CHAPITRE XVI
Le testament politique de l'Angleterre ; K. de Yergennes et H. Swinfcon. — Le journaliste anglais. — Les adieux à Guillard, aux deux actrices. — Un dernier coup d'œil sur Paris. — Les grands événements du jour. — Benjamin FrankUn. — Voltaire. — La première représentation d^Trène. — Le duc de Bourbon et le comte d'Artois. — Affaire du bois de Boulogne. — Les petits-fils de Franklin, et leurs talons rouges. — Souvenirs d'une visite de Brissot & Franklin, en Amérique.
J'ai annoncé un événement qui m'avait soustrait aux poursuites de mon fripon de bijoutier. La guerre déclarée par la France à. l'Angleterre pour soutenir l'indépendance des États-Unis de l'Amérique le fit naître. Cette guerre avait déjà exercé ma plume : je m'étais amusé aux dépens du cabinetbritannique dans une brochure qui fît alors quelque bruit; elle avait pour titre : Testament politique de V Angleterre, Rien n'était plus propre que cet écrit à donner de la confiance à nôtre nation, à faire apprécier l'extravagance de lord North et de ses adhérens, à inspirer le respect pour les principes des Américains. J'étais fondé à croire que sous ces rapports elle plairait au comte de Vergennes qui avait décidé le cabinet de France à cette rupture. Le manuscrit lui en fut présenté , mais il avait tellement peur d'irriter les Anglais, et d'accoutumer les esprits français à • la politique, qu'il en défendit expressément la publicité. Sa défense ne m'arrêta pas, et grâce aux presses de Neufchâtel, qui se chargeaient alors d'éclairer la France, malgré les ministres, le Testament politique de l'Angleterre vit le jour.
Il tomba entre les mains du propriétaire du Courrier de VEurope, feuille que rendaient piquante son impression en pays étranger, l'espèce de liberté qu'on lui supposait, et la nouveauté des scènes parlementaires qu'on y décrivait, enfin, l'intérêt des nouvelles politiques qui s'y trouvaient. Jus-
DE BBISSOT. 119
qu'au momeni de la publication du Courrier, rAngleterre avait été véritablement une terre étrangère pour le reste de l'Europe. On ignorait presque tout ce qui se passait dans son sein. On ne connaissait guère sa constitution que par les écrits de Montesquieu, ou par les récits frivoles des voyageurs qui allaient passer quinze jours à Londres , pour le compte de quelques libraires , et revenaient à Paris débiter leurs relations. Les gazettes hollandaises auraient pu suppléer au vide total des faits et des documents, mais leurs fragments mutilés, traductions informes des gazettes anglaises, étaient si défectueuses, si fatigantes, si confuses , qu'à peine pouvait-on les lire, et lorsqu'on les avait lues, c'était un chaos où l'on s'apercevait bien qu'il n'y avait rien à prendre. Un Français, homme d'esprit, avait entrevu dans tous ces motifs et dans la nécessité où étaient les gouvernements du continent de connaître les affaires de l'Angleterre, les éléments d'un grand succès pour un journal. 11 résolut de le fonder. 11 sentit tout le parti qu'il pouvait tirer de Tamas immense des feuilles quotidiennes et périodiques que Londres voit éclore, pour composer, à Londres même, un journal français. Il annoQça son plan, qui fut partout goûté, même en France; il leva les obstacles qu'il avait d'abord éprouvés, et fit adroitement sentir de quelle utilité ce journal pouvait devenir pendant le cours de la scène sanglante qui allait s'ouvrir. Il était extraordinaire sans doute qu'un étranger allât s'établb en Angleterre pour de là divulguer les desseins de l'Angleterre. Il ne 4ut pas sembler moins étrange qu'un Anglais s'associât à cette publication fatale à son pays> et qu'il fournît les fonds nécessaires pour l'entreprendre.
On prétend, et Voltaire l'a répété dans sa préface de Zaïre, qu'il n'y a point de commerce qui déshonore à Londres. Celui du Courrier de VEivrope pouvait paraître peu patriotique ; mais en se rappelant que les Hollandais fournirent eux-mêmes aux vainqueurs de Bergopzoom les poudres qui firent prendre cette ville, on pardonnait à un spéculateur d'échanger les secrets de son pays contre l'or d'un pays ennemi : car l'or n'a point d'ennemis, disait-on sans doute. Cet or se dé-
120 " MÉMOIBES
pensait à Londres, c'était tout bénéfice pour Londres. Ce calcul n'est peut-être pas tout à fait celui des Romains : mais les Romains n'étaient pas marchands.
