‹ Mémoires de BrissotChapitre 30 sur 86 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

^'Alembert et madame de Tencin. — Mademoiselle de l'Espinasse. — Les bureaux d'esprit. — Madame de Fourqueux et le chevalier d'Éon. — Madame Dupin. — Madame Suard. — Madame Necker. — Madame Geoffrin. — Madame Doublet. — Bachaumont et l'abbé Xanpi. — lia présidente do l'école de médecine. — Le nouveau PoU pourri.

D'un autre côté, en rappelant ce trait, je ne veux pas oublier la manière dont d'Alembert se conduisit à l'égard de la pauvre femme qui l'avait élevé, et qu'il préféra à l'opulente catin de qui il tenait le jour. C'est peut-être le seul homme qui eût le droit de renier sa mère, et pour qui ce fût à la fois un devoir et un acte d'honneur. Qu'est-ce après tout, que ce prétendu don de la naissance que Ton doit à ses parents ? Que cela leur a-t-il coûté, je vous le demande? Loin d'être un bienfait, n'est-ce pas le plus souvent un malheur que d'être tiré du néant et jeté sur la terre? Le bienfait, c'est le lait dont nous a nourri notre mère, ce sont ses caresses, ses soins, les maux que nous lui causons, l'amour qu'elle nous voue, l'éducation qu'elle nous donne. Lui devoir le jour n'est rien, si elle n'a pas conduit nos premiers pas dans la vie, si elle ne nous a pas appris à vivre!

Il paraît aussi, quoi qu'on en ait dit, que mademoiselle de l'Espinasse n'inspira jamais à d'Alembert qu'une vertueuse amitié. Yillar m'a assuré qu'elle était morte d'amour pour un auteur de tragédie, qui ne répondait pas à sa flamme, et que d'Alembert, qui connaissait le secret de sa maladie, resta tendre et empressé vers elle jusqu'à l'extrémité. Cette tendresse n'eût-elle pas fait place à la jalousie s'il eût eu sur cette femme d'autres droits que ceux de l'amitié î II l'aimait comme une sœur, et il avait plus d'une raison pour l'aimer ainsi. Quand madame Tencin lui apprit qu elle était sa mère, elle lui apprit sans doute, en même temps, que made-

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moiselle de l'Espinasse était fille du cardinal Tencin, archevêque de Lyon, par conséquent enfant de Tamour comme lui et comme lui du même sang. Cette conformité d'origine et de parenté dut nécessairement aider à établir ou consolider une liaison qui n'a fini qu'avec la vie *•

Mademoiselle de l'Espinasse était, dit-on, une personne aimable, d'une imagination vive, exaltée, mais plus qu'un bel esprit, carelle présidait la coterie d'Alembert, et l'aidait à diriger l'Académie. Ses mains tenaient la clef du tabernacle ; sans elle on ne pouvait guère y pénétrer. J'ai toujours eu en horreur ces sortes de femmes littérateurs. L'on a déjà vu ce que m'a coûté mon aversion pour elles. Je faillis y être repris.

Comme je Tai dit, on trouvait partout de ces présidentes. C'était une madame Hénique, dont je parlerai. C'était une madame Lecoulteux, chez qui j'ai aussi eu le malheur d'être conduit, épouse d'unturcaret, sachant par cœur le roman des Incas, et rompant des lances pour les Barméeùies, parce que Fauteur les avait récités chez elle après les avoir lus devant Louis XV, qui avait dit à la favorite : « Madame, cela vous at-il bien fait bâiller *? » C'était encore une madame de Fran-

1 Cest I& tme eneur de Brissot. (L.)

Les lettres de mademotseOe de rJStpinasse, publiées en 1811, et adressées à Gnibert, autenr de la tragédie da Connétable de Bourbon, ont révélé la passion malhenrenae qoi la conduisit an tombeau. Cette femme, que ses amis nous ont peinte oommo douée de l'esprit le plus aimable et du oœnr le plus aimant , mourut en 1774, àl'âge de quarante-deux. ans. Slle était fille adultérine d'une dame d'Albon, alliée à la famille de madame du Deffand ; c'est là que tous les! hommes les plus distingués de cette époque l'avaient oommo. Excédée de la jalousie de madamedu Deffand, elle se zettraprès de d'Alembezt, avec qui elle demeura vingt ans. a C'était, dit Marmontel, un étonnant composé de bienséance , de raison , de sagesse , avec la tète la plus vive , l'âme la plus ardente , l'imagination la plus inflammable qui ait existé depuis Sapho. ]> (M.)

