‹ Mémoires de Canler, ancien chef du Service de sûretéChapitre 57 sur 76 · VOLS AU THEATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN · texte numérisé non relu

VOLS AU THEATRE DE LA PORTE-SAINT-MARTIN

Vers 1833 ou 1834, M. Harel, l'habile directeur du théâtre de la Porte-Saint- Martin, vint au bureau de la police de sûreté déclarer que chaque jour, depuis un mois, un voleur s'introduisait dans son cabinet et lui dérobait de petites sommes d'argent dans son secrétaire, et qu'il craignait qu*il ne prit fantaisie à ce malfaiteur de faire main basse sur la totalité des valeurs renfermées dans son tiroir ; puis il ajouta qu'il soupçonnait d'autant moins l'auteur de ces soustractions, que les clefs de la porte de son cabinet et de son secrétaire ne le quittaient jamais, que le jour elles étaient dans sa poche et la nuit sous son oreiller.

Il pria M. Allard de vouloir bien intervenir dans cette affaire pour le retirer de la perplexité dans laquelle il se trouvait à l'égard de son personnel. Le chef de service me fit appeler, me raconta ce que M. Harel venait de lui dire et me chargea, comme c'était son habitude, d'aller visiter les lieux où les

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larcins avaient été commis et de prendre les mesures

nécessaires pour arriver à l'arrestation du coupable.

Je me transportai avec M. Harel au théâtre, où je

pris, mais sans résultat, des informations sur toutes les personnes qui, par leurs fonctions, pouvaient, sans éveiller de soupçons, approcher du cabinet en question ; je fis démonter les sernnv- de La porto et .lu secrétaire, j'examinai avec attention la partie où le panneton de la clef tourne pour faire jouer le pêne, mai- je n'y remarquai aucune des traces d'éraflures qu'y laissant les fausses clefs, et qui souvent sont invisibles à l'œil nu.

J'envoyai chercher une loupe, et ma conviction s'affermit dans mon esprit. Jugeant alors qu'on n'avait point pris l'empreinte de la serrure et qu'on n'avait pas pu faire faire de doubles clefs, attendu que les véritables ne quittaient jamais M. Harel, }<• pensai que le larron n'avait pu s'introduire que par la cheminée. J'en étais la de mes réflexions, Lorsque j'aperçus un placard dissimulé par des costume- de théâtre; il était large mais peu profond. L'idée m < j vint que deux hommes de faible corpulence pourraient y passer la nuit en se tenant debout, et que le voleur se ferait prendre à ce piège.

Je communiquai mon dessein à M. Harel, qui se mit à rire en me disant : Comment diable voulez-vous que deux hommes puissent passer une nuit dans cette étroite niche sans étouffer et sans tomber de fatigue? — Soyez tranquille, répondis-je, faites seulement placer deux bouteilles de vin, un peu de pain et

de fromage dans la cachette, et je réponds de tout.

Ceci convenu, l'agent le Petit-Pompier et l'un de ses collègues vinrent à dix heures du soir trouver M. Harel, qui les introduisit furtivement dans son cabinet et referma la porte sur eux.

La nuit se passa sans incident, niais à six heures du matin, le bruit d'une clef qu'on introduisait dans la serrure se fit entendre. La porte s'ouvrit tout doucement, puis le secrétaire ; alors les agents sortirent tout à coup de leur retraite et s'emparèrent du voleur, qui était le domestique du directeur. Interrogé, il avoua que tous les matins, en allant chercher b'S effets de son maître pour les nettoyer, il s'emparait de ses clefs pendant son sommeil et qu'après avoir pris quelques pièces de cinq francs, il remettait les clefs à leur place en même temps que les effets. M. Harel, qui avant tout était bon et humain, ne voulut donner aucune suite à cette affaire ei se contenta de chasser le domestique infidèle.

L'' 14 décembre 1834. an crime horrible jetait l'épouvante et l'effroi parmi les habitants d'un des quartiers les plus populeux de la capitale. Une vieille femme, la veuve Chardon, demeurant avec son fils, pue Saint-Martin, passage du Cheval-Rouge, était trjuvée assassinée dans son domicile, et la même main qui avait frappé la mère avait aussi frappé le fils. Leur logement était composé de deux chambres ayant chacune une fenêtre, l'une donnant sur la rue Saint-Martin au-dessus de l'entrée du passage, l'autre sur le passage. Dans la première pièce, le fils Chardon était étendu au milieu d'une mare de sang ; une hache ensanglantée, abandonnée non loin de lui, et la manière dont la tête était fracturée, indiquaient assez comment le crime avait été commis. Dans la seconde pièce, on trouvait le cadavre de la mère, mais étendu sur le lit; il était recouvert d'oreillers, de draps et de couvertures, comme si le meurtrier eût voulu s'en épargner la vue. Partout, du reste, les

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meubles fracturés, les serrures forcées, le Linge bouleversé, attestaient hautement que le vol avait été le premier mobile de l'assassinat, et que l'un et l'autre avaient été consomma.

Le fils Chardon, généralement surnommé la tante, était bien connu pour ses goûts antiphysiques , et ce fui naturellement sur les êtres abjects dont il faisait p irtie que laccusation publique tomba tout d'abord. Parmi ces hommes immondes, plusieurs furent arrêtés, puis relâchés faute de preuves. D'autres furent simplement surveillés, sans que cette surveillance produisit de meilleurs résultats. La police en était là de ses recherches, lorsqu'une tentative tout aussi coupable que le crime dont je viens de parler vint de nouveau jeter l'émoi dans la population et fixer l'attention de l'autorité.

