‹ Mémoires de BrissotChapitre 45 sur 86 · CHAPITRE XXVIll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVIll

Les journalistes et la Théorie, — Lacretelle. — Brissot reçoit des ' encouragements de quelques hommes célèbres. — Delisle de Sales M fait présent de l'un de ses ouvrages. — L'avocat-général Serran. — Le présidait Dupaty. — Contraste entre l'accueil que les jurisconsultes font à Brissot et celui qu'il a reçu jadis des philosophes. — Les conseils de Dupaty et ses observations font apprécier à Brissot le juste mérite de ses ouvrages. — Lettre de Dupaty.

Ma Théorie, accueillie par les étrangers^ fut louée par quelques journalistes^ et déchirée par d'autres. Lacretelle^ dont le jugement ne peut pas être suspect, est un des écriyains qui l'ont le mieux appréciée. Voyez sa Dissertation sur les auteurs qui ont traité de la réforme des lois criminelles : « La Théorie des lois criminelles, dîi-il, est le plus considérable de ces ouvrages. L'auteur était peut-être trop jeune lorsqu'il l'a écrite. On n'y aperçoit pas un esprit assez sage« mais des connaissances étendues, l'ambition d'arriver aux grands principes, beaucoup de sagacité et d'énergie^ annoncent un écrivain qui n'a besoin que de reprendre son ouvrage dans la maturité de son âge et de son talent pour le rendre digne du sujet* »

Cette Théorie me valut quelque chose de plus précieux que des éloges de littérateurs : ce fut l'estime et l'amitié des plus zélés défenseurs de l'humanité. L'énergie que j'y avais développée me fit pardonner à leurs yeux tous les défauts de mon plan. Ils accueillirent^ encouragèrent ces premiers travaux, et témoignèrent à leur auteur une flatteuse indulgence. Parmi eux^ je citerai Delisle de Sales qui, sans me connaître^ me fit présent de son Histoire philosophique de la Grèce, en douze volumes, avec atlas ^; je citerai Servan, et le prési-

1 Belide de Sàtes a laissé une foule d'ouvrages qui no sont pas tons dignes dH dédain qu'ils ezeltent aogonid'hiii. Son Histoire du Sommet, qui forme quarante un volumes, et sa PkOatophie dâ ta fuHure, jadis brûlée par la main dn

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dent Dupaty, i'un des hommes qui m'ont témoigné le plus d'attachement, et à la mémoire duquel j'ai voué le plus de reconnaissance. Écrivain spirituel, jurisconsulte éclairé, courageux magistrat, c'est aussi l'un des hommes dont la France doit le plus s'honorer.

On aurait pu en dire autant de Servan si son courage eût égalé son esprit et ses lumières; peut-être aussi est-il juste d'ajouter que ses talents oratoires l'avaient ^lacé dans un rang plus élevé parmi les hommes célèbres de notre temps. Retiré du barreau où, dès l'âge de vingt ans, il s'était fait un nom illustre, Servan s'occupait comme moi et comme Dupaty de la législation criminelle. Ses félicitations sur la naissance de mon enfant, qui, disait-il, avait étouffé celui quil allaitait depuis dix-huit mois, étaient empreintes de cette amabilité à la fois spirituelle, douce et familière que j'ai toujours trouvée en lui, et qui était bien faite pour me captiver. Il me semblait aimer l'auteur plus encore qu'il n'estimait l'ouvrage, et il n'a point démenti pour moi cette amitié. Ses idées sur la législation étaient beaucoup moins indulgentes que les miennes; et le grand défaut qu'il me reprochait était de donner à des tigres une législation pour des moutons. Je prétendais que ces tigres quitteraient peu à peu griffes et dents : a Je le veux croire, me répondait-il , mais pendant la métamorphose , que de crimes, que de cruautés ! Allez surtout, ajoutait-il, allez persuader k nos maîtres du l'indulgence pour les crimes de lèse-majesté. Jamais M. Josse ne permettra qu'on cesse de pendre ceux qui volent les orfèvres. D Servan croyait alors que MM. Jossé, qui avaient toujours fait les lois pour leur bon plaisir, ne cesseraient jamais de les faire pour leur plus grande commodité.

