CHAPITRE XllI
Betour à Paris. — Béunion avec Guillard. — L'amitié n'est qn'un mot. — L'embarras des finances. — Les petits soupers du poëte. — Lo dîner du savant. — La Théorie des lois criminelks, — Le Pyrrhonisme universel. — Lettre & d'Alembert. — Ses deux réponses. — Générosité des philosophes. — D'Alembert et madame Comeillô. — Madame Corneille et Larive.
Après la maladie dont j'ai parlé , j'étais revenu à Paris, sans espoir, sans projet, et muni seulement de quelques secours que me donna secrètement pua tendre mère. Je m'associai de nouveau avec Guillard, quoique sa conduite, pendant ma maladie, m'eût beaucoup refroidi pour lui. Sa cruelle insouciance sur les progrès de mon mal m'avait prouvé que la sensibilité s'étoufiTe aisément dans le monde, et que Tamitié n'est qu'un mot.
Nos finances étaient dans le plus triste état; nous étions souvent dans la détresse. Guillard s'en inquiétait peu; il allait assouvir sa faim aux tables de ces grands seigneurs qui le recherchaient à cause de son talent et de son esprit. Tandis qu'il se gorgeait de mets délicats , le pauvre soUtairc dînait souvent avec du pain et du fromage, et se trouvait peut-être plus heureux que le poëte parasite. Un livre seul lui tenait compagnie à son frugal dîner ; mais il ressentait quelque orgueil de pouvoir conserver son indépendance à si peu de frais.
J'avais alors entrepris des travaux immenses. Indépendamment de ma Théorie des lois criminelles j j'avais tracé le plan d'un ouvrage intitulé : le Pyrrhonisme universel. Ce plan était lui-même un véritable ouvrage. Je l'envoyai à d'Alembert , qui me répondit par des compliments :
« Monsieur,
<L Malgré les oocnpations dont je suis accablé dans ce moment-ci, j'ai parcouru le plan que vous m'avez adressé; j'yai vu que l'auteur avait beaucoup d'érudition et de philosophie. Si je ne crois pas
100 HÉlfOIBBS
eutiërement comme vous aa pyrrhonisme nniTerael, je suis peisuadé qu'il j a beaucoup d'incertitude dans les sciences. « J'ai l'honneur d'être, etc.
« D'Albmbert.
C'était une réponse bien sèche pour quiconque avait pu lire le secret de mon âme ; et d*Alembert l'avait lu dans ma lettre ; elle respirait Ténergie et la tristesse d'un homme ardent pour les sciences, pour la vérité, ennemi implacable du despotisme; mais malheureux, mais recherchant un appui, un ami y des secours enfin pour s'élancer dans la carrière qu'il brûlait de parcourir. Je ne flattais pas d'Alembert ni les philosophes; et les flatteurs seuls ^ ou ceux qui promettaient de l'être , obtenaient les faveurs des chefs du Sanhédrin académique.
Je voulus faire imprimer mon ouvrage avec la lettre que j'avais écrite au géomètre, et la réponse qu'il y avait faite. J'avais perdu l'original de cette lettre, je lui en soumis une copie; il écrivit au bas : «Cette copie est inexacte : voici quelle elle devait être :
Monsieur,
n Quoique les occupations dont je suis chargé en ce moment n m'aient pas permis de lire en détail et à tête reposée Touvrage que jo TOUS cenyole, j'en ai assez lu pour voir qu'il suppose dans l'auteur , beaucoup de savoir et de philoeophie ; si je ne crois pas absolument comme tous au pyrrhonisme uniyersel, au moins, je suis persuadé que nous savons bien peu de chose.
« J'ai l'hoxmeur d'ôtre arec respect, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
«c ly Alsubebt. »
<E A Paris, ce 14 octobre 1777. D
Je vis bieil dans cette nouvelle version quelques expressions changées, et une formule de style épistolaire plus honnête; mais il me sembla que le fond restait toujours le même. Ce n'était pas des formes respectueuses que j'étais venu demander à d'Alembert, mais ses encouragements, ses conseils,
DE BfiISSOT. 101
pour parvenir à la gloire, et gagner quelque fortune; je me retirai le cœur navré.