Le 29 décembre, un individu, paraissant décidé à quitter Paris sous quelques heures, se rendait rue du Faubourg-Poissonnière, 50, et chargeait MM. Maigre- Morstadt et Mallet, banquiers, du recouvrement de deux traites, dont l'une payable fin courant au domicile du sieur Mahossier, rue Montorgueil, n° GG.

Le 31 décembre, le sieur Genevey, âgé de dix-huit ans, garçon de recette de cette maison de banque, Be rendait, vers trois heures et demie de l'après-midi, au domicile indiqué sur l'effet à toucher, et trouvait au quatrième étage, >ur le derrière, une porte où le nom de Mahossier était écrit en grosses lettres, à la craie blanche. Il frappa; deux hommes paraissaienl L'attendre dans une pièce ayant pour tous meubles

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deux bottes de paille et un panier recouvert d'une planche. A peine fut-il entré, que la porte se ferma derrière le garçon de recette. Un des inconnus chercha à s'emparer de son portefeuille renfermant 10,000 francs en billets de banque, et de sa sacoche contenant 1,100 francs en espèces, et lui porta en même temps à l'épaule droite un violent coup d'un instrument aigu et triangulaire qui pénétra presque dans la poitrine, tandis que l'autre inconnu cherchait à étouffer les cris de la victime en lui comprimant fortement la bouche avec les mains. Mais Genevey •'-tait robuste; il leur résista malgré sa blessure et se mit à crier avec tant de force que les deux assassins, effrayés, craignant d'être ainsi trahis et arrêtés en flagrant délit, prirent la fuite, sortirent de la maison en refermant la porte de l'allée et se mirent à courir dans la rue pour simuler la poursuite d'un malfaiteur, en criant eux-mêmes : Au voleur!

Tels étaient les renseignements qui avaient été transmise la préfecture et d'après lesquels, le chef de la sûreté s'ëtant rendu sur les lieux, les agents de ce service commencèrent des informations qui restèrent -ans succès. Ce ne fut que dix jours après le crime, le 9 janvier 1835, que Ton se décida à me charger de la recherche des deux assassins que chacun déclarait introuvables.

Je résolus, pour ma première démarche, d'aller voir le sieur Gousseaux, fruitier et principal locataire de la maison de la rue Montorgueil, n° 66, et, comme première lumière à projeter sur cette

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affaire, je lui demandai le signalement exact des îins .

Mahossier était venu à différentes reprises chez le principal locataire, et celui-ci me le dépeignit sans difficulté. Quant à son compagnon, il n'avait été aperçu qu'une seule fois, et encore fort imparfaitement; aussi ne put-on me fournir aucune indication utile. Muni du signalement du premier, j'examinai attentivement le nom de Mahossier qui, ainsi que je l'ai dit plus haut, était écrit à la craie blanche sur la porte de la chambre où le crime avait été commis, ei j'allai visiter les garnis où les malfaiteurs ont l'habitude de loger. Je parcourus inutilement les maisons sises rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, rue de Lourcine, rue Jean-de-Lépine, 12, rue des Vertus, 4, etc.; mais en arrivant rue du Faubourg-du- Temple, n° 107, je remarquai sur le livre de police du sieur Pageot le nom de Mahossier, et immédiatement au-dessous celui de Ficellier, portés tous deux entrés et sortis le même jour. J'interrogeai L'hôte et sa femme; j'appris que les deux individus en question u'avaienl occupé qu'un seul lit, et bientôt j'acquis La certitude «pie c'était bien eux que j'avais mission d'arrêter. L'hôtesse, en réponse à ma demande, me dépeignit Ficellier, et à chaque jiar.de qu'elle prononçait, à chaque nouveau trait qu'elle ajoutait pour donner de la ressemblance à son portrait, mon étonnemenl allait croissant. Je restai Immédiatement convaincu que ce signalement-là se rapportait exactement à .••lui d'un certain François, arrêté depuis quelques

jours pour escroquerie de trois pièces de vin. Plein de cette idée, je retournai à la préfecture. François était encore au Dépôt, j'allai le trouver dans sa cellule, et, prenant mon portefeuille dans ma poche, je l'ouvris en faisant mine d'y chercher un nom que j'avais oublié : — Ah! lui dis-je en l'abordant, depuis hier je me casse la tête pour savoir quel motif a pu vous déterminer à aller loger chez Pageot sous le nom de Fieellier; je le comprends d'autant moins que vous m'avez dit que vous n'étiez pour rien dans l'escroquerie qu'on vous reproche.

— Pardi! me répondit-il, quoique je ne sois pas coupable, je savais que vous aviez un mandat contre moi; et, d'ailleurs, connaissant ce vieux dicton : « Si on m'accusait d'avoir volé les tours Notre-Dame, je prendrais la fuite, » vous* comprenez que je n'étais pas si niole (bête.) de donner mon centre (nom) pour me faire nettoyer par c<>s -/eusses (arrêter paT vos agents).

Il n'y avait donc plus de doute, c'était bien François qui, sous le nom de Fieellier, avait logé rue du Faubourg-du-Temple, en compagnie de Mahossier, et. partant de là, ce devait être lui qui avait joué le rôle de complice dans l'affaire de la rue Montorgueil.

Je fis un rapport dans lequel je désignai François comme étant un des auteurs du crime commis le 31 décembre.

Le lendemain, je retournai au faubourg du Temple. Pageot était absent; j'en profitai pour causer avec sa femme qui était bien moins réservée que lui

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sur le compte des voleurs. Elle m'avoua que l'individu qui, dernièrement, avait logé chez elle bous le nom de Mahossier y avait précédemment demeuré sous celui de Bâton. C'était donc Bâton et non Mahossier qu'il fallait rechercher, et, sûr de tenir déjà sous les verrous un des auteurs du crime, je me voyais à la veille de m'emparer du second.

