CHAPITRE XXIX
1a Bibliothèque crtmtne/Zifi» — Les deux prix d'académie. — Les critiques des jonmanx. — Laoretelle. — M. Garât et le Mercure. — Les ordonnances du règne de Louis XIY. — Sources des liaisons de Brissot et de M. Gkurat — Beproches de Brissot adressés à M. Gkilat. — Les massacres de septembre. — Pétion , Bobespieire , Danton et Marat. — La conspiration du 10 mars. — La lettre du comte de Pontécoulant. — Yaines tentatÎTes de rapprocbement. — Justification d'Hébert. — Différence entre le ministre et le citoyen, Tbomme privé et récriyain.
En fréquentant les spéculateurs, je gagnai la maladie des spéculations. Les études qu'avait nécessitées ma Théorie des lois criminelles m'avaient fait connaître une foule de bons écrits, de mémoires et de dissertations, qui étaient peu connus, parce qu'il était difficile de les trouver. J'imaginai que je rendrais un véritable service à Thumanité et à la philosophie, si j'en faisais une collection, et si je la publiais : tel fut le premier motif qui produisit IdiBibWithèquephibscfphique des lois criminelles, en 10 volumes, commencée à Paris, finie à Londres, imprimée à Neufchâtel, introduite par contrebande en France.
Cette collection devait avoir l'avantage réel de réunir toutes les dissertations et les discours épars et publiés en différentes langues, et de procurer par cette réunion une bibliothèque complète également intéressante pour tous les pays. Le véritable objet, celui que je ne pouvais montrer ouvertement, était de répandre les principes de la liberté qui guidaient les Anglais et les Américains, en insérant dans cette collection plusieurs pièces qui n'avaient part qu'à la grande réforme politique. L'idée, je crois, était utile et philosophique et Servan m'écrivait à cette occasion
a Vous avez réalisé Tun de mes Yoeux les plus anciens, la réunion de tous les ouvrages qui ont traité de la réforme des lois criminelles.
208 MÉMOTBBS
Crions, monsieur, crions tout un siècle ; peut-être à la un un roi dira , Je crois qu'ils me parlent ! peut-être il réformera. »
Servan avait raisun, excepté sur un point. C'est le peuple qui a entendu et qui a réformé. '
Je dois l'avouer, cette collection, quoique renfermant 1 d'excellents ouvrages, ne fut pas travaillée avec le soin qu'elle ' méritait. Les notes et la préface sont faites avec trop de légèreté, et il y a souvent du remplissage. Le IX* et le X« volume offrent quelques bons articles ; on y voit partout un homme moins occupé de faire réfonner les lois criminelles que de détruire le despotisme, et c'est peut-être là son principal mérite.
J'avais espéré que cette collection me produirait une somme assez considérable, et je fus dupe de mes calculs, comme je l'avais été dans mes précédentes entreprises. Un libraire m'avait acheté mille livres ma Théorie des lois criminelles ; il m'acheta pareillement ma Bibliothèque en dix volumes ; mais les frais d'impression absorbèrent les deux tiers, et l'autre ne me fut pas payé. J'ai toujours montré trop d'insouciance sur mes intérêts pour n'avoir pas été facilement trompé par les libraires. Il faut observer d'ailleurs que mes écrits, étant imprimés et vendus en contrebande, ne pouvaient être annoncés dans les journaux, ce qui nuisait à leur publicité, à leur vente, et par conséquent au profit de l'auteur.
Dans les divers intervalles de cette publication , je remportai deux prix à l'académie de Châlons-sur-Marne, Tun sur la question de savoir : S^il était dû des indemnités par la société à un accusé dont l'innocence avait été reconnue ; l'autre sur le moyen de déterminer : Quelspouioaient être en France les lois pénales les moins sévères, et cependant les plus efficaces pour contenir et réprimer le crime par des châtiments prompts et exemplaires, en ménageant l'honneur et la liberté des citoyens
On devait trouver des rapprochements et des différences entre ma Théorie et mon Mémoire couronné sur cette dernière question. L'une est en effet, si j'ose m'expriraer .ainsi
DE BBISSOT. 209
un& mappemonde^ l'autre n'est qu'un plan topographique.
D'un autre côté, il est une partie de ces deux écrits entièrement semblable, elle devait l'être : c'est celle qui roule sur les moyens de prévenir les crimes.
