tome ii. a
se faire sans alléguer quelque raison importante ; une rupture aussi prompte, avec un homme que tout le monde croyait mon ami, aurait fait du bruit, et donné lieu à des jugemens défavorables. Je ne savais que trop par expérience que je ne pouvais rien obtenir de ma fille par les voies de la douceur, d'autant plus qu'elle venait de me faire sentir que je ne devais pas oser toucher une corde aussi sensible sans avoir des preuves suffisantes. Cependant, comme mes soupçons prenaient tous les jours de nouvelles forces , que non seulement mes domestiques, mais aussi mes amis intimes m'avertirent d'être attentif à la conduite de M. H...., je résolus d'écrire encore une fois à Minna , espérant que par ce moyen , et surtout en lui promettant de lui pardonner tout ce qui était arrivé, et en levant tous les obstacles qui pourraient s'opposer à un aveu sincère, je parviendrais peut-être à toucher son coeur ? et obtiendrais qu'elle se déclarât plus franchement, si toutefois elle n'avait pas perdu tous les sentimens de tendresse qu'elle devait à son père. Dans cette supposition, j'écrivis à la hâte ce qui suit , et plaçai mon billet dans un coin où j'étais sûr qu'elle le trouverait :
DE BRAINDES. 3^1
« Ma chère fille, j'en appelle à ton cœur, à ta raison et à ta confiance. Cette dernière surtout te dira que ta conduite n'est pas conforme aux devoirs que te prescrivent la nature et l'honneur. Peut-être puis-je encore te ramener dans la bonne roule; confie-toi à moi; viens te jeter avec confiance dans les bras d'un père qui te chérit; ne crains aucun reproche ; je te pardonnerai de tout mon cœur, quelque faute que tu aies commise, et je me ferai un plaisir de répondre à tes vœux s'ils sont honnêtes. Mais, encore une fois, accorde-moi ta confiance. Ton salut a toujours été, et est aujourd'hui plus que jamais l'objet de tous mes soins; tranquillise-moi en me prouvant que je ne dois pas te considérer comme un enfant perdu , et que je te reverrai un jour auprès de Dieu avec les bienheureux qui nous ont précédés. »
Je m'aperçus dans la suite, à la rupture du cachet, et en retrouvant le billet dans un autre endroit, qu'elle avait lu ces lignes dictées par le sentiment plutôt qu'écrites avec élégance et avec ordre. Je l'avais placé dans les Réflexions du matin, par Sturm, et je le retrouvai dans sa musique ; mais elle feignit de n'avoir rien reçu , et je n'obtins pas de ré-
ponse. Ce que je ne puis concevoir, c'est qu'après cette dernière exhortation paternelle, au lieu de se corriger, elle mit non seulement moins de circonspection dans sa conduite avec H. . . et d'autres jeunes gens de sa connaissance; mais me traita même quelquefois avec un mépris qui allait presque jusqu'à l'insolence. Bref, il semblait qu'elle voulût exciter mon impatience. Voici un exemple bien triste de son manque d'égards.
Comme je n'avais pas l'habitude de souper, M. H... ou un autre de mes amis occupait ma place. On apprêtait ordinairement pour ce repas quelques mets choisis. Un jour, à dîner, aucun des plats qu'on nous servit n'était mangeable, parce que la cuisinière les avait préparés avec négligence; je l'appelai pour la réprimander; après quoi je lui demandai si elle n'avait pas quelque viande froide en réserve ; elle répondit qu'il restait de la veille un poulet. Je lui ordonnai de l'apporter. « Mon Dieu! s'écria ma fille en m'interrompant, le poulet est destiné pour M. H... et pour moi. » Cet excès d'insolence et de dureté dont je n'avais pas encore vu d'exemple , me fît perdre toute contenance. La colère m'emporta ; je voulus parler, mais il me fut impos-
sible de proférer aucune parole. Je sentis que la moindre réplique pourrait me mettre en fureur, et peut-être même me porter à une action violente. Voulant donc m'ôter toute occasion de sortir de mon caractère, je me levai brusquement et m'élançai hors de la porte.
Il me sembla que je venais d'entendre ma sentence de mort; mon cœur était navré. Je me sentis ébranlé jusqu'au fond de l'âme, et incapable de conserver aucune contenance, de faire aucune réflexion, je songeai seulement à prendre l'air le plus promptement possible; je saisis donc ma canne et mon chapeau , courus en chancelant dans la rue, et. pour éviter les questions des personnes que je pourrais rencontrer, je sortis de la ville et j'errai pendant quelque temps comme un aveugle, et sans faire attention à aucun des objets qui m'environnaient. A la fin, accablé de fatigue , je me jetai sous un arbre assez loin de la ville , dans un lieu d'où, je ne pouvais apercevoir ni hommes ni maisons.