11 existait à cette époque rue de Bondy, presque en face «lu Château- d'Eau, un établissement connu bous le aom d'Estaminet des Quatrc-Billards, et qui, vrai réceptacle do la plus inlime société de Paris. n'était hanté presque exclusivement que par les malfaiteurs. J'allai m'informer auprès du maître de l'estaminet, et j'appris de lui que Bâton venait tous les -"iis jouer au billard, mais qu'il n'avait pas encore paru. Je reconnus d'un coup d'oeil qu'il m'étail impossible de rester là à l'attendre; car la tourbe de vaurien- qui peuplait cet antre, me connaissant parfaitement, ainsi que mes deux agents, commençait ù prendre l'éveil et n«' nous quittait plus des yeux; quelques-uns même avaient déjà pris La fuite. Je me retirai après avoir dit au limonadier que j'attendrais dans un cabinet du marchand de vins Bertrand, situé au coin du faubourg du Temple el du boulevard, jusqu'à ce qu'il m'eut fait prévenir que Bâton était arrive : mais, réfléchissant que cet homme pouvait très bien me trahir ei que rien ne me répondait qu'il ne chercherait pas à taire fuir le coupable, je plaçai en surveillance, derrière le corps de garde qui existai! alors au coin du boulevard, un de mes

agents qui pouvait voir de là toutes les personnes qui entraient ou sortaient de l'estaminet sans être lui-même aperçu.

Vers neuf heures du soir, l'agent vint nous retrouver chez Bertrand :

— Bâton vient d'entrer au café, me dit-il.

— \rous en êtes sur?

— Parfaitement sûr. J'ai vu, il y a un instant, deux jeunes gens s'arrêter devant l'établissement, puis ils se sont rapprochés de moi en causant, et l'un a dit à l'autre en le quittant : Bonsoir Bâton! Puis celui-ci est entré aux Quatre-Billards.

— Alors, messieurs, en route!

Et, suivi de mes deux inspecteurs, je me dirigeai vers l'estaminet. A peine étais-je dans l'intérieur, que le limonadier, ne me laissant pas le temps de lui parler, me dit :

— Vous arrivez à propos, j'allais vous envoyer chercher. Voilà Bâton qui cause près du dernier billard avec ce grand jeune homme coiffé d'un chapeau pointu.

Bâton était arrêté aussitôt et prenait avec nous le chemin de la préfecture de police. Pendant le trajet, des réflexions contradictoires vinrent assaillir mon esprit. D'après la révélation de la femme Pageot, il n'y avait pas à douter que l'individu que j'avais entre les mains ne fût celui qui avait logé dans le garni du faubourg du Temple sous le nom de Mahossier, et, partant de là, l'assassin du garçon de recette Genevey; mais je ne trouvais aucune ressemblance entre

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cet homme et les signalements donnée par La \ icthne et Le principal locataire de la rue MontorgueiL Bâton, confronté avec ces deux personnes, ne fut reconnu ni par Tune ni par l'antre. Du reste, le principal locataire, le sieur Gousseaux, n'avait pas non plus reconnu François que j'avais mis en sa présence. Il fallait donc mettre ma capture en liberté : mais comme on venait d'apprendre par un détenu <1« |,i Force, le nommé Leblond, dit la Tante Rasoir, que Bâton était intimement lié avec un nommé Gaillard, son ancien camarade de collège (de prison) à Poissy, j'allai à la rencontre de Bâton au moment où il sortit du Dépôt, et, feignant de me rendre chez moi. je l'accompagnai jusqu'à la place de la Bastille, Chemin faisant, la conservation, après avoir épuisé plusieurs sujets, tomba comme par hasard sur Gaillard; puis, comme par hasard aussi, j»' L'amenai à m'en donner le signalement qui se trouva parfaite*ment identique avec celui de Màhossier, donné tant par Generey que par Gousseaux. Plus de doute pour moi : l'assassin de Genève} n'était autre que Gaillard qui, cachant son identité sous Le nom de Ifahosaier, était allé habiter dans le garni où déjà, une fois, il avail trouvé asile ••outre Les poursuites de de ta police, en s'abritant sous le nom de son camarade Bâton.

t ne seule chose restait donc à faire : découvrir Gaillard et le placer sous la main ^' La Justice. Je commençai parfaire rechercher son nom aux bétels meublés et maisons garnies; mais alors se présenta

une autre difficulté. Depuis un an, une vingtaine de Gaillard avaient demeuré dans les divers garnis, et pour découvrir celui que je cherchais, je ne connaissais même pas ses prénoms. Je me trouvai donc réduit à aller prendre moi-même dans toutes ces maisons des renseignements sur les Gaillard qui y avaient logé. Le deuxième jour, j'arrivai rue Marivaux-des-Lombards, n° 15 ; je me fis représenter le livre de police, et bientôt j'y trouvai inscrit un Gaillard dont je pris l'état civil. Je demandai alors à l'hôtesse si cet individu recevait des visites et quelle sorte de personnes il fréquentait.

— Ma foi, monsieur, me répondit-elle, je n'ai jamais vu venir personne, à l'exception d'une femme coiffée d'un mouchoir, qui venait même assez sour veut; mais j'ignore son nom et où eU<- peut être.

— Et en partant ne vous a-t-il rien laissé? N'a-t-il pas oublié quelque effet, du linge, des papiers?

— Pardon, j'ai retrouvé sur une planche de sa chambre un paquet de chansons républicaines.

— Les auriez-vous conservée.-?

— Oui, monsieur... les voici.

J'espérais que sur ces chansons je trouverais en marge quelque annotation pouvant jeter un peu de lumière au milieu de mes recherches ; bien me prit de cette heureuse idée, car, parmi ces papiers, je trouvai une lettre contenant des injures adressées au préfet de police, En parcourant cette lettre, je fus frappé de la similitude existant entre les caractères que j'avais sous les yeux et ceux formant le nom de

Mahossier sur la porte de la chambre de la rue Montorgueil.