Quant aux peines qui doivent leur être infligées, quoique celles que je propose pour la France soient dictées par l'esprit de la législation universelle, cependant cette partie diffère dans ma Théorie et dans mon Mémoire.
Cette différence ne surprendra point, si Ton veut observer que dans le code général, je ne considère les lois que comme les géomètres considèrent le point et la ligne, que comme les mathématiciens se servent des abstractions. Dans le code particulier, j'ai dû modifier l'esprit général des lois, le plier à nos mœurs, à nos positions, soit physiques, soit politiques, à la religion dominante.
Dans le premier cas , j'ai dû m'élever avec force contre certains abus : je ne nommais aucun état ; dans le second, ces abus n'ont été que montrés; plus fortement indiqués, on aurait malicieusement interprété mes tableaux, j'aurais offensé sans guérir.
Dans mon Mémoire sur la question de savoir s*il était dû des indemnités à un accusé dont l'innocence avait été reconnue, je soutenais dès lors que tout mal irréparable fait à un individu par la société est un véritable crime plus énorme que ceux qu'elle-même punit par la roue et par le bûcher, puisque souvent ceux-ci peuvent se réparer, et que celui commis par la société est irréparable. C'était, ainsi que je le di-* sais, et comme me le répétait Dupaty, l'argument le plus fort contre la peine de mort. Si cette abolition eût été alors adoptée, que d'atrocités judiciaires elles nous eût épargnées et nous épargnerait encore aujourd'hui!
Ce dernier ouvrage, écrit avec chaleur , fixa l'attention des journalistes, obtint des éloges, et m'attira des censures amères. Un des rédacteurs du Mercure s'attacha à le déchirer avec une virulence qui m'étonna. Je crus la satire de Lacretelle, écrivain à peu près de mon âge et qui courait la même
2t0 MÉMOTBES
carrière; il s'en défendit, et me communiqua, au sujet de mon Mémoire, des réflexions et des avis que quelqu' un de moins modeste, et d'un esprit plus susceptible, aurait pu trouver fort étranges. Je ne les considérai que comme les marques d'intérêt d'un émule qui était bien aise de se donner des titres à ma reconnaissance et à mon amitié. 11 me disait, par exemple, de faire de sérieuses réflexions sur les principes qui dirigaient ma manière d'écrire et de philosopher, ce qui pouvait être juste : il me disait que j'avais trop de connaissances, de méditations, de talent naturel, pour ne pas porter plus de discussion dans mes idées, pour ne pas renoncer à un certain engouement philosophique qui fausse toute philosophie, et pour ne pas écrire dans un style vrai. C'était me dire que ma philosophie et mon style étaient faux, et en cela il pouvait encore avoir raison. Je ne trouvais point que Lacretelle fût bien jeune d'âge et de réputation pour me donner de pareils conseils, avant de savoii' comment j'étais disposé à les recevoir ou à en profiter : mais je trouvai qu'il était bien tranchant, bien journaliste hors de son journal, en me reprochant d'avoir trop adopté deux écrivains nés, l'un avec beaucoup d'esprit, l'autre avec un beau talent, mais qui étaient parvenus, l'un à perdre son talent en renonçant au goût, l'autre à déraisonner jusqu'au dégoût et au scandale. Certes Lacretelle a eu beau faire, tout ce que je connais de lui ne vaut pas un des beaux plaidoyers de Servan ; et s'il n'eût pas été rédacteur du JHercitre, il n'aurait peut-être pas non plus jugé si sévèrement Lin guet. Au reste, je pris pour ce qu'elles valaient les observations de Lacretelle. J'y aperçus l'envie secrète et louable d'excuser la diatribe de son collaborateur du Mercure, et j'y aperçus aussi à mon égard un sentiment de bienveillance dont je lui sus gré *.