2 Les premières lectures des Barmécides ont été faites clicz madame Dnbarxy, qui bâilla dès le premier aete , et s'obstina à admirer jusqu'au bout, toujours en bâillant. Kais Louis XV n'était pas présent, ou du moins le mot cité par Brissot fut adressé à la comtesse d'Artois, nouvellement mariée, et devant qui on venait de représenter Jsménor à l'Opéra. Cette pièce avait été mise en scène à grands frais. Par les soins de madame Dubarry, qui voulait lui plaire , on y avait intercalé beaucoup de veiB à la louango de la jeune princesse, ce qui n'empteha point le Tieux roi de lui dire en soîtant : t Ma fille, avez-vous bien bâillé ? » fM.)

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conville^ une madame de Fourqueux^ fameuse par le rôle qu'elle avait fait jouer à Musson* ; et puis, avant tout, madame du Deffand, qui avait formé mademoiselle de TEspInasse ; madame Dupin, chez qui Rousseau fît quelque temps Thumble métier de pédagogue et de copiste ; madame Helvétius et madame Necker^ que j'eus plus tard l'occasion de connaître, et qui me parut encore moins pédante que sa fîlle et son mari; et enfin madame Suard^ qui tenait aussi son petit bureau : car femmes d'académicien et de procureur^ de bourgeois et de grand seigneur^ de contrôleur des finances et de simple financier^ toutes voulaient avoir un bureau à présider. Le plus couru d*entre tous^ comme on sait^ était celui de Geoffnn^ que j'ai vu fermer. Lui-même avait succédé à celui de madame Doublet^ dont on a beaucoup moins parlé '.

1 Mii£Bon , peintre médiocre par état, et grand mystificateur par goût, se dégdisait sartont arec beaucoup d'habileté. A Tépoqne où l'on ne savait pas s'il fallait dire le cheralier ou la chevalière d'Éon , une dame (sans doute TwniiitTnA de Fouiqueuz, dont parle id Bzissot) demanda arec tant d'instance à ses amis de lui amener d'Éon sons un costume ou sous un autre, que, faute de mieux, on lui présenta le peintre déguisé en femme et prenant le titre de la Ghevalière d'Éon. Oe fut une grande joie dans le salon en le voyant entrer ; mais, sur son sexe, on n'était pas plus instruit. Quelques femmes, qui n'y tenaient plus de curiosité, l'amènent, sous un prétexte , dans un lieu écarté, et là, se jetant à la fois sur leur pzétendue compagne , elles acquièrent la certitude que c'est un vrai chevalier. Musson, en cédant à la force des droonstances , avait du moins exigé le plus profond mystère ; mais des femmes , qui venaient de faire ime pareille découverte, pouvaient-elles garder le secret? Madame de Fourqueuz oommmça, dèff-Ie soir, à le révéler à l'oreille de chacun de ses amis , et èUe finit le lendemain par le répéter devant tout le monde. De son odté, Musson ne s'était pas lûqué de discrétion ; il raconta la scène qu'il venait de jouer à qui voulut l'en* tendra, et diacun de rire aux dépens de madame de Fourqueux : tel fut le dénouement de cette comédie, que d'Éon raconte, -ou rappeUe du moins dans une de ses lettres & Beaumarchais. (M.)

2 Mtu\»yn» Oeoffriu est morte en 1777, madame du Deffand en 1780, et madame Dupin en 1800. Madame Dupiu était née en 1702, et avait ainsi vécu durant tout un siècle. Cette fgtntn» , qœ les Con/euUmt de Jean- Jacques ont xenduâ célèbre, avait autant d'esprit que de beauté et d'instmetion. Elle a laissé quelques éccits de morale et plnsietOB morceaux traduits de Flutaïque. En 1771^ lord Chesterfield écrivait à son fils : c Je vous conseille de débuter par madame Dapin, qui a encore de la beauté plus qu'il n'en faut pour un jeune drôle comme vuos. Son flge ne lui laisse pas absolument le choix de ses amants, et je yons

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C'est pourtant son salon qui avait servi de type à tous les bureaux pédantesques qui fourmillaient dans Paris. Elle seule peut-être aurait pu se le faire pardonner, si pareille réunion eût été supportable *. Ce fut de sa maison que sortirent les prétendus Mémoires de Bachaumont, gazette littéraire et souvent scandaleuse écrite sous la dictée de tous ceux qui venaient chez elle raconter le soir la chronique du jour. Bachaumont, sous le nom duquel on, l'a publiée, y avait contribué pour beaucoup, ainsi que le vieil abbé Xaupi, homme d'esprit, qui ne croyait à rien, et s'était fait janséniste pour être quelque chose '. Mais il faut distinguer leur ouvrage, qui se réduit à quelques volumes, de Tordurière continuation qu'on y a jointe, dans laquelle on recueillait sans discernement et sans goût tous les bruits les plus invraisemblables, toutes les critiques les plus injustes, et où Ton attaquait indistinctement et sans raison les hommes les pli^s célèbres et les plus obscurs, depuis le vieux Voltaire jusqu'à un pauvre et jeune écrivain, qui s'appelait Brissot, et dont on voulait salir le nom avant qu'il en eût un '.

