‹ Mémoires de Canler, ancien chef du Service de sûretéChapitre 17 sur 76 · LE COUP DU PERROQUET · texte numérisé non relu

LE COUP DU PERROQUET

tous ignoraient ce qu'il était devenu, et son domestique répondait imperturbablement à toutes les questions : « M. le comte est à Londres ; je ne suis ici que pour faire les malles, et sous peu de jours j'irai le rejoindre. »

Le préfet était désespéré.

M. Dabasse, mon officier de paix, voyant que l'affaire n'avançait aucunement, dit un jour à M. l'inspecteur général Foudras :

— Je crois que nous en viendrons difficilement à bout. Cependant, il me vient une idée : vous vous rappelez la surveillance de la rue Le Peletier et la manière dont Canler s'en est tiré; parlez-lui vousmême et chargez-le de s'assurer d'une manière positive de l'état des choses. Je pense qu'il réussira.

M. Foudras me fit appeler et me dit ce qu'il attendait de moi.

Je m'arrêtai, pour mon entreprise, au moyen suivant :

J'allai trouver un de mes anciens camarades de régiment qui étaitvalet depiedchez une vieille douairière du faubourg Saint-Germain ; je lui expliquai le service que j'attendais de sa complaisance. Il alla aussitôt endosser sa livrée; nous nous dirigeâmes alors vers la rue Caumartin où il prit sa course à toutes jambes et pénétra dans la maison où demeurait mon invisible.

— Eh! l'ami! que demandez- vous? cria le concierge.

Mais il n'eut garde de répondre, il monta à gran-

des enjambées Les escaliers. Arrivé à la porte «lu noble Espagnol, il sonna de main de maître et lorsque le domestique vint ouvrir, il se précipite dans l'appartement en feignanl d'être très essoufléet en marmottant des paroles inintelligibles, ou pour mieui dire inarticulées, puis sans donner au valet le temps d< revenir «I»- sa Burprise, il traversa hardiment anticbambre, Balon, chambre à coucher el enfin, dam une bibliothèque attenante à cette dernière pi< il aperçoit, Qonchalammenl étendu dans un fauteuil et en train de lire son journal en fumant on panatell as, celui qui depuis si longtemps déjouait les ruses de la police. San- avoir l'air de le remarquer, il b\ lance a la crois* e qui donne sur un jardin, et l'ouvrant précipitamment, il se penche à droite, a gauche, en appelant : Fifi ! Fiii ! Pifi! Et aux questions réitérées du domestique qui l'a -nivi.il se répand en lamentations il explique qu'il a laissé envoler le perroquet de sa maîtresse, la duchesse de X "\ et qu'il croyait l'avoir vu se poser Bur cette fenêtre, puis dans l'arbre qui est eu face; mai- enfin, ajouta-t-il, puisqu'il n'y est pas, je me retire... et au milieu de chaque phrase, il jeta ces mots : Ah I mon Dieu! je suis perdu ! Madame la duchesse en sera malade ! et moi, je serai chassé '.... Pendant cette Bcène, qui avait durécinq grandes minutes, le comte n'avait pas bougé de son fauteuil : mon ami Be retira en se confondant en excuses auprès du domestique el en feignant toujours de ne pas avoir aperçu le maître. Je rendis eonq.tr du succès de ma ruse, et le len-

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demain l'envoyé espagnol était poliment accompagné jusqu'à la frontière.

Je crois devoir, en terminant ce chapitre, citer une particularité de cette époque où deux partis divisaient la France.

Presque en même temps que l'insurrection de l'île de Léon changeait le système de gouvernement de l'Espagne, la Bolivie était à la tête des indépendants, et le général Morillo commandait les Espagnols, s'était révolté contre la mère patrie le général Bolivar.

Les libéraux français qui désiraient le triomphe de Bolivar, saisirent cette occasion pour adopter dans leur costume un signe distinctif de leur opinion ; ils choisirent pour coiffure un chapeau à bordplats et larges, qu'on nomma «bolivar» et portèrent un manteau long dont le devant était garni de velours cramoisi; cette partie était jetée sur l'épaule gauche de manière à laisser voir le velours : on donna à ce vêlement le nom de Quiroga, l'un des chefs de l'insurrection de l'armée espagnole à l'ile de Léon.

Les royalistes, de leur côté, adoptèrent, pour se distinguer, un chapeau très cintré, dont les bords, sur le côté, étaient presque roulés, tandis que sur le devant et le derrière, ils retombaient en forme de bec; on appela cette coiffure du du nom, général espagnol, «morillo»; leurs manteaux étaient semblables à ceux des libéraux,' seulement le velours en était noir.