1 LacietoUe était né à Metz en 1761 ; il avait débuté dans la littéxatnie par un éloge de MorUatuier, qni obtint le second prix à l'Académio française en concurrence avec M. Garât. Il avait anssi publié en 1783 vùa. discours sur le préjugé des peines infamantes qui fut Clément couronné. IL travaillait an Mercure avec M. Garât et La Harpe qu'il remplaça depuis à l'Académie. Nous l'avons vu dans ces derniers temt» parmi les collaborateurs de cette Minerve qui a honoré
DE BBISSOT. 311
La satire était de Garat^ et j'aurais dû le reconnaître à son style précieux, obscur, entortillé. Peut-être me gardait-il rancune d'avoir osé combattre, cependant avec respect, un passage de son éloge de L'Hôpital dans lequel il avance que les ordonnances de 1667 et de 4670 sont les deux plus beaux ornements du siècle de Louis XIV. Je ne conçois pas comment on pouvait préconiser de pareilles lois au siècle où nous vivons. Garât les comparait sans doute aux lois imparfaites qui les avaient précédées ; car, s'il eût voulu mesurer l'intervalle immense qu'il y a de l'ordonnance de 1670 à un code criminel simple et universel dans son plan, droit dans ses dispositions, intelligible dans ses expressions ; s'il eût considéré qu'il n'y a dan» cette ordonnance ni ordre ni régularité, qu'on n'y (ixe ni la valeur des preuves judiciaires ni la forme des pièces, il eût rangé ce protocole de procédure criminelle dans la classe des productions ordinaires du Palais, dont le sceau de l'autorité pouvait seul le tirer. Au reste, toutes les ordonnances rendues sous ce règne portent le caractère de l'im-. perfection où étaient alors les connaissances humaines. Ainsi l'ordonnance de 1669 sur les eaux et forêts décèle l'imperfection de la physique et des sciences naturelles, lorsqu'elle autorise à couper des taillis dès l'âge de dix ans; lorsqu'elle ordonne, pour marquer un arbre, de le blesser à coups de hache et de marteau, et lorsqu'elle défend d'arracher de vieux arbres qui ne peuvent repousser.
Avoir émis une opinion contraire à celle de Garât n'avait rien de satirique, et rien qui devait me mériter sa colère. Mais Garât vivait avec des académiciens, il aspirait au fauteuil, et ne pouvait excuser en moi la sévérité avec laquelle j'avais traité les hommes qui s'érigeaient en tyrans de la littérature à Paris. Il voulut les venger; sa vengeance me parut cruelle, j'en fus peut être alors affecté plus qu'il ne fallait, mais je l'oubliai bientôt comme tant d'autres dont j'ai été l'objet, et
te nom de tons œfox qui ont contribué à sa rédaction. H est mort en 1824, après aroiT été membre de diverses assemblées législatives où il fit également preuve d'indépendance et de modération. (M.)
212 MEHOIBBS
je ne me la rappelle aujourd'hui que parce qu'elle fut peutêtre la source de ma liaison avec son amteur, ainsi qu'avec Lacretelle.
Garât peut attester que je lui pardonnai facilement ce qu'il y avait d'injuste à mes yeux dans sa critique. Je pourrais raconter quels ont été alors nos rapports et nos relations réciproques. Je l'ai compté au nombre de mes amis. Je l'ai loué dans plusieurs de mes ouvrages, et, comme écrivain, je suis prêt à le faire encore, mais comme politique sa conduite dans la révolution m'a révolté, désespéré. Il avait une âme d'homme, un esprit de philosophe; il n'en a rien su tirer. Il n'a montré que l'âme d'un lâche, et l'art d'un sophiste pour justifier d'affreux anarchistes qui le faisaient trembler.
Quand je songe au bien qu'il pouvait faire , au mal qu'il pouvait empêcher, quand je songe à quel prix il a cru devoir sacrifier son honneur et celui de la liberté, je ne sais si parrai les grands coupables que j'ai dénoncés, comme je l'ai dénoncé lui-même, aux approches du 31 mai, il en est un qui mérite plus de reproches; car s'il n'a pas commis de crimes par ses mains, il a fait plus, sa bouche les a justifiés. Pour justifier moi-même la vérité de mes reproches, je n'aurais besoin que de les répéter.
Le caractère pacifique de Garât, et les opinions qu'il avait développées dans son journal pendant l'Assemblée constituante, faisaient espérer aux amis de l'ordre que, sous son ministère, la loi serait enfin respectée. Qu'a-t-ii fait ? A peine fut-il installé, qu'il décela sa complaisance pour les anarchistes, dans un mémoire entortillé sur les massacres du 2 septembre, mémoire dans lequel il peint faussement ces massacres comme une suite de la révolution du 10 août, et dans lequel il absout, il honore même leurs criminels auteurs.
