CHAPITRE XX ET DERNIER
On juge ma situation d'une manière étrange. — Vieilles connaissances. — Un ami vient à mon secours. — Conclusion.
Comme j'avais coutume de payer comptant tout ce que j'achetais , et que ma manière franche de dépenser mon argent me donnait plutôt l'apparence d'un homme à son aise que d'un homme dans le besoin, comme d'ailleurs je paraissais dans les sociétés très bien mis, eu égard à mes revenus, le bruit répandu
depuis long-temps que j'avais encore une fortune considérable, et que j'étais même possesseur d'une petite terre dans le Holstein , parut d'autant plus probable. Croyant à cette richesse supposée , beaucoup de personnes me traitaient avec une politesse distinguée ; et je cherchai vainement à détruire cette prévention devenue générale. Une chose assez singulière , c'est que , dans cette position , je trouvai des envieux , et même des flatteurs. Ces derniers , soit verbalement , soit par écrit, s'adressaient à moi en feignant l'attachement* le plus sincère, pour obtenir quelque service qu'ils me croyaient en état de leur rendre. Souvent aussi des personnes pauvres , qui étaient dans la même erreur , vinrent m'obséder en me demandant des secours ou un emprunt. Je me prêtais ordinairement sans hésitation aux prières des premiers , comme aussi , selon les circonstances , à celles des derniers ; mais ma trop grande bonté m'attira souvent des ingrats , qui m'enlevèrent des sommes assez fortes.
Ces expériences , et la diminution progressive de mes revenus , me rendirent enfin plus circonspect et plus économe; et aussitôt je passai pour avare aux yeux du public. Cette
nouvelle opinion qu'on avait conçue de mou caractère ne m'affligea pas beaucoup , parce quelle éloigna peu à peu de moi les hommes intéressés. Je me contentai , depuis cette époque , d'un petit nombre d'amis à l'épreuve ; et, quoique je restasse le même à l'extérieur, je fis une nouvelle réforme dans mes dépenses domestiques , je fis du bien autant qu'il me fut possible d'en faire, sans m'inquiéter du jugement des autres sur mon compte.
Plusieurs événemens , à cette époque , me -procurèrent des momens très agréables; mais ce qui me rendit surtout bien heureux, ce fut l'arrivée d'un grand nombre de mes amis. J'eus le plaisir de voir ici mon aimable protectrice Mme de Beck , femme du chambellan de ce nom ; Wolke , de Pétersbourg , homme de lettres; le conseiller de régence Matthài; le peintre célèbre de la cour Schrôder, de Brunswick ; le conseiller de la justice Huhn; le trésorier Wagner, de Mittau (ci-devant chambellan privé du duc de Courlande) ; Berends , et les frères Riess i de "Riga ; Pauli , Steffens, Meyer père et fils, et Kôlpin , de Stettin; Paul Sihnaase et Wichers, de Dantzick , et le directeur du théâtre Schwarz , de Copenhague. Je fis aussi la connaissance de
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M. Retzer, de Vienne, secrétaire aulique de l'empereur, et savant très célèbre. Parmi les princes régnans que je vis ici de temps en temps , se trouvaient le duc de Courlande , son épouse , et le duc de Holstein-Beck. Je ne manquai pas de faire ma cour et de présenter mes respectueux hommages à mes augustes prolecteurs. Le dernier me reçut encore avec la même bonté et la même simplicité qu'autrefois. La duchesse de Courlande me donna aussi les preuves les plus flatteuses de sa constante bienveillance pour moi. Le duc son époux me permit bien, à la vérité , de me présenter devant lui ; mais il ne me parla que fort peu. Pour interrompre un silence trop prolongé, je lui dis que des raisons d'économie m'obligeraient peut-être dans la suite à me retirer dans la Silésie , et je lui demandai la permission de profiter de cette occasion pour aller lui faire ma cour à Sagan , qui était sa résidence actuelle. Il me répondit d'une manière assez peu satisfaisante : « La route de Sagan est libre pour tout le monde. » Cette réponse ne me fit que trop entendre que je ne pourrais jamais attendre aucun soulagement de ce côté. Ensuite une pause aussi longue que la
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première ayant eu lieu , je crus convenable de me retirer, après mètre recommande, suivant l'usage, aux bontés de son altesse.
Une bonne action reste rarement sans récompense. J'en fis l'expérience au moment où mes revenus commençaient à s'épuiser. MIleSeyfert, qui m'avait été confiée par ses parens dans le temps que j'étais à Dresde , et qui avait alors commencé sa carrière dramatique avec beaucoup de succès, s'était depuis mariée avec le grand forestier M. de Splittgerber, après avoir quitté le théâtre. Je l'aperçus un soir au théâtre , et je fus charmé de la revoir. Notre ancienne connaissance fut bientôt renouvelée. Elle eut la bonté de me recommander à son mari. Celui-ci me permit non seulement de venir le voir, mais il me donna dans la suite , quand il me connut davantage , des preuves réelles de son estime et de sa bienveillance. Depuis assez longtemps je dois à cet homme généreux l'amélioration de mon sort.
Au milieu de tant de vicissitudes , me voilà enfin arrivé à ma grande année climatérique. Je vis heureux au milieu de mes amis , jouissant encore , grâce à Dieu , d'une bonne santé,
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et attendant tranquillement , et avec une entière résignation à la volonté de mon Créateur, qui m'a conduit si miraculeusement, et avec tant de bonté , à travers cette vie , le moment où il lui plaira de me réunir à ce que j'avais de plus cher au monde.