CHAPITRE V
Chagrins toujours crois s ans. — Un ami de la maison se fait mieux connaître. — Soupçon horrible. — Un moment de calme.
Ma fille , qui ne voulait depuis quelque temps rendre justice à aucun de mes desseins, qui n'avaient cependant pour but que son bonheur, avait eu connaissance de la lettre adressée par moi au père de son amant. Le départ de ce dernier l'exaspéra plus que jamais. En effet , elle ne craignit pas d'exprimer à haute voix le chagrin qu'elle en ressentait, et continua de me traiter avec une indifférence désolante. Ce qui achevait de l'éloigner de moi , c'est qu'un grand nombre de flatteurs qui l'environnaient lui prodiguaient leur encens jusqu'à satiété; et j'étais le seul qui lui représentasse de temps en temps un miroir fidèle , quoiqu'avec beaucoup de mé-
nagement ; aussi m'adressai t*el le ordinairement ce reproche : « Mon Dieu ! tout le monde est content de moi , et vous seul vous avez toujours quelque chose à reprendre dans votre fille. » Combien de fois dans de pareils momens ne me suis-je pas rappelé l'avertissement que sa mère m'avait autrefois donné à son lit de mort ! Je reconnus malheureusement l'accomplissement de sa prophétie , et je m'aperçus trop tard qu'avec les enfans , trop d amour est aussi dangereux que trop de sévérité.
Un homme (j'indiquerai son nom par une H...) qui avait autrefois donné des leçons de musique à ma fille, et que son talent et son application avaient placé au rang des artistes les plus distingués , venait depuis quelque temps de se fixer à Hambourg. Peu de temps après mon retour de Riga , il renoua l'amitié qui l'unissait à ma famille , et eut la complaisance de s'intéresser vivement au succès de son ancienne écolière , qui, depuis que nous ne nous étions vus, avait fait de très grands progrès en musique. 11 lui donnait des conseils lorsqu'elle déchiffrait des morceaux difficiles , et il l'aidait à étudier ses rôles chantans. Comme il nous rendait ces services sans
avoir reçu aucune provocation de ma part , je pensai qu'il serait inconvenant de traiter un artiste si distingue comme un maître ordinaire ; c'est pourquoi , afin de ménager sa délicatesse , je lui témoignai ma reconnaissance, non en lui donnant de l'argent , mais en lui faisant de petits cadeaux , que ma fille lui remettait de temps en temps. Je lui annonçai aussi , une fois pour toutes , qu'il avait son couvert mis chez moi. Peu à peu il passa les jours entiers dans la société de ma fille. Mes affaires ne me permettant pas d'être toujours auprès d'elle, j'étais fort content, surtout après la mort de ma femme , de la savoir sous les auspices d'un ami discret , et occupée d'une manière utile.
Comme on voit ordinairement autour des actrices jeunes et jolies s'empresser une foule de jeunes gens désœuvrés , ce qui malheureusement avait lieu dans ma maison plus que dans aucune autre , j'avais ordonné à mes domestiques de refuser, pendant mon absence , de semblables visites , en alléguant quelque prétexte honnête. Je voulais par là éviter que ma fille ne fût interrompue dans ses leçons de musique par ces importuns, qui arrivaient sans être invités , et qui pro-
longeaient quelquefois leurs visites assez longtemps pour être indiscrets. Un matin que H... se trouvait chez ma fille, et qu'en sortant je répétais l'ordre de ne recevoir personne, mon domestique me dit à voix basse, et d'un air craintif , qu'il souhaitait me dévoiler un secret important. Je rentrai donc avec lui dans ma chambre, et l'engageai à parler , croyant qu'il avait commis quoique faute. Il me pria à mains jointes de garder un profond silence sur ce qu il allait me découvrir. « Je me trompe peut-être, continua-t-il à voix basse ; mais il me semble que M"e Minna a secrètement une intrigue amoureuse avec M. H... ; car je me suis aperçu quelquefois qu'en votre présence ils ont l'air si réservé qu'on ne pourrait se douter de rien; mais à peine avez-vous tourné le dos qu'ils se parlent à l'oreille , se font des signes , et souvent même se regardent comme s'ils cherchaient à pénétrer mutuellement leurs pensées. Dès que vous êtes sorti , on ferme aussitôt la porte du salon , sous prétexte de n'être pas dérangés pendant qu'on fait de la musique. Cependant nous n'entendons ni chant ni piano ; mais dès qu'en rentrant vous vous faites entendre sur l'escalier,
ou que votre chien aboie, ils ouvrent le salon, et on commence à jouer et à chanter, assez haut pour qu'on puisse les entendre dans toute la maison. Je puis me tromper, comme je vous l'ai dit , mais »
On peut se figurer mon effroi en apprenant cette nouvelle ; cependant je réprimai mon indignation , et je répondis à mon domestique que cette prétendue intrigue n'était qu'une plaisanterie de jeunesse, et qu'il s'agissait moins d'un amour secret que de tout autre objet dont ils n'avaient pas le courage de me parler ; que j'avais ordonné expressément à ma fille de mettre le verrou à la porte, pour éviter par là des visites inutiles; que si d'ailleurs on n'entendait point le son des inslrumens, c'est qu'ils s'occupaient de quelque composition, ou que les leçons se donnaient verbalement. Mon fidèle dômestique hocha la tête, et sortit.