La maison de madame Doublet avait été ouverte pendant

réponds qu'elle ne rejetterait pas les offres de yos très-humbles sezvioe&.... Si la place n'est pas prise, soyez sûr qu'à la longue elle est prenable, p Bonssean assure que madame Dupin fut Irréprochable dans sa conduite. Elle était fille da fameux Samuel Bernard , et avait épousé M. Dupin , fermier général, et auteur de plusieurs ouvrages sur l'industrie et les finances, qui ont été insérés en partie dans Y Encyclopédie méthodique, (M.)

1 Un passive d'une lettre de Fétion à Brissot peut faire présumer que madame Doublet était originaire de Chartres, et luoente du docteur Doublet, dont il a été question tout à l'heure ; elle était morte en 1771, âgée de plus de quatrevingt-quatorze ans. Mais son salon, que Brissot regarde comme le type des bareauz d'esprit, ne s'était-il pas formé lui-même sur celui de l'hôtel Rambomllet? (M.)

2 L'abbé Xaupi, que j'ai connu en 1778, s'est tué en descendant de voiture ; c'était le doyen des abbés et des beaux esprits de son temps ; il avait quatrevingt-douze ans. (Mte de BrUsot.) — L'abbé Xaupi était doyen de la faculté de théologie de Paris. (M.)

3 Les Mémoires de Bachaumont formaient primitivement six volumes, attzqueli on en a ajouté trente. Brissot a été maltraité dans oe recueil, à l'ocoasion de set querelles avec Desforges et Morande. (M.)

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un demi-siècle à tous les gens de lettres qui s'y étaient présentés. Elle recevait particulièrement des savants et beaucoup de médecins. A force de causer avec ceux-ci, sa petite-fille, qui allait beaucoup chez Favart, et qui avait épousé le frère del'abbédeVoisenon, devint folle de médecine, et voulut traiter tout le monde, ses gens, ses amis, ses amants ; il paraît que deux ou trois de ces derniers furent horriblement maltraités. C'est cette même dame Voisenon qui, au temps ou les mystifications étaient à la mode, reçut un jour le diplôme de présidente de la faculté de santé : on avait fait imprimer exprès une gazette pour lui bien persuader sa nomination. Cette gazette fut copiée sérieusement par d'autres; le Jouma/ d^ Savants répéta même son discours de réception, ou plutôt sa lettre d'acceptation, et cela fit rire tout Paris. Faut-il que je fasse ici un nouvel aveu ? Cette anecdote et beaucoup d'autres de ce genre, que Guillard avait retenues, devaient figurer dans un nouveau Vot-pourri, mélange de prose et de vers, et que nous voulions composer, à Tépoque où il était encore question d'une comédie intitulée Les Bureaux d'esprit, comédie qui n'aura problablement jamais été représentée que sur des théâtres de société, et dont Rutlidge, qui s'est distingué dans ces derniers temps par son enthousiasme pour notre révolution et sa haine contre Lafayette, se prétendait l'auteur; on lui a depuis disputé cette pièce , ainsi que plusieurs autres ouvrages, qu'il s'attribuait, dit-on, parce que personne n'osait alors en prendre la responsabilité *.

Ainsi ma lettre de cachet ne m'avait pas servi de leçon. J'allais donner encore carrière à mon humeur satirique. Cette fois, il est vrai, je n'attaquais que des travers d'esprit, et je le faisais, je crois, avec déceace et bon goût. Mais je

^ Le dieralier James de Entlidge. ou plutôt Rutledge, était un Irlandais qvl • pabllé, en 1788 et 1789, divers écrits politiques parmi lesquels il faut dter le ^alit de chambre financier ^ eu Mémoiret de M. de Provence ^ et une Vie de Nce. fe". — n mourut, dans les prisons de Paris, en 1796. Ayant la révolution, 11 avait donné, sous son nom, plusieurs ouvrages, et entre autres des Oburtations à T Académie franqaiKy au sujet de la Lettre ()e Voltaire sur les traductions d» BhakKpeare. (M.)

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