Par suite d'un rapport sur ma découverte, une confrontation eut lieu, et on reconnut positivement que la main qui avait tracé à la craie le nom de Mahossier avait également écrit le libelle injurieux que j'avais saisi. Dès lors, les poursuites contre Gaillard reçurent une sanction officielle, et le nom de Mahossier fut délaissé comme un mannequin destiné à servir d'appeau à la police afin de détourner ses recherches ; et c'est à ce moment que la délation fit faire une tentative infructueuse pour découvrir l'assassin.

Un nommé Avril, subissant à la Force un emprisonnement d'un an, fit savoir à la police de sûreté, que, si on voulait le mettre en liberté pendant huit jours, il se faisait fort de procurer l'arrestation de Gaillard, qu'il connaissait particulièrement, toutefois s'il n'avait pas quitté Paris. Ses services furent acceptés, et, pendant quelques jours, Avril me conduisit, ainsi que deux agents, dans divers garnis où il supposait que Gaillard aurait pu loger en prenant un faux nom. Ces recherches n'ayant amené aucun résultat, Avril nous fit entrer chez nombre de marchands de vins de la capitale, et surtout des barrières, où il espérait trouver celui que nous cherchions sans succès. Mais le coupable ne devait pas encore tomber entre nos mains, et Avril fut réintégré à la Force.

Le (J janvier, j'avais signalé, ainsi que je l'ai dit.

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François, comme complice de Mahossier, ou plutôt de Gaillard, attendu qu'il était allé demeurer avec celui-ci sous le nom de Ficellier, dans l'établissement du sieur Pageot. Par suite de ce rapport, le chef du service me chargea d'extraire François de la prison de Sainte-Pélagie et de l'amener à son bureau, afin d'obtenir de lui, s'il était possible, quelques renseignements sur la tentative de la rue Montorgueil. Je montai dans un fiacre et j'allai chercher le prisonnier. Chemin faisant, on causa de choses et d'autres, puis tout à coup François me dit :

— Monsieur Canler, je connais non seulement les assassins de la mère Chardon et de son fils, mais encore toutes les circonstances de cette affaire; j'en suis d'autant plus certain que je les tiens de la bouche même de l'un d'eux qui me les a racontées; voici à quelle occasion :

« Le 1er janvier, je traversais la place Royale; il pouvait être une heure de l'après-midi, lorsque je me trouvai nez à nez avec Gaillard et un individu que je ne connaissait pas, mais que plus tard je sus se nommer H***, fabricant de portefeuilles, demeurant rue de la Parcheminerie, n° 3. Nous nous souhaitâmes réciproquement la bonne année; puis, Gaillard m'ayant engagé à déjeuner, nous nous dirigeâmes tous trois vers un marchand de vins des environs, et, quelques minutes après, nous étions chaudement installés dans un cabinet. On déjeuna même longuement, car à une heure du matin nous étions encore, Gaillard et moi, assis vis-à-vis l'un de l'autre chez le mane-

I MÉMOIRES DE CANLBB

zingue (marchand de vins). H*** était parti de bonne heure; les bouteilles s'étaient succédé sans interruption : les têtes étaient échauffées et 1»' quart d'heure

des confidences arriva bientôt. Ecoute, me dit Gail- 1 trd, c'est moi el H**' qui avons surine (assassine) la [mère Chardon et son ÛI&, »'t voilà comment les choses se sont passées : j'allai en compagnie de II"** an passage 'lu Cheval-Rouge, et, Le Laissant en planque .en observation), je montai chez Chardon que .je connaissais depuis Longtemps. J<- Le trouvai dans la pièco d'entrée, <-t immédiatement, sans lui donner le temps de se reconnaître, je sautai sur lui et son compte fut aussitôt réglé. Quant à se mère, elle était dans la seconde pièce, et je l'eus bientôt expédiée également. Cette double besogne accompli.-, je fis le barbot (la fouille), je m'emparai de quelques malheureuses pièces de 20 et 40 francs, puis je des? cendis, mais quand j'arrivai en bas, je trouvai H'** p!u- pâle qu'un mort, roulant des yeux hagards et pouvant à peine se soutenir. — Tu n'es qu'un poltron et qu'un lâche! lui dis-je: avec loi on va tout droit à la butte (guillotine)! Le fait est qu'avec son air effrayé »'t tremblant, il était bien capable de me faire servir marron (arrêter en flagrant délit), Voila. continua François, en quels termes Gaillard m'a raconté L'affaire du passage du Cheval-Rouge. »

lion premier soin, en arrivant à la préfecture, fut de donner connaissance de la déclaration que Fcantçois m'avait faite, déclaration qu'il renouvela près du chef <le Bervice, et plus tard en présence de M. Jour-

LACENÀIRE. — FRANÇOIS. — AVRIL 355

dain, juge d'instruction. D'après cette révélation Gaillard, qui n'était d'abord inculpé que dans la tentative d'assassinat de la rue Montorgueil, se trouvait principal accusé du double meurtre du passage du Cheval-Rouge.

Bientôt, un renseignement en apparence futile nous amena à découvrir que Gaillard n'était pas encore le véritable nom de l'assassin. Avril, le détenu de la Force, que j'avais fait inutilement promener pendant huit jours dans les rues de la capitale, fit savoir que Gaillard avait une tante rentière, assez âgée et demeurant rue Bar-du-Bec, dans la maison d'un emballeur. Nous nous rendîmes, le chef du service et moi, à l'adresse indiquée, et après être montés au second étage, nous sonnâmes à une porte au milieu de laquelle s'ouvrait un guichet grillé. Au premier coup de sonnette, personne ne répond ; je sonne une seconde fois, alors le guichet* s'ouvre et une voix un peu cassée nous demande :

— Que désirez-vous?