La loi lui ordonne de poursuivre les massacreurs, et une coupable mollesse caractérise cette poursuite.il n'ignorait pas cependant, lui, membre du conseil, il n'ignorait pas que, si quelque chose pouvait nous réconcilier les nations étrangères, c'était la poursuite rigoureuse de ces massacres.
DE BBISSOT. 213
Je sais bien qu'il me citera des lettres écrites à Taccusateur public^ et quelques dépositions recueillies... Mais cç n'est point avec de pareilles simagrées qu'on acquitte une dette sacrée envers l'humanité et la révolution.
Je sais bien qu'il m'alléguera sa crainte de compromettre dans ce procès des hommes vertueux, Pétion même. — Ménagements faux et perfides ! Pétion ne pouvait être compromis que par la scélératesse, qui voulait lui faire un crime de la paralysie à laquelle cette scélératesse même l'avait condamné ; Pétion serait sorti triomphant de cette absurde accusation; Pétion et ses amis ont rejeté avec fierté toute transaction sur ce point. Tanchons le mot : le véritable objet de Garât était d'arracher aux poursuites d*autres hommes inculpés par la procédure, Robespierre, Danton et Marat; aussi doit-on attribuer à leur influence la suspension du procès.
Qu'a fait encore Garât pour la recherche et la punition des pillages du 26 février? Oii sont les poursuites qu'il a ordonnées? En a-t-il même jamais rendu compte, quoique plusieurs décrets le lui aient ordonné?
La conspiration du 10 mars éclate * : qu' a-t-il fait pour la prévenir ? Lui qui, s'il ne pouvait fixer précisément le lieu des séances du comité d'insurrection, savait au moins, par une foule d'indices et de rapports, qu'un grand complot se tramait contre la vie de plusieurs députés, contre la liberté et la sûreté delaConirention entière! Et lorsque cette conjuration a été découverte, quels sophismes misérables n'a-til pas employés pour persuader à la Convention, à la France, qu'elle n'était qu'une chimère, que le comité d'insurrection n'était qu'une fable ; tandis que les journaux des jacobins annonçaient à tout l'univers que le complot s'était tramé au sein de leur société, tandis que les coupables euxmêmes se nommaient! Non, jamais consphration ne fut plus évidemment prouvée ; jamais conspiration n'eut un but plus affreux ; et cependant le ministre de la justice l'a traitée
1 La conspiration dn 10 mais (^tait nne' avant-scène de rinsorrectlon dn JU mai contre les Briasotina; les montagnards essayaient lenis forces. (M.)
avec une indifférence qui devenait une véritable complicité ! • Qu'a répondu Garât à la lettre sage et énergique de Doulcet S lettre où le patriotisme lui exposait avec franchise Tabîme où sa faiblesse allait nous précipiter? Il a gardé le silence , et pourquoi ? Parce que sa réponse ne pouvait faire illusion à personne , parce que sa réponse lui aurait attiré une vigoureuse réplique, parce qu'enfin il espérait que le silence ensevelirait plus promptement les reproches qui lui étaient adressés.
Garât a essayé de pallier son inertie par ses intentions pacifiques, par son dessein de rapprocher les partis, et de sauver ainsi la chose publique.
Je veux croire qu'il n'a été guidé que par ce motif; je veux même pardonner à Garât Toutrage qu'il a fait à des hommes de bien, dont il est forcé d'estimer le caractère irréprochable, en les mettant sur la ligne d'imbéciles qu'il méprise, et de scélérats qu'il déteste. Mais lorsqu'il a vu l'impossibilité de pouvoir établir une paix durable entre la vertu et le crime; lorsqu'il a vu les anarchistes se jouer perpétuellement des promesses, que n'ont jamais suivi que des conspirations avortées (telle que la réunion du 42 mars, comédie dont l'intrigue a été très-bien filée pour arrêter l'indignation et découvrir les projets des hommes qu'on avait voulu égorger) , lorsqu'il a vu que les vrais républicains ne tendaient qu'à deux points, ordre provisoire et contitution; lorsqu'il a vu que les anarchistes ne voulaient ni ordre ni constitution, et que cependant le salut de la république dépendait de l'un et de l'autre, a-t-il pu balancer entre les deux partis ? Ne devait-il pas alors employer son ministère dans toute sa rigueur ? Et s'il n'en avait pas le courage; si les sabres, dont il était peut-être menacé , efirayaient sa faible imagination , ne devait-il par renoncer à sa place, et l'abandonner à un citoyen qui aurait eu assez de caractère pour tenir tète aux factions ?