En juin 1821, M. Foudras, inspecteur général, me fit appeler dans son cabinet et me parla en ces termes :

M. le préfet est intimement lié avec madame îa comtesse de B***, qui appartient à l'une des plus nobles famille d'un roj-aume voisin; sa fdle unique est mariée à M. Je comte de D***, son compatriote. Or, depuis quelque temps, madame la comtesse de D*** sort seule et à pied de son hôtel, rue Saint-Lazare, tous les jeudis vers midi, et ne rentre jamais avant trois ou quatre heures du soir. Où va-t-elle? on l'ignore; mais sa mère s'inquiète singulièrement de ces absences prolongées, car, depuis la même époque, la jeune comtesse a fait connaissance d'un réfugié napolitain, jeune homme du plus grand nom el de la plus agréable figure. Madame la comtes-»de B***, dans sa sollicitude maternelle, craint que sa fille n'entretienne des relations avec ce jeune Italien, relations qui t<»l ou tard finiraient par être connues

du mari, homme jaloux et violent, qui se porterait peut-être à quelque déplorable extrémité.

Voilà dune, quant à présent, ce que vous aurez à faire : vous surveillerez la jeune comtesse, le jeudi, lorsqu'elle sortira ; vous aurez soin de vous assurer où elle se rend, et vous ferez en sorte de savoir si elle va rejoindre ce jeune réfugié. Mais rappelezvous bien que la mission dont M. le préfet vous charge nécessite la plus grande circonspection; observez avec soin et n'allez pas plus loin; surtout soyez prudent.

Je quittai M. Fondras pour me rendre rue Saint- Lazare, afin d'explorer les abords d.- la place et de dresser autant que possible mes batteries. Nous étions au mercredi; j'avais donc le temps nécessaire pour prendre mes mesures. Le premier point était de connaître à l'avance la jeune comtesse, afin de me graver ses traits dans la mémoire pour la suivre le lendemain.

Feignant d'avoir affaire chez le comte, je me présentai au concierge de l'hôtel, qui me répondit que son locataire occupait l'appartement du second étage, au fond de la cour. Je me dirigeai vers le corps de bâtiment indiqué, et, franchissant le seuil du péristyle, je montai l'escalier et le redescendis un moment après, comme si j'avais pénétré chez le personnage. Je savais à quoi m'en tenir sur les fenêtres de l'appartement, mais il me restait à y faire apparaître la jeune comtesse. Arrivé dans la rue, je réfléchissais à la ruse que je pourrais employer, quand

j'avisai mi de ces petits Italiens porteurs «l'un singe qu'ils font danser pour obtenir une aumône des passants ou des locataires des maisons dans les cours desquelles il- pénètrent forl souvent. L'idée me vint lout de suite que je pourrais arriver à mon but grâce à ce petit mendiant. Je L'abordai, et, lui mettant deux francs dans la main, je lui donnai l'ordre d'entrer dans la cour que je venais de quitter, et là, de pincer et d'agacer son singe de manière à le faire crier le plus fort possible afin d'attirer l'attention des locataires. Le jeune Italien, ravi de ma générosité, s'empressa de m'obéir. Je le suivi- à di -lance, et pénétrai de nouveau dans la cour au moment où l'animal, furieux des tracasseries de son maître, poussait des cris si aigus que toutes les fenêtres étaient alors garnies des locataires étonnés d'entendre un tel vacarme. Ce que j'avais prévu arriva : La jeune comtesse parut avec son mari à l'une de ses fenêtres, et je pus l'examiner tout à mon aise. Je .-avais dés lors à qui j'avais affaire.

Le lendemain, à dix heures, j'étais placé de manière à voir parfaitement quiconque entrait ou sor- Ltil de L'hôtel. A midi moins quelques minutes, je vis la jeune comtesse sortir de chez elle, fraîche et pin»»- comme l'est loute femme qui va voir celui qu'elle aime; mais là aussi commença ta partie la plu> difficile de ma mis-ion. Une femme, lorsqu'elle a un nom, une position, une réputation à conserver, n'esl pas sans quelque inquiétude quand elle commet une faute; .-a conscience, quelque égarée qu'elle

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soit, se révolte et éprouve un tressaillement douloureux à la pensée qu'on peut la découvrir.

Je dus donc prendre les plus grandes précautions pour ne point éveiller les soupçons de la comtesse, et, la suivant néanmoins comme son ombre, je la vis prendre la rue de Clichy et gagner la barrière où le jeune Italien l'attendait dans un fiacre aux stores baissés.

La voiture partit d'abord au trot, mais bientôt les chevaux prirent le pas et suivirent lentement le chemin de ronde jusqu'à la barrière du Trône. Là. le véhicule rétrograda et suivit, pour revenir, le même chemin qu'il avait parcouru. Un peu avanl la barrière des Martyrs, la comtesse descendit el regagna son domicile, tandis que le Napolitain se faisait reconduire chez lui, rue des Martyrs.

Trois jeudis de suite je les surveillai, et trois fois les mêmes circonstances se reproduisirent. Il n'y avait plus à douter ; en conséquence je rendis compte de mes surveillances à M. Foudras, qui communiqua mon rapport au préfet.

Quelques jours après, l'inspecteur général me fit appeler de nouveau dans son cabinet et me dit que la mère de la comtesse, instruite de ce qui se passait, désirait que je surprisse les amants de manière qu'ils ne pussent pas nier leur intimité, et que, le cas échéant, je montasse moi-même dans le fiacre en donnant Tordre au cocher de nous conduire au cabinet du préfet.

