TOME II. 2Q
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et propriétaire de quelques maisons, ayant appris mon dessein, vint m'offrir, moyennant un prix modique, un logement dans une de ses maisons. J'acceptai, et il vint un matin me prendre pour me faire voir quelques chambres hautes qu'il m'avait destinées. Nous montâmes trois étages. Il frappa rudement à une porte, et cria d'une voix impérieuse : « Ouvrez! » Une femme pâle, maigre et très pauvrement vêtue, obéit à cette invitation; à la vue de mon guide , elle recula effrayée. Celuici entra dans la chambre en lui adressant cette seule parole : « Ah! ah! savez-vous quelle heure vient de sonner? » et ne fît plus attention à elle. Un homme couvert d'une veste déchirée, tenant un enfant malade dans ses bras, vint à nous; plusieurs enfans, à demi nus , couraient dans la chambre ; partout on voyait l'image d'une extrême pauvreté , et une profonde mélancolie était empreinte sur la physionomie du père et de la mère. t< Eh bien! quoi? » dit brusquement le maître delà maison à ce malheureux père de famille, ((quand votre loyer sera-t-il payé? Je ne vous permets plus un seul instant de rester dans ma maison. Voilà une personne qui va occuper ce logement. » Le pauvre diable balbutia quel-
DE BRÀNDES. Zp I
ques mots, et le pria de prendre patience. Sans faire attention à ses prières, mon homme regarda de tous côtes dans la chambre, et s'écria : ((Qu'est-ce que cela signifie? Avez- vous
déjà déménagé ? Que le diable vous Où est
la commode? où est l'armoire? où sont les lits? » On voyait encore dans un coin de la chambre une botte de paille sur laquelle dormait un enfant malade. « Eh bien! qu'avezvous fait? répondez; au nom du diable, que sont devenus tous vos meubles? — Mon Dieu ! répondit enfin le malheureux en soupirant et d'une voix tremblante , nous avons été forcés de les vendre peu à peu pour avoir du pain. »
Le propriétaire. Ah! pour vous remplir le ventre. Vous ne songez qu'à boire, manger et vous divertir; mais, quand il s'agit de payer , il nj a plus personne à la maison. Travaillez, paresseux, travaillez comme je le fais moi-même, et vous aurez de quoi vivre; mais cette canaille misérable est trop fière pour cela.
Le locataire. Non certainement, mon cher monsieur. Nous travaillerions volontiers comme journaliers , si nous le pouvions ; mais regardez-nous bien , moi , ma femme
et mes enfans ; voyez com-bien nous sommes faibles et malheureux.
J'examinai cet homme de plus près ; et , à mon grand étonnement, je reconnus en lui, malgré sa figure décharnée et sa longue barbe, les traits d'un malheureux qui un jour m'avait assailli près des bureaux de la marine. Son visage n'était plus défiguré par cette fureur qui contractait alors tous ses muscles ; il annonçait seulement un chagrin profond et une faiblesse extrême. J'allais lui adresser la parole ; mais le propriétaire irrité , qui courait ça et là en tempêtant et en jurant, ne m'en laissa pas la liberté. Il ouvrit avec impétuosité la porte d'une chambre conliguè", et ses yeux avides n'y découvrant également que les quatre murailles , il s'écria d'une voix déjà presque enrouée : « Mille tonnerres ! comment! il ne reste rien non plus dans cette chambre ? Canaille maudite ! où sont les chaises, les tables, les miroirs? où sont tous les meubles? Que la foudre vous écrase ! » Us ne lui répondirent qu'en sanglotant , et en tendant vers lui des mains suppliantes : « C'est bon , c'est bon , continua-t-il , je devine ; mais patience , nous nous verrons devant la justice ; je vous ferai mettre à l'om-