1 M. le comte Dooloet de Pontéooulant, anjonrd'hni pair de France, rnn des Lommes les pins honorables et les plus éclairés qui aient passé an trayen de la révolution et échappé à ses orages. (M.)
DE BRI&SOt. 215
Au lieu de suiyre cette marche^ que lui prescrivait le bien public. Garât quitte le ministère de la justice ; mais c'est pour en prendre un autre dont le fardeau est encore plus lourd. Et qu'a-t-il fait dans ce nouveau ministère qu'on trouvait déjà trop vaste pour Roland^ et que cependant Garât a dirigé seul pendant six semaines avec le ministère de la justice ; qu'on trouvait trop propre par son étendue à favoriser le despotisme d'un seul homme, et que cependant on a cessé de vouloir diviser lorsque Roland ne l'occupa plus : ce qui prouve bien que les principes des partis tiennent plus aux personnes qu'aux choses ? Qu'a fait, dis-je. Garât ? Toujours dévoué aux volontés des anarchistes, il a fermé les yeux sur les délits des corps administratifs qu'ils influençaient. A-t-il cassé aucune des délibérations séditieuses de la Commune de Paris et de ses turbulentes sections ? Non, il s'est agenouillé devant elle pour se donner un certificat de civisme. A-t-il dénoncé ce département qui a sonné le tocsin sur les subsistances ? A-t-il dénoncé cette formation d'armées que les anarchistes avaient commandée dans le département des Bouches-du-Rhône, et qui devait servir à réprimer leurs projets? A-t-il poursuivi les dilapidateurs du mois de septembre, qui n'ont jamais voulu rendre de comptes, et dont la Commune de Paris lui envoya toutes les pièces ? A-t-il cassé, ou même dénoncé cet arrêté du département d'Indre-et-Loire, qui violait la liberté de la presse en se permettant d'arrêter la circulation de tels ou tels journaux? Non, pour justifier les excès et se dispenser de punir les coupables, Garât a porté dans le ministère de l'intérieur la même faiblesse, la même inertie, le même art de sophiste que dans son précédent ministère. A quoi donc attribuer cette conduite ? Au défaut de caractère, au défaut de cette volonté forte de l'homme résolu, de périr plutôt que de dévier des principes ; à la peur, qui fait toujours encenser le pouvou* dominant. Celui qui n'osa braver les tyrans, celui qui caressa les feuillants, doit flatter les anarchistes.
Ah ! il a fait plus que de les flatter, et à ces fautes, que je lui reproche, j'en pourrais ajouter d'au lre«. Le jour même où
je l'accusais, comme tout le ministère^ avec une énergie dont rhistoire me tiendra compte; le jour où, pour réponse, Danton me dénonçait de la tribune aux poignards des assassins. Garât méritait de nouveaux éloges de la faction impie qui perdait la république, et il multipliait ainsi ses titres au déshonneur. Garât, auquel la loi ordonnait d'arrêter les écrits incendiaires, justifiait, en face de la Convention, l'homme qui demandait publiquement le sang des membres de la convention; il faisait un crime à Rabaut, à Fonfrède, à Mollevaut, d'avoir osé mettre en jugement un Hébert qui venait de prédire dans son dégoûtant langage que la dernière ûeure des plus vertueux patriotes était venue, et que leur sang allait enfin couler ! Oui, il défendait le sale et afi'reui père Duchesne contre la commission des douze ! il le défendait l Et avant qu'on ne l'eût légalement acquittée, il demandait qu'on relâchât cette louve enragée ; il invoquait pour elle les droits delà liberté ! Indéfinissable sophiste, il alTectait de confondre un droit légitime et sacré avec le droit de tout détruire, de tout désorganiser ; il fournissait des armes aux incendiaires et aux bourreaux, en parlant toujours de principes et d'humanité ! Mais j'aurai occasion de juger ailleurs sa conduite, et de la mettre en regard de sa morale et de ses principes.
C'est la dernière fois que j'ai entendu Garât à la Convention et comme je ne le crois ni cruel ni méchant, j'avoue que je l'ai pris en pitié. Homme étrange ,et faible, républicain de cour et d'académie, il n'oserait couper le cou d'un poulet, et trouverait mille arguments en faveur d'un Marat faisant tomber ses trois cent mille tètes.
DE BBISSOT» 217