‹ Mémoires de BrissotChapitre 2 sur 86 · INTRODUCTION. V · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. V

Cette vérité, c'est que Brissot fiit un des précurseurs de la Eévolution, et le chef véritable du parti dit Girondin, pendant tout le temps que ce parti eut une doctrine ; un grand journaliste, non par l'esprit et les épigrammes, mais par Texpérience, la raison et les vues^ en dépit de plus d'une erreur et de plus d'une faute ; enfin, un honnête homme, qui vécut calomnié et qui mourut pauvre^

Nous avons essayé de caractériser, à grands traits, la figure et le rôle de Brissot. Il nous reste à le connaître plus en détail, et à l'étudier dans l'intimité de son esprit et de son cœur. Nous le ferons toutefois brièvement, car nous n'avons point à répéter ici ce que les Mémoires diront assez.

•La tâche du biographe est à la fois plus simple et plus difficile ; il s'agit de faire pénétrer la lumière aux bonnes places, dans cette existence touffue, plus anecdotique qu'historique ; il s'agit de mettre de l'ordre et de la suite dans cette vie qui ne put guère se donner que par moments le luxe d'un plan, aux rares heures où Brissot domina la nécessité — par laquelle non moins que par la vocation, il avait été fait écrivain — au lieu de la subir; il s'agit de distinguer ce que Brissot ne distingua jamais peut-être nettement lui-même : les périodes contradictoires autant que progressives de sa formation intellectuelle et morale; les phases de son esprit et les évolutions de sa destinée. Nous aurons particulièrement à insister sur les faits

VI INTROBUCTIOir. ^

que les Mémoires de Brissot, gnrabondamment complets en ce qui touche sa vie littéraire, antérieurement à 1789, n'ont pu exposer ou éclaircir, étant demeurés, en ce qui concerne sa rie politique depuis cette époque, à l'état rudimentaire et fragmentaire.

Jacques-Pierre Brissot naquit à Chartres le 15 janvier 1754 \

Il était le treizième enfant de sa famille, et sa mère en eut encore quatre après lui. Son père exerçait la modeste profession de traiteur-rôtisseur (on ne disait pas encore restaurateur, à une époque où les mots se bornaient à signifier les choses, sans prétendre à les dissimuler ou à les grandir) mais il l'exerçait avec probité, une considération certaine, et un certain succès, puisque son commerce était assez prospère pour lui permettre d'élever ses enfants, et de viser pour eux à plus haut que lui.

Depuis, ces fourneaux paternels ont été souvent jetés à la tête d'un fils devenu célèbre ; et la Révolution, qui ne se piqua jamais de logique, trouva moyen, sans se contredire, de ridiculiser, dans la maison natale de Brissot, ces fourneaux qu'elle glorifiait dans les bureaux du Père Duchesne, qui en avait fait l'enseigne et comme le trophée de son trop populaire journal.

Brissot d'ailleurs, au contraire de Jean-Baptiste Sousseau, ne rougit jamais de l'humble profession paternelle; et s'il ajouta à son nom celui d'un village voisin de Chartres, ce fut plutôt pour se distinguer des autres membres d'ime nombreuse famille, que pour dissimuler une origine

* Brissot dit lui-même, dans ses Mémoirts le 14 janvier. Mais son extrait baptistaire dit le 15 janvier.

IKTBODUCTION. VIT

plébéienne. C'était l'usage commun du temps, dans les familles bourgeoises, et surtout parmi la gent lettrée ; et la plupart des hommes marquants de la Eévolution ne se firent point scrupule de recourir comme lui à cet innocent mbterfuge, plagiant la noblesse par amour de l'égalité, afin ie discréditer le privilège en le bajialisant, en attendant le l'abolir.

Voici d'ailleurs sur ce point frivole (s'il y a rien de frivde dans cette question des noms que l'injustice de la haine ou de l'envie s'entend si bien à dénaturer et à envenimer) les explications péremptoires que Brissot a pris la peine de donner lui-même à ses détracteurs.

Leur précision n'exclut pas un certain embarras. Leur modestie n'est point exempte d'une certaine vanité, et leur franchise comporte quelques réserves.

<c Ké le treizième enfant de ma famille, le second de mes frères, je portais, pour être distingué d'eux, suivant l'usage de la Beauce, le nom d'un village où mon père possédait quelques terres. Ce village s'appelait OuarviUe *, et Onarville fut le nom sous lequel j'ai été constamment connu dans mon pays. U me prit fantaisie de donner à mon nom un air anglais, et je substituai à la diphthongue française ou le W des Anglais, qui a le même son. Plus tard, ayant publié des ouvrages et signé des actes avec cette altération dans mon nom, j'ai cm devoir l'y conserver, d

Malgré sa répugnance instinctive pour une éducation et une instruction destinées à placer ses enfants au-dessus de leur condition, et à leur faire renier (il le craignait du moins) des parents sans ancêtres, le père de Brissot, cédant au dévouement plus confiant, plus prévoyant, plus

A quatre kilomètces de Chartres.

vin INTRODUCTION.

désintéressé de safemme, se résigna à laisser ses garçons aller à l'école et de là au collège.

Brissot ne tarda pas à s'y faire remarquer de ses condisciples et de ses maîtres par la faiblesse de son tempérament, l'énergie de son caractère, l'ardeur doublement précoce de sa curiosité et de son ambition, son esprit réfléchi, ses goûts studieux, son amour quelque peu sauvage de la nature, de la solitude et de la méditation.

De bonne heure, il adora la gloire, la liberté et Thumanité. De bonne heure, il détesta les prêtres, qu'il accusait de détourner de lui l'affection des siens, et les rois qu'il accusait de l'ignorance et de laservitude des peuples. De bonne heure enfin il lut ce Plutarque, souvent si heureusement et si fatalement parfois inspirateur qui a éveillé également la vocation royale d'Henri IV et la vocation républicaine de M"® Eoland, de Charlotte Corday et de Brissot, ce Plutarque dont le vin généreux, comme celui de la Bible, enivre ceux qu'il ne se borne pas à fortifier.

a J'ai prodigiensement aimé la gloirej c'est ramour de la gloire qui, dès l'âge de neuf ans, me faisait travailler la nuit dans mon lit, qui me faisait feuilleter les livres la nuit et dévorer les histoires. J'avais sans cesse sous les yeux l'image de grands hommes qui s'étaient rendus célèbres par leurs écrits et j'écrivis. »

Brissot quitta le collège à l'âge de quinze ans, avec une teinture plus brillante que profonde d'humanités, « l'habitude du travail, une mémoire bien exercée et des connaissances sur l'histoire », enfin, des dispositions irrésistibles qu'expliquent ses lectures de prédilection, pour la philosophie, la polémique et les voyages.

H avait eu pour amis d'enfance, pour camarades de col-

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