendre , et l'argent des cartes, une pareille soirée coule au moins un ducat, sans compter la perte que l'on doit presque toujours faire au jeu , si Ton veut se montrer galant envers les dames.
Je veux faire connaître encore quelques ruses employées dans cette ville pour obtenir de l'argent, mais qui consistent plutôt en tromperies qu'en extorsions. Ces exemples serviront de leçons à ceux qui n'ont pas encore connaissance de ces supercheries. Parmi les nombreux fainéans qui battent le pavé de cette ville , et qui cherchent à gagner leur vie par différens tours d'adresse , se trouvent aussi des filles hors de service, qui recourent à la ruse suivante pour vivre. Elles s'informent sous main, dans les maisons où il se trouve des femmes enceiutes, quels étrangers y sont le mieux vus. Lorsqu'elles sont suffisamment informées , elles s'habillent proprement, se rendent chez ces amis de la maison, leur fontdes complimensdelapart du mari de l'accouchée, et leur annoncent que sa femme lui a donné,
la nuit passée, un beau garçon. L'étranger ne sait pas, ou du moins ne fait pas attention que, pour que de semblables annonces aient un caractère officiel , il faut qu'un orphelin soit présent (i). Cependant la politesse de cette fille, ses révérences qui ne finissent pas , et sa main qu'elle présente étendue , rappellent à l'étranger que l'on doit tout payer ici , et qu'une nouvelle si agréable , et principalement l'honneur qu'on lui fait de la lui communiquer, méritent une bonne récompense. La rusée friponne la reçoit, se recommande à ses bontés, et va chez d'autres personnes qui sont aussi ignorantes , recueillir des présens semblables. Ceux qui ont ainsi donné, vont dans la suite chez le père de l'enfant nouveau-né, pour lui adresser leurs félicitations , ainsi que la politesse l'exige, et apprennent qu'ils ont été joués.
Cette classe d'individus a encore une autre branche d'industrie , qu'ils exercent à l'époque où Ion attend des harengs frais. Ils choisissent les meilleures pièces de leur vieille marchan-
(i) Voilà un singulier usage; il paraît qu'il n'existe que dans l'Allemagne septentrionale , car il n'est pas connu dans le Sud.
dise , les nettoient , et leur donnent l'apparence de harengs frais, au moyen de sel espagnol, et en les ornant de feuilles de vignes. Alors ils les apportent sur une assiette bien propre, à de certaines personnes, comme un cadeau envoyé par les marchands qui en font le commerce. Celles-ci ne connaissant pas ce genre de marchandise, leur payent, suivant l'usage, pour ce prétendu cadeau , qui vaut à peine deux schellings, un marc et quelquefois plus,, à titre de pour-boire.
Comme on fut bientôt instruit de mon penchant à soulager les malheureux autant qu'il est en mon pouvoir , il se rencontra plus d'une personne qui, soit en venant me tourmenter à la maison , soit en gardant le voile de l'anonyme, abusa de ma générosité, et chercha, par toutes sortes de ruses et d'adresse, à m'arracher quelque secours un peu considérable. Je veux citer un exemple de ce dernier genre d'escroquerie. Depuis quelque temps j'avais reçu plusieurs lettres de pauvres dames appartenant à des familles que nous connaissions, dans lesquelles, après ni 'avoir fait un tableau touchant de leur position malheureuse, elles me priaient de venir à leur secours, quand bientôt après j'en reçus une de la veuve du
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colonel de Toldenitz, qui était pressée par ses créanciers, et qui rougissait de se montrer en public, parce qu'elle avait vendu ou engagé la meilleure partie de ses vetemens ; puis une autre d'une madame d'Arnim , malade à la mort; puis d'une demoiselle de Platen, qui passait à Hambourg , dans un dénuement absolu , et qui désirait cependant continuer son voyage pour se rendre chez sa mère, également bien pauvre, qui l'attendait avec ardeur; puis encore d'une certaine demoiselle S..1.., dont le père , comme je le savais , était tombé dans la misère. Comme la plupart de ces personnes savaient peindre dune manière très vraisemblable et très touchante les motifs de leur pauvreté et leur détresse actuelle, que de plus elles appartenaient à une classe distinguée , je donnais en proportion de leurs malheurs et de leur rang , et j'accompagnais presque toujours mes réponses d'une pièce d'or. Ma fille, dont on connaissait également la bienfaisance, reçut aussi plusieurs fois de semblables suppliques. Un jour elle me fit voir une lettre d'une certaine veuve, nommée Lùders, d'Altona, qui lui faisait de son infortune une description capable d'émouvoir le cœur le plus insensible , et la suppliait instamment de lui