L'entrepreneur du Courrier de l'Europe était Swinton. Il s'était associé à Deserre Deiatour, auteur du plan de ce journal, pour le faire imprimer. Il y mettait son industrie , l'autre y mettait son esprit. Ce fut lui qui , après la lecture de mon Testament politique, se transporta chez mon libraire, prit mon adresse, et vint me rendre une visite. Grand, bien taillé, d'un embonpoint assez considérable, il avait cet air de gravité qui caractérise les Anglais, et cette mise simple , mais riche, qui annonce l'homme fortuné; il ne s'ouvrit pas d'abord sur son projet, mais il me parla vaguement du besoin qu'il avait d'un homme de lettres, actif, un peu versé dans la politique, sachant l'anglais,, et qui fût disposé à quitter Paris pour se fixer dans la province , ou même passer la Manche. 11 n'ofi'rait pas d'abord de grands appointements, mais il promettait de les augmenter. Guillard aurait bien désiré profiteur d'une pareille occasion ; il aûnait le changement, et Use promettait, dans ce nouvel ordre de choses, une abondance de bonnes fortunes. Mais Swinton, comme depuis il me l'a dit, craignait sa morale relâchée, sa légèreté, son goût pour les femmes; il crut voir plus de soliditiS dans mon esprit, plus de sûreté dans mon caractère, et il me donna la préférence. Dès que son mot fut prononcé , je ne lui demandai plus rien; je quittais Paris. C'était mon suprême bonheur ; j'étais las de vivre dahs le bourbier où mes connaissances m'avaient plongé. Ce n'était pas la misère qui ^ me pesait; j'avais assez de force pour la supporter; mais, lorsque je rentrais en moi-même, ma conscience me reprochait ma vie actuelle, mon désordre, elle me faisait entrevoir l'abîme où j'allais tomber. Je regardai donc Svirinton comme mon libérateur; il voulut faire des conditions, je ne voulus en entendre aucune : on ne fait pas de conditions avec son père, et je le regardais comme le mien. Il me donna de l'argent pour régler mes affaires; je payai toutes les dettes de notre petite communauté, je partageai le reste avec Guil-
DE BBISSOT. 121
lard et les deux personnes qui vivaient aVeenous, et je partis l'âme satisfaite.
En disant adieu à Paris, en sortant de ses barrières^ il me sembla être déchargé d'un poids énorme. Comme la campague me parut belle ! Comme l'air me semblait pur ! C'était une volupté pour moi de le respirer.
Cependant je l'abandonnais dans un instant où tout autre que moi eût peutrêire été désolé d'en sortir. Jamais Paris n'avait été plus brillant, plus animé; jamais la vie n'y avait été plus remplie d'activité et d'émotions, de ces émotions qui agitent l'âme d'uQ peuple élégant, poète et philosophe. Au milieu de vingt autres circoastances propres à intéresser, c'était le moment du séjour de Benjamin Franklin et de Voltaire , le moment où chacun se portait encore sur les pas du législateur américain et le poursuivait jusqu'à sa retraite de Chaillot; le moment des représentations d'Irène et des triomphes de son immortel auteur.
J'avais assisté à la première représentation d*Irène. Elle ne fut pas tout à fait un triomphe pour le génie de Voltaire, et n'aurait pas dû l'abuser sur Agathocle, que dès le soir môme il préparait, dit-on, pour la scène. Dans deux lettres adressées au Courrier de V Europe, et qui devaient être mes débuts à ce journal, je rendais compte de cette tragédie , de sa représentation et des incidents qui s'y rattachaient. On n'osa pas les imprimer. L'éloge que je faisais du poète, la rc>spectueuSe critique que je me permettais sur son ouvrage, n'étaient point la cause de cette interdiction. Mais, au milieu des applaudissements prodigués à la pièce, je parlais des applaudissements prodigués à MM. Bourbon et Condé, lorsqu'ils parurent dans leur loge, et du silence qui accueillit Marie-Antoinette et M. d'Artois, lorsqu'ils arrivèrent à leur tour au spectacle. J'expliquais à la fois ces applaudissements et ce silence. On sait que MM. Bourbon et d'Artois avaient été le matin au bois de Boulogne pour terminer un différent Je racontais cette affaire avec une foule de curieux
détails que je devais au hasard, mais à un hasard de bonne source. Swinton craignit de se compromettre en publiant
122 MéMOIRBS
mes lettres; arrangées sous une autre forme^ elles sont restées dans mes papiers.
En sortant de voir Irène, on me montra, dans le vestibule, les petits-fils de Franklin, qui avaient assisté à la représentation. J'avoue que je ne retrouvai point en eux l'image que je m'étais faite des simples Américains. C'étaient des petits-maîtres français^ portant Tépée et les talons rouges. J'ai été accueilli depuis par Tun d'eux sur la terre qui l'avait vu naître, et je dois dire que rien ne rappelait en lui cette frivolité , ni ces concessions d'un moment à la mode d'un pays étranger.