J'ai eu plus d'une occasion de revoir d'Alembert, dont Linguet disait si plaisamment dans ses Armâtes, que c'était un grand géomètre aux yeux des littérateurs, et un grand littérateur aux yeux des géomètres; il m'eût volontiers rappelé à lui par calcul d'amour-propre , après m'avoir éloigné par peur que je lui fusse importun , ou peut-être à charge. Ce n'est pas la faute de Villar, qui courtisait dès lors tous les puissants du temps, si j'ai refusé d'aller grossir s^ cour. Mais je gardais malgré moi le souvenir du passé; son égoïsme, sa froideur à mon égard, quand un mot d'intérêt ou d'amitié eût été si sensible à mon cœur, m'avaient désenchanté. Mui, jeune néophyte, étranger aux individus , et venu pour admirer des grands hommes, ou écouter au moins des philosophes, je m'attendais à les trouver affables et bienveillants, tels qu'ils se peignaient dans leurs ouvrages , humains et tolérants, puisqu'ils parlaient sans cesse de tolérance et d'humanité. Quand je les vis descendus de leurs trépieds, et que je pus les considérer de plus près, mon illusion fut bientôt dissipée. Je n'en aimai qu'avec plus d'ardeur la philosophie; mais je fis bien peu de cas de certains philosophes. J'aurais parié dès lors que, le jour où la liberté détruirait les abus qui leur étaient profitables, les Marmontel , les Morellet, les Suard , déserteraient la cause de la liberté.
D'Alembert, s'il eût vécu, aurait imité leur exemple. Cet homme, qui pleurait et s'attendrissait si facilement, avait le cœur dur et froid comme un marbre. Je ne le juge point aussi sévèrement que l'a fait Lmguet; Linguet était devenu son ennemi implacable ; il est pourtant des traits qui m'ont été racontés par Linguet lui-même, et dont je ne puis douter, parce que d'autres personnes me les ont confirmés. La manière dont il repoussa un rejeton de Corneille est odieuse ; Voltaire a dû en tressaillir d'horreur au fond de son tombeau. On sait tout ce que Voltaire avait fait pour mademoiselle Corneille, et combien ses amis avaient donné d'éclat à sa louable bienfaisance. Cependant une femme se présente un jour chez
102 HCMOTBES
d'AJembert; elle semble abattue, malheureuse, et coimne à peine vêtue; elle se nomme madame Corneille; elle est épouse en secondes noces de ce Corneille dont la fille avait été jadis si généreusement dotée par les soins de M. de Voltaire. Elle a osé compter sur quelque intérêt pour elle-même; elle est venue à Paris avec son enfant sur les bras pour implorer les secours et les bontés de ceux qui se sont montrés autrefois les protecteurs de sa famille; elle voudrait bien aller à Ferney ; mais etle n'a ni la force , ni les ressources nécessaires pour entreprendre ce voyage; depuis deux jours réfugiée dans un modeste hôtel de la rue du Roule , à peine sait-elle comment elle s'acquittera envers son hôte, et ce n'est qu'en tremblant qu'elle s*est traînée jusqu'à M. d'Alembert, dont quelques personnes lui ont fait connaître la bienfaisance et la générosité. Alors d'Alembert se met des larmes aux yeux; il lui apprend que M. de Voltaire vient de mourir; que lui et ses amis ont fait jadis tout ce qui dépendait d*eux pour le grand nom de Corneille , et il engage la pauvre femme à aller prendre du service , à chercher une place de domestique pour l'aider à nourrir son enfant et son mari !
Les temps étaient changés, il n'y avait pas moyen de rattacher en ce moment les yeux sur une bienfaisance d'ostentation dont on avait assez parlé. Les éloges avaient été épuisés, 'la réputation d'humanité établie : qu'importait maintenant le sort d'une malheureuse dont la misère était repoussante , et les besoins si grands, qu'il en aurait beaucoup trop coûté pour essayer de les satisfaire? On voulait être généreux à meilleur marché : force était bien de laisser mourir de faim la pauvre femme. On dit que lorsqu'elle arriva à la porte de la Comédie française, où son hôte l'avait adressée, elle était dans un état si pitoyable , qu'elle attendrit jusqu'au portier ; il alla chercher les comédiens ; elle leur expliqua en pleurant de honte et de douleur l'état affreux où elle était réduite. Tous à l'instant l'entourèrent , la pressèrent, se l'arrachèrent; tous se disputaient à qui lui donnerait asile. Le jeune Larive voulut absolument se charger d'elle et l'emmena aussitôt chez lui , où Dugazon m'a dit qu'elle était restée plusieqrs mois. Ia
DE BBISSOT. 103
Comédie lui donna le produit d'une représentation de Cinna; elle s'était montée, je crois, à sept mille livres.