Dupaty était à cette époque comme relégué à Bordeaux, où l'on cherchait à lui faire expier son ancien dévouement pour La Chalotais et son zèle toujours actif pour les opprimés.

bourreau, renferment des pages qoe ne désayoaeraient pas qnelqnes-oiu de nos meUleors éotirainB. Dans les orages de la rérolntJon, il publia les HMinam ooarageasee pour MM. Fastorefc, Gamotet Barthélémy, et un Mémotre en fàTeor d» Dieu, n est mort à Paris en 1816. (1£.)

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On lui avait annoncé le projet de mon ouvrage^ et il semblait vivement désirer connaître mon plan et mes idées ; je m'empressai de lesîui communiquer ; quoique suivant la même carrière, il me témoigna un plaisir extrême en apprenant que l'humanité allait me devoir, disait-il, un ouvrage qu'elle atten< dait depuis tant de siècles. Nous ne marchions pas à la vérité précisément dans la même route; mon projet était beaucoup plus étendu que le sien. J'avais tracé une théorie des lois criminelles propre à tous les temps et à tous les gouvernements, et lui se bornait à en tracer une qui fût propre seulement à un ordre social bien constitué. Mon ouvrage était infiniment plus utile à ses yeux, j'avais inventé une pompe qui devait épuiser l'eau dans toutes sortes de vaisseaux. La sienne ne pouvait le faire que dans un vaisseau en bon état.

L'histoire philosophique de la législation criminelle de tous les peuples entrait cependant aussi dans le plan de Dupaty, mais les orages au milieu desquels il vivait, les tracasseries dont il était tourmenté ne lui permettaient pas de l'achever. Alors il assistait régulièrement aux séances de la Tournelle, quoique d'étranges délibérations le privassent de la voix délibératiye dans les jugements qui s'y rendaient, et il écrivait tous les soirs ce qui s'^ était passé d'intéressant sous ses yeux; c'est ainsi, comme il me le disait, qu'il étudiait Tanatomie sur les corps vivants tandis que la plupart, et surtout les philosophes, n'ont pu rétudiér que sur les cadavres.

Aussitôt que mon ouvrage parut, je le lui envoyai ; les encouragements pleins de bienveillance que j'en avais reçus m'avaient vivement touché. Il y avait loin de cette bienveilr lance affectueuse et de ces encouragements généreux et dégagés de toute jalousie secrète des Servan et des Dupaty, à la froideur, à Tégoïsme que m'avaient témoignés certains littérateurs dont j'ai parlé *. Dupaty fit plus; après les en-

^ Les lettres de Dnpaty sur TltàUe ont plaoé son nom pArmi nos écriTains les plus gpiritaels ; ses B^/lexUnu hUtartques ntrUiUU crimineUeSt son Mémoire pour trois honuDes condamnés à la roue, enfin ses ouvrages et son caractère l'ont Kndu célèbre'oomme juiiaoonsnlte et comme magistrat. Dnpaty est mort en 1788,

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couragements, il ne m'épargna point les conseils^ les obseryations, les critiques ; une longue lettre, pleine de réflexions dont je reconnus la justesse, dissipa quelques-une^ des illusions que je m'étais formées ; elle m'ôta de mon amour-propre d'auteur, et me fit dès lors sentir que je ne devais considérer mon ouvrage que pour ce qu'il valait, et n'en parler qu'avec modestie. N'est-ce pas un bienfait que je lui dus? car qu'y a-t-il de plus ridicule qu'un auteur aveuglé par un sentiment exalté de lui-même? Même avec du talent, il semble toujours joindre l'orgueil à la médiocrité. Pour moi je ne sais si je reviendrai jamais sur ce premier ouvrage ; mais à coup sûr, je lui ferais subir de grands changements, et n'en laisserais peut-être subsister que le sentiment qui le dicta.

laissant denz fils, Emmanuel et Charles Dnpaty, qui dons la littérature et tes Wax-arts ontoontinné la gloire de son nom. (M)

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