Dans le premier moment, je restai comme pétrifié, et je ne savais quel parti prendre. Quoique j'eusse poussé trop loin mon indulgence et ma bonté pour ma fille , et que par là j'eusse donné plus de force à son amour pour l'indépendance , je ne pouvais la croire vicieuse ; et cependant les faits allégués par
mon domestique ne l'accusaient , hélas ! que trop. Les visites journalières de H..., et la confiance intime que ma fille avait en lui, commencèrent aussi à me devenir suspects. Je demeurai long-temps suspendu entre ces accusations et ces doutes. Enfin je me souvins de l'amour constant qu'elle nourrissait
encore pour le jeune Spl r, quoiqu'il ne
lui restât plus d'espérance; je me souvins de l'indignation que lui avait toujours inspiré la conduite légère de plusieurs jeunes personues de sa connaissance ; je me souvins de ses sentimens d'honneur, de la froideur de son tempérament , etc. et je m'efforçai d'excuser ma fille à mes propres yeux. Cependant je ne pouvais en rester là , et il était nécessaire d'examiner attentivement cette affaire , pour savoir à quoi m'en tenir sur l'innocence ou la culpabilité de ma fille. J'essayai donc plusieurs fois , quand on me croyait absent , de la surprendre avec H... , au moyen d'une porte secrète qui donnait du salon où ma fille faisait de la musique, dans une seconde chambre communiquant à mon cabinet de travail; mais je la trouvai toujours occupée de son instrument ou de quelque ouvrage d'aiguille.
Je la trouvai un jour seule et d'assez bonne humeur ; je profitai de cette occasion pour employer avec elle le ton familier auquel j'étais autrefois accoutumé. Je lui rappelai la lettre joiute au présent que je lui avais fait le jour de sa fête , et je la priai de rendre enfin justice à la sincérité démon attachement et à l'assiduité de mes efforts pour assurer son bonheur. «Mon père , répondit-elle, vous êtes trop inquiet ; vous devez pourtant me connaître, » ajouta-t-elle en appuyant sa tête sur mon sein. Après quelques mots pour ma justification , et sans articuler aucun reproche , je renouvelai la provocation que je lui avais faite dans la lettre en question. Je la suppliai de m'accorder toute sa confiance, et je l'assurai encore une fois qu'elle trouverait en moi non pas un père bizarre et sévère, mais un ami doux et indulgent, qui n'avait d'autre désir que son bonheur et son repos. Puis j'amenai la conversation sur l'objet qui m'occupait, et je lui dis qu'elle était maintenant dans un âge où elle devait songer au mariage , et que je ne mettrais pas d obsacle à son union , si , dans la foule des adorateurs qui l'entouraient , elle donnait une marque de préférence à l'un deux. J'ajoutai que si ce
choix était convenable , elle pourrait compter sur mon consentement. Je présumais qu'elle allait se découvrir, et que , parmi plusieurs personnes que je lui nommai , et que je savais ne pas lui être indifférentes , elle ferait peut-être mention de H...; et assurément je lui aurais donné mon approbation ; mais elle répliqua qu'elle n'avait pas encore perdu l'espérance de devenir l'épouse de Spl....r , et qu'il lui serait impossible de faire un autre choix. Cette déclaration , faite d'un air bien sincère, et accompagnée d'un tendre embrassement et des remercîmens les plus affectueux pour mes soins paternels , apaisa entièrement mon inquiétude. J'accusai mon domestique d'une méfiance mal fondée ; je rougis de mes soupçons et des ruses assez peu convenables que j'avais employées pour éclaircir mes doutes.
DE BRA.NDES. 36q