‹ Mémoires de BrandesChapitre 78 sur 97 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Observations sur M. H.,. — Maladie de ma fdle. — Je quitte le théâtre.

Je jouis pendant quelque temps de ce bonheur, sans que rien vînt le troubler. H... se comportait avec plus d'égards envers moi, et, à mon grand étonnement, il se montrait beaucoup moins familier avec ma fille ; mais , en même temps, je remarquai qu'il était plus

réservé avec moi ; il semblait ne pouvoir soutenir mes regards, et cherchait soigneusement à éviter tout entretien particulier avec moi. Dans de pareilles occasions , il avait recours au piano. Je conclus de cette conduite qu'il avait en effet une inclination secrète pour ma fille, mais qu'il me regardait comme un obstacle à son bonheur. Minna , quoique je l'eusse assez souvent engagée avec bonté à se marier , ne faisant jamais mention de lui , parlant toujours avec tendresse de son amant absent , Spî...r, je dus croire qu'il était seul épris; et comme , d'après le rapport dont j'ai parlé, cela ne me tranquillisait pas beaucoup, je ne pensai qu'à gagner de plus en plus la confiance et l'amour de ma fille; car ce n'était qu'en les possédant que je pouvais me rassurer sur sa vertu.

Enfin, commença pour moi une époque des plus terribles de ma vie. Déjà , depuis quelque temps > ma fille se plaignait de spasmes et d'un violent rhumatisme; le mal cessait de temps en temps , mais bientôt après il reparaissait avec plus de force. Cependant elle montra beaucoup de patience dans ses souffrances; et quand la douleur lui laissait quelques momens de relâche, elle les consacrait

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à son art, pour lequel elle montrait plus de goût que jamais. Pendant ce temps-là , elle composa, avec le secours de H..., la plupart des chansons qui , après sa mort, ont été imprimées sous le titre : Musique posthume , par Minna Brandes , et qui furent honorablement accueillies par le public, (i)

Elle reparut aussi sur le théâtre, aussitôt que ses forces le lui permirent , et remplit ses devoirs avec exactitude et avec tous les efforts possibles, malgré mesavertissemensfréquens, et l'indulgence bienveillante du directeur Sch roder. Peu à peu cette maladie douloureuse sembla disparaître ; j'osais déjà me flatter du prompt rétablissement de cet enfant si cher, lorsque, tout à coup, un ennemi beaucoup plus dangereux pour sa santé vînt se montrer. Se trouvant un jour en visite chez une de ses amies , elle eut une attaque violente de toux, suivie d'un crachement de sang. L'angoisse de la pauvre fille qui tenait à la vie,

(i) Je dédiai ce recueil à la duchesse régnante de Courlande , qui avait autrefois honoré l'artiste d'une affection si distinguée. La princesse me remercia avec beaucoup de grâce et d'intérêt de ce souvenir de son ancienne favorite; elle ajouta à sa lettre une riche montre en or.

et la frayeur que me causa ce nouveau malheur, seraient difficiles à décrire. Je priai aussitôt Schrôder , à qui j'avais annoncé depuis quelque temps notre retraite , de nous accorder sur-le-champ notre congé. Ensuite je louai près de la ville/ dans une contrée saine et agréable, une maison de campagne où je pouvais plus facilement , à l'aide des soins et du repos nécessaire , préserver la malade des suites dangereuses de cet accident : mais la saison n'était pas encore assez douce pour aller s'établir à la campagne , et au moment où l'approche du printemps promettait des jours plus beaux, la malade, attaquée de consomption, n'avait plus assez de force pour quitter son lit.

Les médecins Diedrich , Mumsen et Schrôder, étant de nos amis, firent tout leur possible pour la rétablir, et leurs efforts parurent n'être pas tout-à-fait infructueux. Un matin, se sentant un peu mieux , elle me fit appeler, et me découvrit, en présence de M. H... , qu'elle entretenait depuis longtemps une correspondance secrète avec Spl...r ; elle me présenta en même temps une lettre qu'elle venait de recevoir de lui , et dans laquelle il lui j urait encore l'amour le plus tendre ,

Manquant de force pour lui répondre eliemême , elle me pria de l'avertir de sa maladie, de lui dire qu'elle espérait être bientôt guérie , de l'assurer de sa constance , et de le presser d'obtenir le plus tôt possible le consentement de son père à leur union ; consentement dont il la flattait dans sa lettre précédente. Cette commission, dont je m'acquittai sur-le-champ, et avec exactitude, détruisit chez moi le soupçon d' une intrigue secrète entre elle et H... , soupçon qui jusqu'alors n'était pas encore entièrement évanoui ; et je me réjouis de tout mon cœur non seulement de l'espoir de son rétablissement , qui devenait chaque jour plus fondé , mais aussi de ce que j'avais maintenant la certitude de posséder dans Minna une fille qui m'aimait encore, et qui était en même temps obéissante et vertueuse.

Mais, hélas! ce n'était que des momens lucides, qui me donnèrent, il est vrai, une tranquillité passagère, mais qui furent suivis par des orages terribles et continuels. Ces orages détruisirent sans retour toute ma félicité , et exercèrent sur le reste de ma vie les influences les plus funestes. Déjà je me flattais que ma fille pourrait bientôt quitter son lit, lorsque tout a coup son

mal empira de nouveau. Dès lors aussi sa conduite à mon égard se refroidit considérablement , et sa confiance , que je croyais avoir regagnée à un assez haut degré, parut s'évanouir de plus en plus. Ce changement m'affligea ; mais , l'envisageant comme une suite de sa maladie, je m'en tourmentai moins qu'autrefois, et j'espérai qu'avec la santé elle reprendrait aussi ses anciennes dispositions , et quelle rendrait alors plus de justice à mon amour et à mes soins.

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