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CHAPITRE XV

Les expédients pour vivre. — Guillard et l'actrice de l'Opéra. — Les amonrs. — Le bijoutier. — Le baron allemand. — Le comte gchmetan. — La loge maçonnique. — Bonneville et Thomas Payne. — Fin de l'aventure du bijoutier.

La pauvreté n'était pas mon plus grand malheur ; il fallait emprunter, et pour séduire mes amis, il fallait en imposer sur mes espérances futures. Ce rôle humiliant déchira souvent mon âme. Oh ! combien de fois je regrettai de ne pas savoir un bon métier qui me rendît complètement indépendant en me conservant toutefois les idées et les connaissances que j'avais I Cette époque de ma vie est celle dont le souvenir m'attriste le plus; je n'y trouve que misère cachée sous l'apparence de l'aisance, liaisons dangereuses, expédients peu délicats, tels que celui que je viens de rappeler, et dont il aurait été presque pardonnable âmes yeux de profiter. Ah l je remercie le ciel d'avoir préservé mon cœur de plus grands vices et des fautes auxquels la détresse peut quelquefois vous pousser. Je frémis encore en y pensant. A quoi l'indigence ne peut-elle pas conduire une jeunesse imprudente I et combien ils étaient coupables ces prêtres scélérats, qui, me séparant de ma famille, voulaient me réduire par la force à abjurer mes opinions !

Guillard s'était lié avec une jeune actrice de l'Opéra qui était alors dans son début* Il s'essayait pour ce théâtre, mais . n'avait pu encore y produire aucun ouvrage. Il faut rendre justice à sa maîtresse, elle était loin d'avoir les vices de ses semblables, et c'était même par une espèce de vertu qu'elle s'était arrachée à toutes les séductions pour vivre avec Guillard i.

1 Oe lie fat qii'eil 1779 que Qtiillaifd fit foyi'6water son premier opéra, n venait d'MSister à VÎpMtfémU en Attlide de Dnrollet ; cette pièce avait si vivement exoftléfioiL imagination, qu'en sortant du spedtadlât il oonçat à l'instant lo plan

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Elle avait une compagne; il fallait lui donner un second , et mon poète, peu scrupuleux sur les moyens, n'eut pas de peine à faire naître une liaison qui m'a coûté bien des regrets, bien des larmes, et sur laquelle je dois jeter ici un voile.

La mauvaise compagnie où nous étions lancés devait nous faire tomber tôt ou tard dans un précipice; je suis encore à concevoir comment je l'ai évité. Cependant mon penchant à obliger, au milieu de mon malheur, m'attira une bien cruelle affaire. Un de ces goûts éphémères que se permettait trop souvent Guillard, nous avait liés avec un baron allemand, couvertde dettes, et réduitaux plus fâcheux expédients pour vivre. Guillard m'engagea à m'intéresser à lui. Le baron soutenait un procès dont l'objçt me paraissait juste, et il avait des espérances assez fondées sous d'autres rapports. Je l'adressai à un bijoutier que j'avais connu lorsque je travaillais au Palais; il m'avait rendu quelques services, et je croyais à sa probité. Le bijoutier vint me voir, me dit qu'il n'avait pas d'argent, mais qu'il avait des bijoux, qu'il les vendrait volontiers au baron, à crédit, que celui-ci pourrait emprunter sur ces gages; il m'ajouta que malgré la solidité des sûretés qu'il offrait, il ne conclurait rien sans mon cautionnement . Je répondis à cet homme que celte condition était