— Parler à madame Gaillard.

— C'est moi.

— Nous voudrions, madame, vous entretenir au sujet de votre neveu Gaillard.

— D'abord, messieurs, mon neveu se nomme Lacenaire et non pas Gaillard ; ensuite, c'est un mauvais sujet par qui j'ai grand' peur d'être asssassinée ; aussi est-ce pour lui que j'ai fait pratiquer ce guichet dans ma porte, afin de voir les personnes qui vien»

ae ni sonner chez moi, «'t. .-'il se présentait Lui-même, j'aurais bien soin de ne lui point ouvrir.

Ainsi, d'après ce renseignement, ce caméléon humain ijui, 'I'.iIimi.I ;i|ijirlr Mahossier, puis Bâton, ensuite Gaillard, prenait un nouveau nom et se nommait Lacenaire, sans que toutefois ce dût être le dernier; car, quelques jours après, le procureur du roi de Beaune avisait la préfecture de police que Lacenaire avait été arrêté dans cette ville sous le nom de Lévy Jacob, au moment où il cherchait a passer une fausse lettre <le change.

Comprend-on après cela qu'un homme qui changeait si fréquemment de nom et qui paraissait si soigneux de cacher son identité, ait été se loger chez Pageot, sous le nom de Mahossier qui lui avait servi à piper sa victime?

Lacenaire fut immédiatement dirigé sur Paris. A son arrivée, nous allâmes, M. Allard et moi, le voir dans sa cellule où il était couché les fers aux pieds, sur le matelas d'un petit lit de camp. Nous lui parlâmes <lu crime de la rue Mnnlnrimeil. il n..us avoua être un des auteurs de ce crime, mais sans effronterie comme sans remords. Il parla de cette affaire comme un négociant pourrait parler d'une opération malheureuse. Nous lui demandâmes alors quels étaient ses complice.-, mais il nous répondit ave. véhé mence :

— Messieurs, nous autres scélérats, noua avons un amour-propre qui consiste à ne jamais dénoncer boa Complices, à moins qu'ils ne nous aient eux-mêmes

trahis ; ainsi n'attendez pas que je nomme qui que ce soit.

— Je n'ai aucunement besoin que vous parliez, lui répliquai-je, car nous connaissons votre complice : c'est François... (Lacenaire nia en souriant), et je vous dirai en outre que c'est vous qui avez tué Chardon et sa mère.

Alors je lui racontai ce que François m'avait luimême révélé...

— Ah ! nous dit-il, lorsque j'eus fini, ah! François a dit cela! Eh bien, c'est bon, quand je serai à la Force, je m'informerai, puis après, nous verrons...

— Non seulement François a mangé (dénoncé) sur vous, mais pendant huit jours je me suis promené avec Avril dans les rues de Paris, allant de garnis en garnis, et de marchands de vins en marchands de vins pour tâcher de vous découvrir, Avril remplissant, d'après la demande qu'il en avait adressée, le rôle d'indicateur.

— Ah! lai aussi, reprit Lacenaire, vraiment, lui aussi? Eh bien, messieurs, je verrai et j'aurai l'honneur de vous revoir plus tard.

Effectivement, quelque temps après cet entretien, on vint nous prévenir, le chef de service et moi, que Lacenaire désirait nous parler.

Après avoir été transféré à la Force, il en avait été extrait sur l'ordre du juge d'instruction, et il se trouvait alors à la souricière, grande pièce souterraine où l'on dépose les prévenus en attendant leur interrogatoire.

MÉMOIRES DE CANLBB

La femme du çardiem, la mère André, nous introduisit. Lacenaire était seul; il noua salua et noua dit :

— Messieurs, Lorsque voua êtes venu- me voie au dépôt de La préfecture de police, vous m'avez fait connaître ce que François avait «lit sur mon compte et ce qu'Avril avait fait pour procurer mon arrestation. Je voua ai répondu que je mf informerais; aujourd'hui, je me suis informé Je voua ai «lit aussi ome Lea scélérats comme moi ne dénonçaient jamais que ceux qui les avaient trahis : eh bien] toul ce qur vous a dit François relativement à L'assassinat Chardon est vrai, sauf toutefois que j'ai incriminé dans ce meurtre ce pauvre H***, qui y e>t eunrplèt»'ment étranger, car c'est an honnête homme J<* vais voua faire connaître toutes les particularités de ce double crime et mes complices dans cette affaire, ainsi que dans celle de La rue Montorgueil. Du r< ste, pour cette dernière, St. Gauler ne B'était pas trompé, et c'est bien François qui était avec moi en cette circonstance. Je aeia bien que, 'pour la nie Ifontor- il, je serai condamné aux travaurforcés à perpétuité, tandis que pour la première, je porterai ma tête Bur Péchafaud, mais que voulez-vous, c'est le seul moyen qui me reste pour me venger d'Avril et de François, qui m'onl si lâchement trahi.

Et alors, avec une indignation puisée dans sa

rancune, Lacenaire nous raconta lea détails de ces

deux assassinats, détails que je ne rapporterai pas ici,

h - débats les ont suffisamment fait connaître.

mais qui établirent incontestablement la culpabilité de François et d'Avril.