Seulement, ajouta M. Foudras, vous comprenez la

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difficulté el La délicatesse d'une pareille mission; n'agissez qu'à coup sûr, el en toutes choses soyez extrêmement prudenl : une fausse manœuvre nonseulemenl gâterait L'affaire, mais encore vous ferait perdre à tout jamais ma confiance. Réfléchissez mûrement.

Et en effet, je réfléchis. Jamais jusqu'alors ou ne m'avait confié <1<- lâche aussi scabreuse, aussi difficile à remplir.

Le jeudi suivant, j'allai attendre La jeune femme el la suivis pendant les deux heures que dura son excursion en fiacre. Vingl fois, dans cette promenade forcée que j'avais faite le long des murs des barrières, je m'étais approché de cette caisse roulante où se passait un mystère que je devinais, mais que je ne pouvais surprendre, et vingt fois je m'étais précipitamment éloigné, craignant de commette.' quelque maladresse.

.!<• me voyais donc obligé de prendre une détermination qui me donnai les moyens d'accomplir ma délicate mission, et je me creusai inutilement La tête Bans rien trouver. La nuit, dit-on, porte conseil : jamais je ne reconnus cette vérité d'une manière aussi irrécusable qu'en cette circonstance. .)•• m'étais couché désesp< i é je me levai tranquille et sain d'esprit; j'avais trouvé, sinon La réussite de ni. in entreprise, du moins la possibilité d'arriver a bonne lin. Le jeudi suivant , je m'habillai avec Boin, h au lieu d'aller rue Saint-Lazare, a L'hôtel «le la comtesse, je m.' rendis directement a la ban 1ère de Clichy. Il

était midi moins un quart, un seul fiacre stationnait sur la place. Je m'approchai du cocher et lui frappant sur l'épaule : Mon brave, lui dis-je, il y a un iouis à gagner! Et en disant ces mots, je faisais miroiter entre mes doigts une belle pièce d'or, tout fraîchement frappée.

Le digne cocher tourna vers moi sa trogne avinée et me regarda un instant d'un air hébété.

— Et que faut-il faire pour cela, mon bourgeois ? se décida-t-il à répondre.

— La chose du monde la plus simple. Vous allez rester sur place; moi je vais me poster près de la grille ; vous refuserez les demandes qui vous seront faites pour charger, mon intention étant que vous puissiez être à la disposition d'un monsieur qui ne doit pas tarder à arriver, je vous ferai signe; vous lui offrirez votre voiture, il y montera et vous laissera stationner jusqu'à ce qu'une dame vienne le rejoindre ; alors il vous donnera l'ordre de suivre au pas le chemin de ronde.

Voici à quel moment et comment vous pourrez gagner votre louis : vous vous arrangerez de manière à voir, sans être remarqué, ce qui se passera dans l'intérieur de votre voiture ; vous n'avez rien à craindre, ce sont deux amoureux plus occupés d'eux que de vous, et à un certain moment vous m'avertirez par un geste; je suivrai votre voiture pas à pas.

— Pardieu, bourgeois, vous pouvez être certain que votre pièce est gagnée.

A midi un quart, l'Italien arriva; bientôt la jeune

comtesse parut au rendez-vous, <'t le couple amoureux partit,

plus ou moins cahoté,

Sur les nobles coussins d'un char numéroté

Entre la barrière du Combat et celle de la Chopinette, le cocher se retourna et me fit un geste énergique pour [n'annoncer que le moment était propice.

Je me précipitai sur La portière que j'ouvris brusquement, et je trouvai mes deux amants en conversation criminelle, comme disent nos voisins d'outre- Manche.

Ils restèrent tous deux stupéfaits el ne bougèrent pas plus que s'ils eussent été pétrifiés; mais comme iprès tout, en sortant de ce moment de surprise, le jeune Italien pouvait chercher à faire résistance, je me tournai vers des agents qui n'existaient que dans mon imagination, mais qui pour mes deux tourtereaux, pouvaient être parfaitement cachés derrière la voiture :

— Messieurs, dis-je à haute voix, remontez dans votre fiacre et suivez-nous à la préfecture de police.

Puis je m'élançai moi-même Mans le fiacre. Le cocher, qui avait compris, fouetta ses haridelles, et bientôt j<' pua les conduire au cabinet de M. Foudras, qui lui-même les conduisit chez le préfet.

Je m'attendais à des récriminations de la part du Napolitain, à des pleurs de la femme; mais ni l'un ni l'autre ne bougèrent tant qu'ils furent en Sacre,

et. rejetés chacun dans leur coin, la tête et les yeux baissés, ils ne donnèrent en quelque sorte aucun signe do vie.

Le lendemain, le jeune Italien eut un passe port avec ordre de quitter la France dans les vingt-quatre heures, et la jeune comtesse, comme le corbeau de la Fontaine, le cœur...

honteux, confus,

Jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus.

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