de son Jphigénie en Tauride. A peine, raoonte-t-on , ayait-il mis en vers les denx premiers actes, qu'il ne put résister à l'envie de consulter celui dont Tonvrage avait cajsé son enthousiasme, n se présente avec timidité ch^z ce bon vieillard qui l'accueijle d'une manière encourageante , et luf promet de lire son manuscrit. Quelques jouis après, l'auteur retourne en tremblant chez son juge , dont il rcv doute la sévérité. : celui-ci garde un silence mystérieux, fait mettre ses chevaux à sa voiture , et invite Guillard à raccompagner. Où vont-ils , c'est un secret ; mais quelle fut la surprise du jeune poëte en se voyant , au bout de quelques minutes, dans Fappartement de Gluck 1 Celui-ci, non moins taciturne que DuroUet , le dispense des politesses d'usage , se met, sans dire mot, à son clavecin , et fait tout à coup entendre à notre auteur l'admirable musique de son premier acte... Quels éloges auraient pu valoir l'éloquence de cette brusque réception I — Le bailli Durollet était un poëte estimable, dont le plus grand mérite fut d'avoir le premier reconnu et fait reconnaître le génie de Gln<dc. On lui doit IpMfféfUe , Alceste, une comédie en cinq actes, les JS^ets du caractère, représentée sans succès , et des lettres sur les drames-opéras, que nous appelons des drames lyriques. (M.)

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doublement extravagante, premièrement parce que le baron m'était étranger; parce que je ne Tavais lié avec lui que pour procurer à l'un du pain, à l'autre une affaire lucrative ; et secondement parce que j'étais mineur. Le brocanteur ne s'arrêta point à ces raisons ; il me dit que ma minorité pe l'inquiétait point , parce qu'il connaissait ma bonne foi ; je persistai dans mon refus; mais le baron se jeta à mes genoux, me promit tout; Guillard se joignit à lui; je n'ai jamais pu résister à des larmes, et je cédai. Le subtil brocanteur, abusant de son ascendant sur nous, prit tous les moyens pour me bien lier, et pour tromper le baron. U lui vendit d'abord ses bijoux six fois plus qu'ils ne valaient; il exigea quatre pu cinq sortes de billets, mon cautionnement, et cela ne lui* suffit pas ; il me dit qu'il serait possible que le baron nous trçmpât tous deux, et que pour le lier bien complètement, il fallait lui faire passer une lettre de change de cent louis, à mon ordre, laquelle resterait entre mes mains. Cette lettre, ajouta-t-il, vous mettra à portée de le faire arrêter, s'il manque de parole. Comme je répugnais à ce moyen, il me dit qu'il se chargeait de l'arrestation, avec un endossement. Encore une fois, je croyais à son honnêteté; je souscrivis à tout: le baron fit la lettre, et je la gardai; quelques jours après, je rencontre le bijoutier, qui me fait entrer dans un café. Là il me raconte que nous sommes pris pour dupes, qu'il a de bons renseignements, que le baron n'est qu'un escroc, qu'il est urgent de le faire arrêter. Je ne doute pas un instant de la véracité de mon homme ; il me presse de lui remettre la lettre, je fais d'abord quelques difficultés; le fourbe connaissait mon caractère, il persiste, et je cède encore. Telle était mon aveugle confiance en sa probité, que je lui remets là lettre de change avec mon endossement valeur reçue, sans même exiger un reçu de lui, qui constatât que cet endossement n'était que simulé. On m'a peint dans ces derniers temps comme un homme fin et défiant ; le trait que je rapporte prouvera combien ce portrait est faux. On se corrige peu d'un pareil penchant, et, arrivé à l'âge de quarante ans, ce n'est qu'avec de violents efforts que je puis

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quelquefois me vaincre et me permettre quelques dénances.

On a dît que la confiance était le partage des âmes supérieures. Cette maxime devient fausse en la généralisant trop, car cette confiance aveugle caractérise aussi fort souvent rétourderie et l'irréflexion.

Quoi qu'il en soit, mon penchant à la confiance ne tient ni à l'orgueil, ni à l'étourderie; il est inné dans mon âme, et je ne puis l'en détacher. Il tient, je crois, à ce caractère de bienveillance et, de facilité dont j'ai déjà parlé.

Quelques jours s'écoulent. J'apprends, avec le plus grand étonnement, que le. bijoutier veut poursuivre non-seulement le baron, mais moi-même. Rien n'égale ma surprise que ma terreur. Je vis le piège qu'il m'avait tendu, je vis l'orage qui allait m'atteindre, et je me hâtai de le prévenir.