Après son jugement, et contrairement aux habitudes suivies quand il s'agit des condamnés à mort, Lacenaire, à cause de ses révélations, était resté à la Conciergerie, où il écrivait ses mémoires. On lavait placé seul dans une cellule située au bout de la grande galerie à gauche ; mais aussi on avait cru devoir prendre des précautions extraordinaires pour empêcher, que, dans un moment de désespoir, et afin d'échapper à la honte de l'échafaud, il cherchât à se donner la mort par strangulation ou en s'ouvrant les artères ; un homme de garde ne le quittait ni jour ni nuit. Chaque fois que j'avais occasion d'aller à la Conciergerie, je ne manquais jamais de le visiter, et lorsque j'entrais dans sa cellule, il se levait aussitôt, venait au devant de moi d'un air gracieux, me saluait, le sourire sur les lèvres, m'offrait un siège et me demandait du ton le plus naturel comment je me portais ; puis la conversation roulait presque toujours sur des choses étrangères à sa situation. Mais un jour que je le trouvai très occupé de ses mémoires, je m'avisai de l'apostropher à ce sujet en lui disant :

— Ah ! ah î nous travaillons pour la postérité ? voilà qui sera bien curieux.

— N'est-ce pas ! les mémoires d'un assassin î ce ne sera pas ordinaire. Je crois que le public les lira avec empressement à cause de la nouveauté.

— Et à cause du personnage, ajoutai-je.

En entendant ces mots, il inclina sa tête en son-

liant ; une Légère rougeur couvrit les pommettes de - a joues, <'t je via comme un rayon de satisfaction personnelle et de contentement intérieur illuminer tous ses traits. Étrange satisfaction, incroyable contentement, misérable orgueil qui était forcé de chercher son principe, sa cause, 5a raison d'être dans la triste célébrité que ses crimes lui avaient si fatalement méritée '.

Que de sérieuses et pénibles réflexions ne fis-jepas en «''contant la conversation, souvent pleine de sens et d'esprit, de ce criminel, dont le bourreau allait bientôt faire rouler la tête sur Téchafaud ! Les préjugés qu'il nourrissait contre la société n'avaient pas entièrement perverti chez lui tous autres sentiments, et certes, s'il n'avait pas professé une aussi grande aversion contre l'humanité en général, si l'orgueil et l'envie ne l'avaient pas dominé complètement, il était doué de facultés assez remarquables pour faire honorablement son chemin dan- le monde.

Un autre jour, je lis tomber La conversation sur l'affaire de La rue Montorgueil.

— Je crois, lui dis-je, qu'en cette circonst ince vous avez totalement manqué à vos habitudes de prudence.

— Comment L'entendez-vous?

— Si vous aviez réussi à assassiner Genevey, vous unie/, pris la fuite en emportant .-"ii argent et billets 'I'1 banque; mais le cadavre serait nécessairement resté dans votre chambre, et la seule différence qui aurait existé entre ce qui est arrive et ce qui.

dans l'autre cas, serait survenu, c'est qu'on aurait trouvé un mort au lieu d'un mourant. Une fois la police prévenue, nous nous serions également mis en recherche, puis j'aurais découvert, comme je l'ai fait, que Mahossier n'était autre que Bâton, puis Gaillard, puis enfin Lacenaire, et n'importe comment, vous seriez tombé entre nos mains.

— Détrompez-vous, monsieur : quand je faisais une de ces sortes d'affaires, j'avais toujours soin d'en prévoir les résultats et d'en arrêter les suites. On a trouvé de la paille dans la chambre de la rue Montorgueil. Eh bien! si Genevey avait succombé, je l'aurais coupé par morceaux, puis à l'aide de cette paille que j'avais apportée exprès et d'une toile, je l'aurais emballé dans une malle. Cette besogne terminée, j'aurais été louer, à quelques lieues de Paris, une petite maison avec un jardin, et là, l'eau en ébullition pendant vingt-quatre heures aurait entièrement décomposé le corps, le feu aurait ensuite complété l'œuvre de destruction en réduisant le tout en cendres que j'aurais aussi fait disparaître, soit en les jetant, dans un trou creusé dans le jardin, soit en les mêlant aux terres. Vous voyez bien qu'alors j'aurais pu défier toutes les polices du monde et vousmême de découvrir le moindre indice du crime. D'ailleurs, chacun aurait connu la disparition du garçon de banque sans en soupçonner la cause, et vous le premier, vous auriez pensé avec bien d'autres que ce garçon s'était enfui pour s'approprier la somme dont il était porteur. Du reste, monsieur Gan-

362 MEMOIRES DE CANLBR

1er, depuis que vous m'avex raconté les recherches que vous aviez faites pour me découvrir, j*ai fait de graves réflexions qui m'ont tout naturellement amené à reconnaître que j'avais eu le plus grand tort de pif dre un second dans cette affaire comme dans celle du passage du Cheval-Rouge. J'aurais parfaitement fait ma besogne seul, je l'aurais certes mieuxfaite, car je n'aurais pas manqué Genevey qui ne doit la vie qu'à la poltronnerie de François, qui B*est enfui aux premiers cris de ce jeune homme. J'aurais alors eu une douzaine de mille francs, qui, me permettant de vivre pendant trois ou quatre ans sans avoir besoin de recourir à de pareils moyens, m'auraient donné la facilité de déjouer toutes les recherches.

D'un autre cùté, si je n'avais pas eu François pour complice, il n'aurait pas pu vous faire de révélations, en allant avec vous de Sainte-Pélagie à la préfecture. Si Avril n'avait pas participé avec moi au meurtre de la mère et du fils Chardon, je n'aurais pas besoin, pour me venger des démarches qu'il a faites avec vous, de me déclarer Fauteur du double ~~iii.it du passage du CkevaWfcoage, et de porter ma tète surFéchafaml, afin d'entraîner dans un perte celui qui m'a trahi. Je suifl obligé, ajouta-l-il eu riant . d'avouer que, dans ces deux eirconstaneee, je me &ufe conduit eoiume un verilalde «-oii.-cril ! F! «-'est d'autant plus sot de ma paît que déjà je n'étais bien inuiv.' d'agir Beul : je n'aurais pas dû l'oublier.