donner quelques secours. Ma fille me pria d'ajouter quelque chose de ma bourse à son bienfait. Je lus la lettre ; l'écriture m'était connue , et je crus même découvrir non seulement dans la forme des lettres, mais aussi dans le style, quelque ressemblance avec les lettres de la demoiselle S.. 1... En conséquence je confrontai les écritures, et je trouvai que j'avais raison. Cela me porta à rechercher les suppliques des autres dames; l'écriture était un peu changée dans chacune d'elles, mais les tournures de phrase et le corps dé lettres me convainquirent, après un examen plus scrupuleux, que toutes ces pétitions avaient été écrites par la même personne. Quoique je fusse justement irrité de cette conduite, j'envoyai cependant encore, pour cette fois, un ducat à la prétendue veuve Liïders; mais j'y ajoutai une lettre pour la demoiselle S..1.., dans laquelle je lui disais, que c'était le dernier don qu'elle et toutes les autres susdites dames devaient attendre de moi. Je lui exprimai mon mécontentement de ce que , pour me disposer à la bienfaisance , elle avait recours à de si vils moyens. Je lui recommandai de se livrer au travail, ajoutant que dans ce cas je ne manquerais pas de lui payer généreuse-
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ment l'ouvrage de ses mains. Cette dame était effectivement pauvre, et probablement aussi vertueuse, jusqu'à un certain point; car, avec un extérieur assez agréable , un esprit cultivé, et beaucoup d'autres talens brillans , elle restait dans la misère. C'est précisément pour cette raison qu'elle aurait dû moins qu'une autre recourir à des ruses qui ne la privèrent pas, il est vrai, des secours de ma compassion , mais qui affaiblirent considérablement mon estime pour elle.
Une personne de ma connaissance , dont je ne veux marquer le nom que par un K...., et qui se vantait souvent d'être animée de la philanthropie la plus pure, et de soulager les malheureux avec une bienfaisance particulière, ne se comporta pas avec autant de ménagement envers un parent de cette dame. Il le traita, au contraire, avec une rigueur inflexible qu'il appelait de la justice, et qu'il prétendait nécessaire pour servir d'exemple. Voici à quelle occasion il découvrit ses véritables sentimens avec une insensibilité dont, malgré toule mon expérience , je n'ai jamais rencontré un pareil exemple.
S....1 (c'est ainsi que se nommait ce parent) était un brave et honnête homme, qui avait
depuis long-temps une auberge dans un jardin près d' Alterna ; mais il n'y avait pas fait de très bonnes affaires. Il avait dépensé peu à peu son argent pour embellir ce jardin, croyant par-là attirer plus de monde. On applaudit beaucoup à ses arrangemens; mais, comme il avait eu l'imprudence d'épuiser entièrement ses ressources par ces dépenses extraordinaires, son vin, son café, sa bière, n'étaient ni de la meilleure qualité ni au meilleur marché possible , parce qu'il n'avait pas le moyen de se les procurer de la première main. Plusieurs de ses anciens habitués, qui se souciaient moins de la beauté du jardin que d'être bien servis, ne venaient plus que très rarement chez lui. D'autres, qui venaient plus souvent , jouissaient de la beauté du jardin, comblaient le propriétaire de complimens magnifiques, enfin y faisaient beaucoup de bruit, mais très peu de dépense. De cette manière, la position de S....1, au lieu de s'améliorer, devenait tous les jours plus fâcheuse. Il se vit donc obligé , pour éviter sa ruine entière, d'emprunter de l'argent à un de ses amis , nommé Lefers , et au généreux K..... Par-là il se trouva en état de donner plus de valeur à son établissement; mais ce
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fut en vain. Presque tous les habitués d'autrefois avaient, dans l'intervalle, adopté d'autres jardins ; l'hiver s'approcha ; les visites devinrent tous les jours plus rares; les différentes dettes que S....1 croyait pouvoir bientôt acquitter, au moyen des fortes recettes sur lesquelles il comptait , ne purent être payées aux échéances; et enfin il reconnut que sa perte était inévitable, s'il ne lui arrivait un secours extraordinaire.
Un jour R.... lui commanda un dîner pour seize ou vingt personnes, et l'engagea à le préparer aussi somptueusement qu'il lui serait possible de le faire. S....1 se réjouit beaucoup de pouvoir enfin gagner quelque chose, et résolut de faire tout ce qui dépendait de lui pour satisfaire son protecteur et les personnes invitées , et pour les engager à revenir. Dans cette intention, il dépensa tout ce qui lui restait en argent comptant pour acheter des mets recherchés, et emprunta chez le marchand de vin , en lui promettant de lui en payer infailliblement la valeur le jour suivant , au moyen de la recette qu'il était en droit d'attendre. R.... arriva le jour fixéf avec sa famille et avec toutes les autres personnes qu'il avait invitées. J'étais de ce nombre. On ne