J'étais alors lié avec le comte Schmetau, fils de ce maréchal Schmetau, dont les services avaient été si utiles au roi de Prusse*. C'était un vrai philosophe, quoique bien jeune encore; un vrai républicain, quoique homme de qualité. 11 m'avait donné plusieurs fois d'utiles conseils ; il avait même contribué à me faire recevoir dans une loge allemande de franc-maçonnerie. Je m'étais toujours moqué du secret de cette institution, qui ne me paraissait utile que pour le plaisir. Schmetau entreprit de me convertir. Pouvez- vous m'assurer, , lui dis-je, que cette association ait un but utile à l'humanité, tel que celui de perfectionner les sciences ou le bonheur de l'homme, ou le délivrer de ses tyrans? Si cela est, je me fais demain franc-maçon. Il me répondit que ses serments Tempôchaientde trahir le secret de cette société, mais que je ne serais pas trompé da.ns l'objet de mes vœux, si je voulais y entrer.

1 Le comte Samuel de Schmetau avait d'abord servi l'Autridie dans la gnerro contre les Tnres ; c'était mi officier dn génie d'un mérite distingué; et, à la" fin de la campagne , il fat créé feld-maréchal et gouverneur du Temeswad. Bientôt fatigué d'une cour toute remplie des ennemis que l'envie lui avait attirés, il offrit ses services à la Prusse. Frédéric II le nomma feld-niaréchal-général , lui donna toute sa confiance et son amitié. Il était curateur de rAcadémle des scienoes de Berlin ; Maupertuis y prononça son élogo. (M.)

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— Sur ce mot je consentis ; je passai par toutes les épreuves, je fis d'horribles serments ; mais, soit que je n'aie pas été assez avancé dans les grades, soit qu'au fond ce ne fût que pure niaiserie, mon attente a été frustrée. Mon ami Bonneville et Thomas Payne, à qui je racontai cette anecdote, et qui se piquent de posséder tous les secrets de Tordre, m'ont depuis assuré que je l'avais fort mal jugé *.

Puisque j'ai prononcé le nom de Bonneville, que je consacre quelques lignes en tribut à Testime qu'il m'a inspirée. Je parlerai plus tard de Thomas Payne. Profondément instruit dans toutes lés langues de l'Europe , Bonneville a fait connaître à la France la littérature allemande, qu'on méprisait trop avant lui. 11 a aidé Letourneur dans sa traduction de Shakespeare, et son secours n'a pas été inutile à Luneau-Bois-germain. Original, bizarre, si l'on veut, dans sou style et ses idées, son esprit enthousiaste Ta porté dans la mysticité francmaçonnique, et il en discourt comme un illnrahié ; il a même publié un long ouvrage sur ce sujet, que je lui demande pardon de n'avoir jamais pu lire; mais ardent apôtre de la révolution, et digne de la servir comme elle doit être servie, il employa tous ses talents à seconder son essor. Vrai philosophe, véritable ami du peuple, véritable ami de la liberté, il n'a point dépassé les bornes nécessaires. Comme Thomas Payne et beaucoup d'autres, pour l'honneur de la république, il a mérité la haine de nos plus affreux anarchistes; puissent-ils échapper à la proscription que, sous le règne des Tibère, le courage et la vertu ne sauraient manquer d'attirer sur leurs têtes *!

1 Thomas Payne a leàasé nn ouTrage poetlnime, intitulé : Sstai sur T origine de la Frane-Maçonnerie, En 1812 BonnevUle en a publié la traduction. (M.)