Lorsque d'Alembert s'aperçut combien la révélation de sa conduite avait indisposé contre lui , il essaya d'en atténuer l'effet. Il fit courir après madame Corneille , lui offrit les secours de l'Académie, ceux de sa plume pour adresser un mémoire au roi ; mais tout cela n'empêcha point de croire que ce qui avait été fait et dit ne fût juste et vrai. La tournure même des dernières dénégations des amis de d'i^^embert pouvait en servir de preuve. Ils prétendaient que le philosophe n'avait point conseillé à madame Corneille de se mettre en condition, mais qu'au contraire, il l'en avait dissuadée. Donc, elle lui avait fait part de l'extrémité où elle était réduite, et il ne lui avait pas donné un écu pour l'en retirer. Vilette même m'a avoué, à ce sujet, que, dans le récit qu'on avait voulu lui Élire démentir, madame Corneille n'avait rien inventé *.
1 La famille de Corneille était nombreuse; elle n'est point éteinte anjonrd*hni ; mais, à l'ezoeption de madame Daimis adoptée par Voltaire, et de FonteneUe , vieil égoïste qui ne fit rien pour ses parents, même par testament, il gemble qne tons les monbres de cette famille aient été condamnés à l'infortone et à la misère. Le trait cité par Brlssot en rappelle nn antre publié récemment A»na on recueil auecdotiqne, et qui doit faire la contre-partie de l'histoire de- (TAlembert.
Chinlt de Saint-Oermain, dont le nom est connn dans les lettres , et surtout i^ftw les arts , arait entrepris on Toyage scientifique dans l'ancienne proTinoe de Normandie. Vers la fin d'une journée employée à de pénibles recherches , il retournait à Yemun ; en trayersant le village de Tilly, il fut frappé de l'aspect pittoiceque d'un vieux moulin tombant en ruine. 11 arrêta son cheval, et s'apprêtait à dessiner cette masure, quand tout à coup nn orage éclate avec violence. Gault de Saint-Oennain se dispose à entrer dans le moulin , pour y diercher nn abri; une vieille femme, d'ime asses haute stature, paraît sur le seuil de la porte, et lai fait signe d'approdier.
Les vêtements de cette femme étaient déchirés, ses cheve:uz blanchis flottaient épars sur ses épaules : tout, chez elle, annonçait la misère la plus afEreuse, et cependant sa figure avait quelque chose de noble et de sévère qui contrastait avec sa situation.
Le savant voyageur lui adressa difEérentes questions, dictées par la bienveUlance plutét que par la cmdocdté, et Tinfortunée lui apprit qu'elle se nommait^ )Caiie- Angélique ComeUU. EDb était petite-fille de P. Corneille, avocat an par-
104 MéHOIBES
lement de Booea, onde du grand OomelUe et de Thomas, son frère. La aœinr de son grand-père était Marthe CorneUle , à laquelle FonteneUt dut le jour.
Bestôe orpheline et sans iortaine, dans l'Age le phu tendre , Marie- Angélique avait été élevée par charité*; plus tazd elle avait uni aon sort à celui d'un meunier aussi franc, mais moins heureux que celui de Sans-Souci ; et après avoir travaillé toute sa vie avec résignation, elle se trouvait à l'Age de soizante-onse ans sans aucun moyen d'existenoe, son mari ayant perdu te peu de fortune qu'il possédait en spéculant sur les blés.
Frappé du ton simple et viai que cette femme avait mis dans sa narration, Ganlt de Saint-Germain lui donna quelques secours, crayonna ses traits, qui rappelaient beaucoup ceux de l'auteur de Otnna, et revint peu de temps apsès à Paris.
n raconta dans te monde l'histoire singulière de la descendante de Oomeille , fit graver son portrait par VangelUU, et ouvrit une souscription en sa faveur. Le montant en fut adressé à la meunière de Tilly, et l'aida, depuis, à couler paisiblement ses derniers jours. (M.)