VOL CHEZ LA MARQUISE DE CHINERY
Mmc de Ghinery eut recours, et dès que nous eûmes reçu sa déposition, nous nous décidâmes, le chef du service et moi, ànou3 rendre à son hôtel pour examiner l'appartement où le vol avait été commis et les meuhles fracturés.
Le jardin était piétiné et le mur marqué de larges éraflures, comme peuvent en laisser les pieds en glissant. Les circonstances semblaient nous indiquer le chemin qu'avait suivi le voleur, mais nous nous aperçûmes bientôt que ces marques d'escalade n'existaient qu'à l'intérieur du mur, et que du côté opposé, c'est-à-dire sur la partie que le larron avait dû franchir la première, il n'y avait aucune trace de son passage. Cettejiécouverte nous donna la conviction que l'escalade n'avait été que simulée, que ces effractions et ces marques n'avaient été faites que par quelqu'un attaché au service de la marquise, pour détourner les soupçons et empêcher qu'ils s'arrêtassent sur le vrai coupable.
Pendant que le chef du service interrogeait, mais sans succès, les gens de l'hôtel, j'avais remarqué que la femme de chambre de la marquise, après avoir jeté les yeux sur moi, échangeait aussitôt des regards d'intelligence avec un domestique son prétendu. Cette circonstance éveilla mon attention. Je fis passer ce dernier dans une autre chambre, où je l'interrogeai à mon tour. Ses réponses pleines de réticences, ses lèvres sèches, son manque de salive et son embarras confirmèrent non seulement les soupçons que sa future m'avait fait concevoir, mais me
30* MÉMOIRES DE CANLEB
Brenl penser que j'avais affaire à forte partie et que je devais agir sans perdre un moment. Mon plan fut à L'instant arrêté et, pour le mettre à exécution, je
priai la marquise de congédier le jour même ces deux serviteurs. Cette proposition déplaisait a la noble dame, qui avait la plus grande confiance dans ces domestiques et elle ne consentit à les renvoyer que sur mes instances réitérées.
En quittant l'hôtel, ils allèrent se loger rue de Ponthieu, dans une maison garnie, où aussitôt je fis louer une chambre par L'indicateur Puyo, qui s'y installa avec mission de se lier Le plus étroitement possible avec le couple suspect. Tout insinuant que fût Puyo, il ne put en huit jours que leur dire bonjour ou bonsoir Lorsqu'il les rencontrait dans l'escalier; cependant il parvint, mais non sans peine, à s'introduire dans leur domicile en leur disant qu'il était ancien officier de marine, arrivé tout récemment de la province pour solliciter sa retraite près du ministre; sa conversation était intéressante pour les deux amants qui n'avaient jamais voyagé. Il leur parla marine, port de mer, bagne, et, après avoir I assé chez eux quelques heures par jour, il fini! par y passer des journées entières. Ce manège durait depuis trois semaines, el notre prétendu officier de marine n'était pas pins avancé que le premier jour; enfin, un soir après dîner, nos deux amoureux Lui annoncèrent qu'ils allaient partir pour rejoindre un parent qui était garde des eaux et forêts en Alsace. \ cette nouvelle, Puyo prit une figure triste et sou-