‹ Mémoires de BrissotChapitre 1 sur 86 · IV. n · texte numérisé non relu

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du talent, le relief de physionomie qui n'appartiens qu'aux visages qu'éclaire un heureux rayon de gloire et de fortune.

Brissot n'eut jamaisle temps de se fixer dans une attitude, un geste, un mot caractéristiques. Il n'a pu s'arrêter que devant l'échafaud, où il arriva conduit par cette implacable logique des révolutions, qui l'y avait fait précéder par des victimes plus pures que lui, et l'y fit suivre par des juges dont aucun ne le valait. L'ensemble d'une telle vie, couronnée par une telle fin, se prête plus facilement à la calomnie qu'à l'éloge, déconcerte l'admiration, trouble jusqu'à l'estime, et comporte surtout la pitié.

Brissot mérite cependant quelque chose de plus que ce dernier sentiment, tout compte fait, et balance exactement tenue de ce qui, dans son rôle, fut volontaire, et de ce qui doit y être surtout attribué aux circonstances, dont il convient de faire la part dans toutes les responsabilités humaines.

Il n'était point né méchant; et il ne le devint pas, quoique l'entraînement de la lutte l'ait quelquefois exposé à le paraître. La dignité de sa mort garantit l'intégrité de sa vie et la sincérité de sa foi. Il y a dans son existence plus d'une erreur, plus d'une faute ; il n'y a rien de criminel. Il put se tromper sur ce qu'il croyait être le droit de la nation, l'intérêt de la liberté. Il ne se -trompa point à son avantage, car après une vie laborieuse, honnête, désintéressée, honorée par l'exemple d'un labeur incessant, d'un patriotisme ardent, de qualités privées, de vertus domestiques trop rares de son temps, il périt victime de son erreur, martyr de sa chimère, les

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mains pures de sang et d'argent, sans avoir été mercenaire comme Mirabeau, féroce comme Danton, voluptueux comme Camille Desmoulins ou Vergniaud, hypocrite comme Eobespierre, cynique comme Marat.

Attaché surtout au progrès des idées, il méprisa les honneurs. Il fit et défit dés ministres, sans jamais vouloir l'être, même à une époque où le pouvoir était descendu si bas, qu'il ne fallait que de l'audace pour y atteindre. Ilfut,avec Eoland,le philosophe de la Gironde ; il en fut, plus que lui, l'homme d'État.

Républicain de conviction dès 1789 par suite de son séjour en Suisse, en Angleterre et en Amérique, il visa le premier, dans ses écrits et dans ses aètes, non comme tant d'autres, à la Révolution pour elle-même, c'est-à-dire pour le désordre ou pour le pouvoir, mais à la Révolution pour la République, qui lui paraissait l'état le plus convenable à la nation, et réalisait l'idéal du gouvernement auquel il aspirait, non pour en profiter, mais pour en jouir.

Là où tant d'autres ne furent que des destructeurs, il fut un politique; là où tant d'autres ne forent que des pamphlétaires, il fut un journaliste, le plus grave, le plus sensé, le plus hardi et le plus modéré à la fois des pré» curseurs et des initiateurs révolutionnaires. Il rêva le règne de la raison, de la justice et de la liberté. Il sou* leva parfois des violences d'opinion, jamais il ne provoqua à des violences de fait.

Fait par la nature pour la coulisse plus que pour U théâtre, pour le cabinet plus que pour la tribune, pour le conseil plus que pour l'action^ il n'avait pas d'autre arme qu'une plume, et ne savait qu'écrire ; il n'était ni élégant^ ni mondain, ni galant, ni éloquent. Il le cédait sur ce

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point à Vergniand^ à Guadet/à Barbaronx, à Gensonné, à Isnard lui-même; mais il n'eat ni les faiblesses des uns ni les vices des autres , ni les emportements souvent excessifs de tous.

Il n'alla que bien rarement et malgré lui au delà de son but ; seul peut-être il en eut un, certain, immuable, parmi ces ambitieux et ces enthousiastes qui s'enivraient de leur parole sans songer au mal qu'elle pouvait faire, et courtisaient le pouvoir, le plaisir, la popularité plus que la liberté.

Doctrinaire tenace de ce parti sans idées, Brissot seul eut un système; et voilà pourquoi il sembla de tous le plus dangereux à Robespierre, qui haïssait pour leur talent et leurs succès les autres Girondins, mais qui haïssait surtout Brissot, le moins ambitieux et le moins brillant de tous, parce qu'il était l'homme d'une cause, qu'il personnifiait en lui, pour laquelle il avait vécu, pour laquelle il mourut. Dans les Girondins, Robespierre ne tuait qu'un parti; dans Brissot, il guillotina une idée, odieuse à ses desseins despotiques, cette idée de la République fédéralisée, à l'exemple de la Suisse et des États-Unis, dont Brissot fut l'apôtre prépondérant pendant tout le temps que les Girondins subirent son ascendant et s'appelèrent les Brissotins.

Voilà pourquoi Brissot mérite d'avoir une étude à part, faite pour redresser plus d'une injustice, pour le venger de plus d'une calomnie et le restituer à l'histoire dans la vérité de son rôle, de son talent et de son caractère, trop dénaturée par ses ennemis et même par ses amis ; car il eut beaucoup des uns et des autres, qui, ceux-ci par maladresse, ceux-là par envie, ne l'ont pas épargné.

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