bre, je vous en réponds ! » Puis, se tournant vers moi : « Venez, monsieur ; on n'y tient pas. Quelle odeur empestée ! c'est pire que dans la demeure des Bohémiens. Vraiment on est honteux d'amener ici un honnête homme. » Il continua à tempêter et à jurer en descendant les escaliers, jusqu'à ce que nous fussions dans la rue. « Excusez-moi, monsieur , me dit-il enfin ; cette misérable canaille ne cherche qu'à tromper ; ils cachent leurs meilleurs effets, et, tout d'un coup, tout cela disparaît : mais je saurai y mettre bon ordre. » Après avoir gardé quelques instans le silence, il continua d'un ton plus calme : « Eh bien ! vous l'avez vu , les chambres sont claires et spacieuses, et vous ne trouverez pas une plus belle vue dans tout Berlin. Dès que cette canaille sera dans l'endroit qui lui convient , et que les chambres seront nettoyées, vous aurez un logement de prince. » Pour le calmer un peu, je l'assurai que ce logement me plairait beaucoup , et que j'espérais aussi tomber d'accord avec lui pour le loyer ; ensuite je le priai de vouloir bien m'expliquer comment le locataire actuel était tombé dans cette extrême misère. « Comme cela arrive à la plupart de ceux qui
se donnent de grands airs , me répondit-iL Le coquin était autrefois un marchand assez à son aise. Il s'avisa un jour de vouloir s'enrichir tout d'un coup. Il quitta donc sa boutique , et se fît accapareur ; mais malheureusement la guerre sur laquelle il avait compté n'eut pas lieu , et le prix du blé baissa : voilà mon fou resté là avec sa marchandise , et réduit à faire banqueroute. » Alors il me raconta ce que j'ai déjà rapporté sur ce malheureux au Chapitre XVI, et termina en disant que la perte du procès avait peu à peu rendu cet homme mélancolique, puis fou. « Il courait les rues , me dit-il , et se répandait en injures contre les magistrats , qu'il accusait d'injustice; mais, comme ses extravagances devenaient dangereuses , la police l'avait fait arrêter et transporter à la Charité, pour y être guéri. Il avait eu long-temps une fièvre ardente; mais, ce qui surprit tout le monde, avec la santé il recouvra l'usage de tous ses sens. Pendant sa maladie, il lui était échu une succession de quelques milliers de florins. Dès qu'il fut mis en liberté , il rouvrit un petit commerce , qu'il exerça pendant quelques années; mais, comme il avait toujours ses malheureux projets en tête, et qu'il essaya
de faire la contrebande , il fut à la fin saisi , et condamne à une amende presque égale à la valeur de tout son bien; ce qui mil fin à son commerce. Il vint loger chez moi , copia de la musique pendant quelque temps , fît toutes sortes de silhouettes et de gravures en bois , que personne ne voulut acheter , parce qu'il savait mal son métier. Il en fut tellement désolé, qu'il en eut une attaque de goutte. Sa femme, de son côté, tomba malade de consomption ; et comme ils ont un troupeau d'enfans , auxquels il faut donner à manger, ils se sont vus obligés de tout vendre. Je suis bien content qu'il soit rétabli ; il faudra qu'il confesse enfin devant la justice ce qu'il a fait de ses effets ; et, quand j'aurai mon argent (i), il pourra aller mendier son pain où il voudra, avec sa femme et ses enfans ; je ne m'en mettrai pas en peine. »
Je fus fort content lorsque j'arrivai enfin chez moi , et que mon compagnon inhumain dût me quitter pour aller vaquer à ses affaires. Je ne cherchai plus à le revoir ; mais , en revanche , je retournai le même jour auprès de
(i) La dette entière pour six mois de loyer arriéré se montait à 20 écus.
cette pauvre famille , m'informai de leur véritable situation , et obtins dans la suite pour elle, de mes amis les plus riches, l'argent nécessaire pour apaiser leur impitoyable propriétaire et leurs besoins les plus urgens. Quelque temps après , le père , protégé par un homme influent à qui j'avais raconté ses malheurs , oblint un petit emploi dans la Prusse méridionale, où il se rendit avec sa femme et ses enfans, transporté de joie de voir ainsi sa fortune changer de face au moment où il s'y attendait le moins.