— ('..miment c<la /

— Oh! ce sont des affaires passées et qui sont tombées dans l'oubli.

— Vous le croyez, peut-être !

— J'en suis certain. Mais comme j'ai été seul en jeu dans ces circonstances, je puis bien vous les raconter, car elles ne compromettent personne et vous prouveront que lorsqu'on a son libre arbitre on est toujours plusà Taise soit pour agir, soit pour s'arrêter à temps.

Lorsque j'étais à Lyon, j'allai un soir aux Brotteaux faire une orgie avec quelques camarades, que je quittai vers deux heures du matin. Je revenais seul à mon domicile, iorsqu'en passant sur le pont Morand, je rencontrai un monsieur fort bien mis et sur le gilet duquel brillait une grosse chaîne. Sa démarche était un peu trébuchante ; je m'approchai de lui, nous étions seuls sur le pont, et, n'entendant aucun bruit, d'une main je le saisis à la gorge, et de l'autre je lui enlevai prestement sa chaîne et sa montre, ainsi que son portefeuille, placé dans la poche de côté de sa redingote, et qui, par parenthèse, contenait cinq billets de banque de mille francs; puis, profitant de la suffocation que je lui avais fait éprouver, je le pris aussitôt à bras le corps et le précipitai dans le Rhône où il disparut. Je n'ai jamais su quel était cet homme dont je ne m'occupai plus, car j'avais opéré seul et je n'avais par conséquent rien à redouter.

Une autre fois, peu de temps après ma sortie de la prison de Poissy, je vins habiter Paris, et, comme je

36* MÉMOIRES DE GAMLEB

possédais une petite somme d'argent, j'allai au Palais- Royal tenter la fortune dans une maison de jeu. En quelques minutes je fus à sec. A cùté de moi se trouvait un jeune homme que la chance favorisait d'une manière tout* particulière, car chaque fois qu'il plaçait soit sur la rouge, soit sur la noire, il gagnait ; aussi à dix heures du soir se retirait-il avec une dizaine de billets de banque de mille francs. En le voyant partir, il me vint subitement l'idée de le suivre, de le tuer et de m'emparer ensuite de ses billets de banque; mais je réfléchis bientôt que l'heure peu avancée de la nuit ne me permettrait pas de mettre mon projet à exécution avec succès. Je me dis men talement : partie remise n'est pas perdue. Le lendemain et jours suivants, j'étais, dès neuf heures du soir, installé au tapis vert, en attendant un nouveau favori de la fortune, qui, se retirant après minuit, me donnât chance de réussite. J'en étais à ma huitième soirée d'attente lorsque vers minuit je vis arriver un monsieur qui se plaça en face de moi. Il déposa un billet de cinq cents francs sur la rouge, il gagna et continua de gagner, si bien qu'à une heure du matin il plaçait dans son portefeuille trente billets de mille francs, puis Be retirait sans mot dire. Je le suivis. Arrivé rue Blanche, dans un endroit assez obscur, je m'approchai de l'heureux joueur, et, levant un poignard sur lui, je le menaçai de l'en frapper s'il proférait une seule parole. Ce pauvre diable ne dit mot, car il était plus mort que vif; j'allais m'emparer sans difficulté de l'objet de ma convoitise,

lorsque nous entendîmes les pas cadencés d'une patrouille qui se dirigeait vers nous. Le courage lui revint aussitôt et il se mit à crier de toutes ses forces au secours! à l'assassin! Je n'eus que le temps de prendre la fuite au plus vite pour ne pas tomber entre les mains de la garde. J'étais seul et je m'échappai, heureusement; si j'avais eu un complice, il m'aurait préoccupé, par conséquent gêné dans rna course, et peut-être alors l'un de nous deux eùt-il payé de sa liberté un moment de maladresse. L'insuccès de cette affaire me donna à réfléchir, et je renonçai à ce moyen que j'avais d'abord cru infaillible, mais qui présentait trop de dangers dans son exécution.

J'avais écouté, sans l'interrompre, cet être si froidement criminel ; les réflexions s'étaient succédé dans mon esprit, et, résumant le fond de ma pensée, je lui dis :

— Mais savez-vous, Lacenaire, qu'il est heureux pour l'humanité qu'il se trouve dans la société peu d'hommes comme vous ?

— Vous voulez dire, me répondit-il, que cette société à laquelle j'avais déclaré la guerre, et que j'ai si longtemps poursuivie d'une haine implacable, sera fort heureuse de voir rouler ma tête? Je le sais ! Elle m'a vaincu, il est bien juste que je subisse la loi du talion.

Un autre jour, je l'engageais à faire des révélations relatives aux crimes qu'il avait pu commettre

avec des complices, où a ceui dont les détails seraient parvenus à sa connaissance.

— Vous rendriez, lui dis-je, un grand service à la société, qui certes voua en serait reconnaissante.

— El pourquoi voulez-vous que je cherche à mériter la reconnaissance de La société? N'ai-je pas été -on cruel ennemi? Ne lui ai-je pas fait «ne guerre acharnée? Ne L'ai-je pas poursuivie par tous les moyens qui étaient en mon pouvoir? Non, non ! Si jamais je faisais des révélations, ce serai! pour être utile à la police, qui s'est montrée pleine de bons soins pour moi, ce dont je lui suis infiniment obligé : et encore, pourquoi le ferais- je? Gela changerait-il quel» j u*' chose àma position ? Non ; et d'ailleurs, je préfère emporter dans ma tombe l'estime des malheureux que la misère, La souffrance ou L'ingratitude ue la société ont jetés dan- la voir que j'ai moi-même parcourue.

