DEBUTS DE LACENAIRE
M. Chuzeville était connu au loin pour son hospitalité ; il aimait un peu le jus de la vigne et avait une cave garnie des meilleur- vins du Beaujolais, dont deux ou trois verres suffisaient pour lui troubler la tête et lui faire perdre la mémoire. Lacenaire, qui connaissait ces particularités, se présenta à la cure étant porteur d'un pain de sucre et se disant l'ami des propriétaires du château des Ardillots. L'abbé le reeut avec son affabilité ordinaire et le Ht rafraîchir; ils trinquèrent, mais trinquèrent si bien, que la tète fin vieux curé se troubla. Lorsque Lacenaire le vit en eel état, il lui dit qu'il était commis voyageur d'une raffinerie de sucre de Dijon, et qu'il voulait lui faire faire une excellente affaire en lui vendant du sucre à 60 centimes la livre. — Comment, dit M. Chuze ville, à 60 centimes ? Mais mon épicier est donc un fripon? Il me le vend 1 fr. 10! Puis il ajouta : Oui, je crois que c'est une bonne affaire, j'en prendrai pour mes confrères et mes amis. Et aussitôt il fut convenu que Lacenaire enverrait pour douze cents francs de sucre pareil au pain qu'il avait apporté et qui resterait pour échantillon.
Le faux commis dit alors au curé que l'habitude de la maison qu'il représentait était de faire un règlement à échéance pour le prix de la marchandise à livrer. Lacenaire, qui voyait son interlocuteur dans un état voisin de l'ivresse, lui fit souscrire un billet de 1,200 francs, puis un second et un troisième de même somme, à des échéances distancées. Le vieux curé en aurait fait dix sans la moindre observation.
MÉMOIRES DE CANLEH
La livraison du sucre n'arriva pas, mais le premier l>ill<>i présenté fui payé, quoique l'abbé eût entièrement oublié cette affaire; le second billet arriva. M. Ghuzeville no voulut pas le rembourser, prétendant qu'il n'était pas de lui : il plaida, perdit et paya non seulement ce billet, mais encore le troisième. L«vieux curé qui ne pouvait se remémorer ce qui s'était passé entre lui et Lacenaire, fut pendant plus d'une année dans une grande anxiété, craignant que de nouveaux billets ne continuassent à pleuvoir sur lui.
LE SERRURIER ET LA FERMIÈRE
Dans une petite ville du Poitou habitait M. Y..., ancien commerçant; qui était veuf depuis plusieurs années et père d'une fille unique. Mlle Clémentine était une brune aux yeux noirs et aux sourcils arqués ; ses traits et son regard dénotaient des propensions aux passions ardentes. A dix-huit ans, elle était sortie du couvent pour épouser M. Gustave B. . ., fils unique d'un fermier millionnaire des environs. Gustave avait vingt-cinq ans, mais il était d'une faible constitution et d'une santé débile ; aussitôt le mariage conclu, les époux partirent pour la ferme où, au grand regret de Clémentine, ils vécurent pen dant deux ans dans l'isolement le plus complet.
Gustave, depuis quelque temps, s'était aperçu que la santé de sa femme déclinait chaque jour ; il l'interrogea pour savoir ce qui pouvait être la cause de ce changement : « Mon Dieu, répondit-elle en pleurant, je m'ennuie de la vie monotone que nous menons ici. » B..., qui adorait sa femme, prit aussitôt
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la résolution de la conduire dans la capitale, où il spérail la guérir de sa mélancolie par les distractions qu'on y trouve.
En arrivant à Paris, ils s'installèreni dans un somptueux appartement de la Chaussée d'Antin, et bientôt les toilette- les plus à la mode, les spectacles, les bals, les promenade- ei les parties de eampagne se succédèrent sans relâche, mais inutilement. Le mal de la jeune femme n'était pas là. Le mari se désespérait et ne savait plus que faire, lorsqu'un matin sa moitié sonna sa femme de chambre.