S BonneriUe embrassa la oauae de la révolution avoc ardeur. H fut lié tour à tour avec Condoroet, Baillj, Lafayette, Th. Payne et KosoiuEdco. Électeur en 89 et 91, ce fut lui qui, le premier, demanda la formation de la ^rde naUonale. Chargé à cette époque des approvisionnements de la ville de Paris , il s'acquitta de cette importante fonction avec un patriotisme que Monsieur, depuis Louis XYin, n'hésita pas à récompenser publiquement. Pendant la révolution, Q rédigea divers jourpaux, et fit paraître une infinité de btxMhures, dans lesqneUes ti se montra partisan d'une sage liberté. La modération et la justice qu'il invoquait dans ses écrits le firent un jour dénoncer comme aristocrate par

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' Je reviens à l'histoire du bijoutier. Schraetau, indigné au récit que je lui fis, me proposa de me transporter aussitôt chez lui, pour le forcer de r^^ndre la lettre de change, j'y consentis. Schmetau parla à ce vil coquin, avec cet ascendant que donne la vertu, et que donnait alors la naissance sur les hommes de cette espèce. 11 le menaça du lieutenant de police, d'une lettre de cachet. Verrier, effrayé, consentait bien à me donner un reçu qui attesterait que je n'avais pas touché la valeur de Tendossement. Le comte voulait la lettre de change, parce quil craignait que si elle était cédée à un tiers, je ne fusse mis en prison; mais le bijoutier tint ferme, et je n'eus ni la lettre de change ni le reçu. Le coiute Schmetau alla aussitôt chez le lieutenant de police , qui promit et ne tint pas parole. Je rendis plainte de vol, mais n'ayant aucun moyen pour suivre ma plainte, elle tomba dans le néant.

Le bijoutier allait m'arracher ma liberté, lorsqu'un événement inattendu vint me soustraire à ses poursuites. Avant de le raconter, je veux finir l'histoire de cette escroquerie, qui n'a été terminée que dix années après.,

Pendant mon absence' de Paris, lé bijoutier obtînt une sentence de prise de corps contre moi; j'en interjetai appel au parlement, et, fondé sur ma minorité, je demandai un arrêt de défense contre Texécution provisoire. L'arrêt me fut accordé ; ce fut un coup de foudre pour mon adversaire ; mois il n'en fut pas atterié. A raffut des occasions pour renouveler ses poursuites , il saisit le moment où je me présentai au barreau de Paris; c'était en 4782. II me dénonça à cet ordre si ridiculement rigide ; il était déjà question de me rayer de la liste du stage à cause de ma Théorie

Marat, qui venait de raperoeroir dans une des tribunes de la Convention. D fut arrêté ; mais il ont le bonheur d'échapper à Véchafand et même à la prison. Il reprit sa plume, et continua de prêcher les véritables principes de la phUosopnie et de la liberté. Après le 9 thennidor, il écrivit encore dans le même esprit. L'ëlévation de Bonaparte ne le fit pas changer d'opinion ; il se montra ennemi du despotisme comme il Tavait été de l'anarchie ; et, loin d'éprouver les faveurs de l'empire, il n'en connut que la persécution. (U.)

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des lois criminelles. La tracasslei^ie nouvelle du bijoutier, , jointe à toutes celles que j'éprouvai, me fit abandonner la robe.

Je croyais cette affaire entièrement oubliée, lorsqu'en 179i, immédiatement après mon élection à la législature, ce bijoutier, réduit à l'état de domesticité par la banqueroute qu'il avait faite, m'adressa une lettre menaçante. 11 me disait que mes ennemis lui avaient marchandé ses papiers pour publier de nouveaux libelles contre moi , qu'il s'était constamment refusé à leurs offres quoiqu'elles fussent infiniment avantageuses, qu'il allait éclater si je ne le payais pas.

Je crus d'abord à ce trait de générosité, et j'étais sur le point d'en être la dupe; mais quelques renseignements m'apprirent que cette générosité n'était que feinte, et quoique accablé de libelles, quoique environné d'ennemis, quoique convaincu que ce procès les égayerait à mes dépens , fort de ma conscience, je résolus de le suivre ; le tribunal auquel il fut porté confirma mes espérances en déclarant nulle la lettre de change.

Cette histoire doit être une leçon salutaire pour mes enfants. Elle doit les mettre en garde contre la bienveillance même, qui n'est souvent qu'une vertu funeste dans la corruption où nous sommes plongés. Elle doit les engager à ne jamais souscrire d'obligations , ni prendre des engagements sans en bien connaître l'étendue et les conséquences.

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