Je ne pus parvenir à rencontrer Franklin^ qu'une seule fois^ pendant le séjour qu'il fit en France. Chose singulière, c'était chez Marat. Mais^ grâ(9e au ciel, j'ai joui du bonheur de le voir et de l'entendre en Amérique, au moment même où il échappait au tourment de la pierre, qui avait failli l'enlever.
Quand je me présentai à sa maison, rempli des alarmes que les nouvelles de sa maladie faisaient naître, son mal était dissipé. 11 existait encore pour moi, ce grand homme, si long^ temps le précepteur des Américains, et qui a si glorieusement contribué à leur indépendance. Je le vis, j'en fus accueilli, je pus jouir de sa conversation au milieu de ses livres, qu'il appelait encore ses meiUeurs amis ^ La mort avait menacé ses jours, mais les douleurs que lui causait sa cruelle infirmité n'altéraient point la sérénité de son visage ni le calme de ses entretiens. Ils ont longtemps enchanté l'esprit de nos Français qui vécurent dans son intimité. Mais, chez lui, au milieu de sa bibliothèque, près de ces fenêtres d'où il contemplait un beau ciel et des campagnes fécondées par la liberté, quel charme enivrant n'eussent-ils pas trouvé dans ses discours? Son ancien rôle d'ambassadeur ne lui imposait plus cette réserve gênante et diplomatique qui glaçait quelquefois ses convives. Au sein de ses foyers domestiques, Franklin ressemblait à un de ces patriarches qu'il a peints dans ses écrits,
1 CTétait en 1788. Yoyei le rtelt Om Toyagw de Brissot dans ta itato-XTnis. (M.)
DE BBISSOT. 128
et dont il savait copier le langage avec tant de naïveté. Quelque chose d'antique était répandu autour de lui et sur toute sa famille. Il m'apparut comme un philosophe des temps anciens, qui, descendu de la sphère élevée où s'élançait parfois son génie, revenait doucement à la terre pour instruire de simples mortels, en se prêtant avec indulgence à leurs faiblesses.
Franklin dans la conversation avait tout l'abandon, toute la modestie qui provoque la réplique et le dialogue intime. Il était loin de cette âpreté orgueilleuse et farouche qui repousse toutes les idées des autres; il écoutait. Et pourquoi ne nous a-t-il pas laissé quelque traité bien préeis, bien clair, sur l'art d'écouter? Nous en aurions eu grand besoin de notre temps oîî Ton a tant péroré, déclamé sans vouloir entendre. 11 répondait aux idées de ceux qui lui parlaient et non aux siennes. Je Tai vu près déjeunes gens pleins d'orgueil, de frivolité, et qui s'empressaient de faire parade devant lui de quelques connaissances superficielles. Il savait les apprécier, mais il ne les humiliait pas même par cette bonté qui suppose toujours une distance fatigante. Se mettant sans faste à leur niveau, il causait avec eux sans avoir l'air de les instruire. Il causait, et c'est la causerie seule qui attire et peut faire recevoir l'instruction, car si elle est dogmatique ou apprêtée on la repousse.
Franklin avait des connaissances profondes et variées; mais c'était au peuple qu'il voulait principalement qu'elles fussent utiles. Il était cruellement afQigé de son ignorance et sans cesse occupé du soin de l'éclairer. Il cherchait à répandre l'instruction de tous les côtés. II ne songeait qu'aux moyens de baisser les prix des livres afin de les multiplier et de les faire circuler partout.
J'ai trouvé en Amérique une foule de politiques éclairés, d'hommes.vertueux; mais je n'en ai point vu qui me parussent posséder à un si haut degré que Franklin les qualités du vrai philosophe. Amour du genre humain, zèle infatigable pour le servir, lumières étendues, simplicité dans les manières et pureté dans les mœurs, toutes ces vertus n'établiraient pas une ligne de démarcation assez marquée entre lui et les po^
litiques patriotes, si je n ajoutais un trait caractéristique : c'est que Franklin, au milieu de là vaste scène où il jouait un rôle si brillant, songeait sans cesse à l'avenir, avait les yeui sans cesse fixés sur le ciel, théâtre bien autrement vaste, seul point de vue qui puisse peut-être soutenir, désintéresser, agrandir l'homme sur la terre. Au-dessus de vains et sots préjugés, toute sa vie n'a été qu'une étude, qu'une pratique constante de la plus sainte philosophie. Je veux donner une esquisse de cette vie d'après les documents que j'ai recueillis en Amérique, et jdans sa propre famille. Gomme son histoire a été fort défigurée, cette esquisse pourra servir à rectifier quelques-unes des anecdotes mensongères qui circulent en Europe.