Celle-ci ne paraissant pas, elle sonna une seconde fois, mais avec tant de violence, que le fil de fer qui fait mouvoir la sonnette se brisa; elle envoya chercher un serrurier pour le raccommoder. Le maîtreserrurier se fit remplacer pour celte besogne par Adrien, l'un de ses ouvriers. Celui-ci était un homme d'une trentaine d'années, portant une Longue barbe noire; il était grand et taillé en hercule ; sa figure, quoique très belle, annonçait la stupidité. M B..«, à la vue de cet ouvrier, éprouva un sentimeal d'autant plus vif, qu'il était depuis longtemps comprimé. Lorsqu'Adrien eut terminé son ouvrage, elle lui dit : Monsieur, j'ai perdu la clef de mon se< refaire, et je désire que ?ous m'en fassiez une auta
Pend;. ni qu'Adrien démontaK La serrure du meuble, il prit à la jeune femme une crise nerveuse ; elle jeta 01 cri et tomba sans connaissance dans un fauteuil. Le serrurier appela du secours, maie, personne ne paraissant, il prit Mme B... dans ses bras al la
LE SERRURIER ET LA FERMIÈRE
déposa sur son lit. coupa les lacets de son corset avec son couteau, et, lorsqu'il la vit respirer plus librement, il lui fit prendre une petite dose d'un spécifique, puis une seconde dose, qui lui fit reprendre ses sens.
Alors elle ouvrit ses beaux yeux, jeta un tendre regard sur Adrien et lui dit de sa voix la plus douce : « Ah ! monsieur, vos soins m'ont rappelle à la vie! ■> A partir de ce moment, MniC B... retrouva tuute sa gaieté, »-t Adrien devint son protégé. M. B... était enchanté de l'heureuse métamorphose qui s'étak opérée chez sa femme et s'applaudissait de l'avoir amenée dans la capitale. La protectrice d'Adrien savait que sa position n'était pas heureuse : elle vint à son secours. Mai-, pour ne point être remarquée dans sa bonne œuvre, elle ne se rendait chez le serrurier qu'à nuit close, vêtue d'une robe très simple et coiffée d'un bonnet de linge.
Une année se passa ainsi, à la satisfaction du mari, de l'épouse et du serrurier : mais, comme dit le proverbe, tout doit avoir une fin en ce monde.
Clémentine, qui commençait à s'ennuyer de cette vie. qu'elle avait trouvée si délicieuse d'abord, ne tarda pas à cesser ses visites a Adrien, qui. après avoir attendu sa bienfaitrice pendant huit jours, se décida à aller la voir sous un prétexte, pour connaître le motif qui l'avait privé si longtemps de sa présence.
En arrivant près de son domicile, il la vit sortir et s'approcha d'elle en lui adressant quelques paroles de reproche. Mais le mari, qui venait rejoindre sa
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femme, arriva assez à temps pour entendre les derniers mots du serrurier. M. B... lui appliqua sur les épaules un violent coup de canne. Adrien se retira sans prononcer une parole ; les deux époux remontèrent dans leur appartement où ils eurent une scène des plus violentes.
La jeune femme pensa alors qu'elle devail cessej toutes relations avec Adrien ; mais connaissant sa ténacité et sachant que ni la raison ni la persuasion ne pourraient jamais lui faire comprendre la position qu'il lui avait faite vis-à-vis de son mari, elle rumina un moment et sa résolution fut bientôt prise. Elle alla trouver un des principaux chefs de la préfecture de police auquel elle se plaignit d'être sans cesse suivie et obsédée des importunités d'un ouvrier serrurier qu'elle ne connaissait pas ; elle disait avoir appris par son concierge qu'il travaillait rue Chantereine.
L'homme de police promit qu'il y mettrait bon ordre et invita la plaignante à revenir le voir pour lui donner communication du résultat de ses démarches. Mme B..., enchantée de ce succès, décida son mari à retourner pour quelque temps à la ferme. Le lendemain, le pauvre serrurier était arrêté et conduit au Dépôt ; la jeune femme ayant été informée de cette circonstance, partit incontinent avec son mari, et lorsqu'après trois jours de prison Adrien fut relâché, il apprit que sa bienfaitrice se dirigeai! en chaise de poste vers la province.
Quelques année- plu* tard, je rencontrai le pauvre
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serrurier, qui me dit qu'il s'était marié, et que le mari de MmeB... était décédé. Il me raconta en pleurant tous les détails de cette affaire ; puis il me quitta en me disant : « Je n'oublierai jamais les bontés que cette femme exceptionnelle a eues pour moi. »