CHAPITRE IV
Un nouveau prétendant recherche la main de majUle. — Inconséquence et ses suites fâcheuses. — Je reçois une lettre infâme.
Vers ce temps-là, un nouveau prélendant vint se mettre sur les rangs pour obtenir ma fille; celait un jeune homme nommé Schulz, à qui son père, mort depuis peu de temps, avait laisse des biens considérables, et qui ne dépendait plus que de lui-même. Je fus très satisfait de ses démarches, parce quelles me donnaient l'espérance d'être enfin déchargé de la surveillance pénible que j'exerçais, et de voir en même temps ma fille établie d'une manière convenable. J'en parlai à Minna, et elle me répondit, à ma grande joie, qu'elle n'avait pas de répugnance pour ce jeune homme, et qu'elle l'épouserait sans déplaisir, dans le cas où le jeune Spl...r n'obtiendrait pas le consentement de son père.
La promesse que j'avais faite à ce dernier, avant son départ, exigeait que je lui fisse part de cette demande , en l'assurant d'ailleurs qu'il
avait toujours les droits les plus forts à la possession de ma fille, s'il pouvait, dans l'espace de deux mois, lever tous les obstacles qui s'opposaient à son union avec elle ; que dans le cas contraire, je me croirais obligé de donner ma parole au nouvel amant qui venait de se déclarer, et qui n'était pas un parti moins convenable et moins avantageux. J'en agis de même vis-à-vis du nouveau prétendant, que j'informai de cette ancienne promesse et de ma résolution à cet égard. Peu de jours après le départ de ma lettre , je fus très surpris de voir arriver le jeune Spl...r, qui venait, m'assura-t-il , avec le consentement de son père ; mais j'appris en même temps que ce dernier n'avait pas encore autorisé le mariage de son fils avec Minna. Je le traitai avec autant d'égards que par le passé; mais lui défendis ea même temps toute visite à l'avenir, jusqu'à ce qu'il fût en état de me montrer le consentement de son père. Cette défense l'embarrassa; mais, comme il s'entendit bientôt avec ma fille, et qu'il reconnut que dans ma position présente je ne pouvais tenir une autre conduite, il me promit enfin , après plusieurs représentations inutiles de ma pari , de se soumettre à la loi que je lui avais imposée.
11 tint fidèlement sa parole; mais cependant il ne cessa pas de voir ma fille aussi souvent qu'il lui était possible, soit au spectacle, soit chez quelques unes de ses prétendues amies qu'il avait gagnées par des présens considérables, et toujours à mon insu. Schulz apprit ces entrevues secrètes, fut sensiblement blessé de la faveur que Minna accordait à son rival, et retira sa parole.
Je reprochai amèrement à ma fille cette indifférence pour son bonheur et pour sa réputation ; je représentai aussi très vivement à son amant les suites de son imprudente conduite. Il reconnut ses torts, me demanda pardon , et me promit, pour la seconde fois, d'observer dès ce moment la réserve la plus sévère à l'égard de ma fille ; mais, comme ma fille ne s'y montrait pas aussi disposée , je me vis contraint de suivre encore tous ses pas, et de la faire accompagner par mon domestique, lorsque des affaires pressantes m'empêchaient de le faire moi-même. Au moyen de cette précaution, je pouvais être sûr qu'aucune entrevue n'aurait plus lieu ; mais je ne pouvais pas prévenir les coups de la médisance, toujours si active. J'en ressentis bientôt les terribles
effets en recevant la lettre offensante et mortifiante que je vais transcrire :
« M. Brandes, ce n'est pas le père, ce sont les parens du jeune Spl...r, qui vous reprochent d'avoir employé votre fille pour débaucher ce jeune homme ; cette conduite a excité leur indignation. 11 est vrai qu'on mettra obstacle à sa perte entière en le faisant partir de Hambourg; mais croyez cependant que cette action donne à votre famille la plus honteuse renommée, et vous l'avez justement méritée. L'on connaît ici toutes les séductions que vous avez exercées sur ce jeune homme; vous l'avez détourné de ses études tous les jours et à toute heure; vous lui avez permis de vivre avec la prostituée de Courlande , car c'est le nom que tout le monde donne ici à votre fille; enfin, vous êtes cause qu'il a peut-être perdu sa santé et sa réputation. C'est une conduite infâme; avez-vous quelque chose à objecter contre le surnom donné à votre fille? venez avec elle à Berlin, nous nous expliquerons avec vous. La conduite intrigante et intéressée de votre fille sera facilement récompensée. Celui qui vous écrit, vous observe et vous avertit que si vous ne cherchez
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point à empêcher que votre fille n'entretienne une correspondance avec lui pendant son absence, nous ferons imprimer toute cette histoire et nous l'insérerons dans la gazette de Berlin. L'on dit ici que votre fille est grosse; quoique nous soyons persuadés que le jeune Spl...r a passé des nuits entières avec elle, nous espérons que vous n'oserez pas l'en accuser et compromettre encore davantage sa réputation. Prenez vos mesures à cet égard, ou vous serez châtié de vos dérèglemens comme vous le» méritez. »
Il faudrait être dépourvu de tout sentiment d'honneur, pour ne pas se faire une idée de mon étonnement et de mon indignation à la lecture de ce détestable écrit. Comme il renfermait des accusations horribles, je n'osai pas le communiquer à ma fille, dont je devais ménager la sensibilité; mais je le fis lire à son amant, qui en fut aussi consterné et aussi exaspéré que moi. Il crut que cette lettre était l'ouvrage d'un acteur dont la femme avait une vive inclination pour sa personne et pour sa bourse, et qui était jalouse de ma fille; mais comme ce n'était qu'une présomption , et comme l'accusé me semblait capable de légèreté, mais non pas d'une action aussi
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noire, je résolus, pour sauver mon houneur, d'écrire au père de ce jeune homme. Je l'informai franchement de l'état des choses, des demandes pressantes de son fils , pour obtenir la main de ma fille; le priai de me tracer la conduite que je devais tenir; et, dans le cas probable où il désapprouverait les intentions de son fils, je lui demandai de le rappeler auprès de lui , parce que , s'il restait plus long-temps à Hambourg , quelque respectueuse que fût d'ailleurs sa conduite , il pourrait compromettre pour*toujours le bonheur et la réputation de ma fille. Je lui en donnai pour preuve l'éloignement du jeune Schulz , et la lettre outrageante que je venais de recevoir. Sa réponse fut très honnête et très modérée , mais, du reste, telle que je l'attendais. Son fils, me disait-il, devait terminer son instruction avant de songer à se marier. Il ajoutait qu'il était nécessaire qu'il voyageât à cet effet pendant quelques années; que les dispositions des deux amans pourraient changer dans l'intervalle ; que cependant il serait préférable de renoncer entièrement à un mariage dont l'époque serait aussi éloignée. Son secrétaire, qui me remit cette lettre , m'assura verbalement que
M. Spl...r approuvait entièrement ma conduite , et emmena à Berlin le jeune homme , qui se flattait de gagner son père parles prières, et qui fut ensuite envoyé en France.