Peu à peu je repris mes sens , et commençai à mesurer l'étendue de mon infortune. Il éîait bien évident que j'avais perdu l'amour de ma fille, et même son estime ; mais je ne pouvais
3y4 MEMOIRES
en concevoir la cause, n'ayant jamais fait, a ma connaissance, une seule action qui pût me rendre indigne de l'une ou de l'autre. C'est là ce qui la rendait d'autant plus coupable à mes yeux. Dans le premier moment, voyant que les voies de la douceur étaient inutiles, je résolus d'infliger un châtiment sévère à cet enfant dénaturé, et de maintenir mon autorité paternelle par la force ; mais bientôt après je pensai qu'un traitement aussi rigoureux serait bientôt connu; Minna était indispensabiement nécessaire au théâtre ; elle était une des favorites du public. Tout le monde la connaissait seulement sous ses rapports sé^ duisans ; il était donc à craindre qu'on ne m'accusât de tyrannie, malgré toute la justice de ma cause. Je me sentis aussi trop peu de fermeté pour exécuter convenablement ce projet. Bref, mon coeur me trahit encore. Je médis : Minna est mon seul enfant, elle est le dernier des objets chéris qui me firent autrefois goûter une joie pure et véritable. Cette seule pensée me ramena à des sentimens plus doux. Je vis bien que j'avais négligé son éducation par excès d'amour et d indulgence, et je jugeai avec raison que des scélérats m'avaient aliéné son cœur, Dieu sait par quels artifices et par quelles
calomnies; mais il me fut impossible de concevoir comment elle pouvait êlre arrivée, par leur séduction, an point d'avoir perdu tout sentiment d'amour filial. Cependant je me consolai, en pensant que le temps pourrait me révéler bien des choses dont la connaissance servirait d'excuse à ma fille, et me faciliterait sa conversion, et je me résignai à la patience. C'est pourquoi je renonçai entièrement à toute idée de rigueur, parce qu'elle devait naturellement l'aigrir encore davantage contre moi , et pouvait peut-être même porter cet enfant aveugle à faire une démarche décisive, et à se soustraire entièrement au pouvoir paternel. Je pris donc le parti de la douceur, et résolus, malgré toutes les fautes qu'elle avait commises et qu'elle commettrait encore , de quelque nature qu'elles fussent , d'agir et de parler toujours en père animé pour elle du plus tendre amour, afin d'obtenir par-là qu'elle gardât du moins quelque ménagement à mon égard, de regagner peutêtre peu à peu une partie de son ancienne confiance , de pénétrer avec le temps et en l'observant secrètement, le véritable motif de son aversion, enfin de réparer ses torts sans éclat, si la chose était possible. Tout
occupé de ces sentimens paternels, je quittai enfin mon asile solitaire , et rentrai assez tard chez moi , accablé de lassitude et de tristesse. Pour cette fois, je ne m'étais pas trompé dans mon jugement : Mirma avait réfléchi , pendant mon absence, sur l'inconvenance de sa conduite; elle avait reconnu l'injure quelle m'avait faite, et s'en repentait sérieusement. Elle craignait moins mes reproches qu'elle avait mérités, que les suites funestes que sa faute pouvait avoir pour ma santé; car j'étais sorti de la chambre tout défiguré; et, comme je tardais trop à rentrer, elle redoutait mon désespoir. Cette idée l'occupant tout entière, elle était extrêmement en peine de moi. Heureusement je la trouvai seule assise auprès de son piano, et plongée dans une profonde rêverie. En me voyant, elle sauta de joie, resta quelques momens incertaine , vint enfin à moi d'un air timide, me baisa respectueusement la main , et me demanda pardon de son étourderie. Cette démarche , à laquelle j'étais loin de m'attendre , me parut d'autant plus inconcevable , qu'elle contrastait avec sa conduite ordinaire. Je m'arrêtai; surpris, je la regardai fixement, pour me convaincre de la sincérité d'un changement si subit dans ses
sentimens. «Hélas! mon père , je vous ai vivement offensé, s'écria- 1 -elle tout émue; jamais , jamais vous n'aurez à me reprocher une semblable faute! » Ses larmes tombèrent en abondance sur ma main , et l'émotion l'empêcha de continuer. Cette preuve de tendresse, à laquelle je n'étais plus accoutumé depuis iong-temps , m'attendrit au dernier point. Oubliant tout ce qui s'était passé , je la serrai dans mes bras, les yeux baignés de larmes. Une réconciliation complète eut lieu. Nous nous promîmes mutuellement une tendresse et une confiance illimitée , et je recouvrai enlin le cœur de ma fille.