Je répliquai que les motifs qu'il d lail pour

excuser les crimes ne pouvaient être acceptés, qu'il était de la dernière évidence que les vices engendraient seuls les coupables, qui demandaient alors au crime plutôt qu'au travail les moyens, «ai de se procurer un bien-être dont Us sont indignes, ou de satisfaire leurs pas* ions.

— .1-' ne veux pas discuter avec vous, me répondit-il; mais du reste, n'espérez rien tirer de moi. Je vous ai l'ail connaître mon opinion au sujet de la délation, je ne m'en départirai jamais.

Lacenaire <-i Avril étaient condamnés a i i ; quel-

ques jours encore, et leur tête allait tomber. Par un de ces mouvements de l'âme impossible à définir, ces deux hommes, qui s'étaient assez haïs pour se perdre l"un par l'autre, seréconcilièrent sincèrement, et, pour célébrer cette réconciliation, on les fît diner ensemble. Entre autres mets, on leur servit un poulet rôti, et, comme il en découpait les cuisses, Avril, voyant le sang jaillir sur son couteau, s'écria : Tiens! il n'esl pas assez cuit, vois donc, Lacenaire, voilà du sang.

— Eh bien ! répondit Lacenaire, est-ce que le sang te ferait peur par hasard?

Et ils se mirent à plaisanter sur le sang qu'ils avaient répandu et sur le leur qui allait bientôt couler. Atroces plaisanteries qui prouvaient la froide cruauté de ces deux misérables !

Le 9 janvier 1836, ils furent transférés à la prison de Bicêtre ; ils en devinèrent parfaitement les motifs et se dirent : Ah ! ah ! il paraît que ça va bientôt finir. En effet, le soir même je montai en fiacre avec le chef du service et mon secrétaire. Nous avions mission d'annoncer aux condamnés que le jour de l'exécution était fixé au lendemain, mais que, s'ils avaient quelques révélations à faire, on leur accorderait un sursis. C'était pousser l'homme dans ses derniers retranchements, et faire luire à ses yeux le mirage d'une prolongation indéterminée d'une vie dont le erme était fixé.

Avril fut amené au greffe. Le chef du service lui annonça quel était le but de notre visite, et Avril, avec sa nonchalance ordinaire, se borna à répondre:

Je n'ai rien à dire Lacenaire fut amené ;i Bon tour; il entra, comme toujours, le sourire but les lèvres en nous disant :

— Ah! bonsoir, messieurs, comment vous portezvous?

— Lacenaire, lui dit M. Ailard, je suis chargé par M. le procureur général et M. le préfet de police de vous demander si vous n'avez point quelques révélations à faire.

Mais, en disant ces mots, le chef du servie»' était devenu d'une pâleur extrême, et sa bouche balbutiait plutôt qu'elle ne prononçait ces paroles, qui, dans cette circonstance, équivalaient presque à un arrêt de mort.

— Ah! ce n'est que cela? interrompit Lacenaire qui avait remarqué son trouble, rassurez-vous, monsieur ! vous venez m'annoncer que c'est pour demain, n'est-ce pas? Eh bien, autant demain qu'après, puisqu'il faut toujours en venir là. Cela fait que j'en serai plus tôt débarrassé.

Puis, après avoir échangé avec nous < j u«- 1« j u«paroles insignifiantes, il nous dit au moment de nous quitter : — Ah: ça, messieurs, j'espère bien que j'aurai l'honneur de vous voir demain matin à la barrière Saint-Jacques? Nous lui fîmes un signe (!«• tète et il fut reconduit à sa cellule. Quelques minutes après, en traversant la cour pour rejoindre notre voiture, une voix bien connue vint frapper nos oreilles : c'était celle de Lacenaire qui, occupant un cabanon Bitué sur la cour el contigu a celui d'Avril,

causait avec son complice d'une cellule à l'autre.

— Dis donc, Avril, disait Lacenaire, j'ai oublié de dire quelque chose à M. Allard, si je le faisais demander?

A ces mots, nous nous arrêtâmes pour entendre leur conversation.

— Eh bien, reprit l'autre, fais-le appeler ; il ne peut être loin.

— Ah! bah! ce n'est pas la peine, autant que ce soit fini tout de suite.

Puis un instant après, s'adressant encore à son complice, il lui cria d'une voix forte :

— Avril ! la terre sera bien froide demain !

— C'est vrai ! répondit celui-ci.

Et un instant de silence suivit ces mots.

— Père Thomas ! reprit Avril en s'adressant au gardien chargé de le veiller pendant la nuit, je vous donne bien du mal, n'est-ce pas, mon vieux?

— Ah ! que veux-tu, mon garçon, c'est mon état, à moi!

La conversation n'alla pas plus loin, car Lacenaire, s'adressant de nouveau à son complice, lui cria : Bonsoir, Avril, bonne nuit !

— Bonsoir, Lacenaire ! répondit l'autre.

Puis tout rentra dans le silence, et nous nous retirâmes fort émus d'avoir entendu un pareil dialogue de la part de deux hommes qui, dix heures plus tard, devaient mourir de la main du bourreau.

Le lendemain, la voiture qui les conduisait n'arriva au lieu de l'exécution qu'à huit heures trois

MÈM0IRE8 DE I WI.l.,;

qnai ts, par Boite du mauvais état d< i chemins. Voici <ii quels termes La Gazette de» Tribvmêwx rendit compte de cette double expiation :

neuf heures moins un quart, le funèbi e coi tègë esl arrivé au pied de L'échafaud qui avail été dressé à une heure après minuit à la lueur des torches. Laeenaire descend brusquemenl de la voiture, la pâleur de son \ Lsage esl effrayante, son regard est vague el incertain, il balbutie et semble chercher des paroles que sa Langue se refuse ■ articulei ; Avril descend après Lui d'un pas leste el décidé, et jette an regard tranquille sur le public : toujours résigné, il s'approche de Laeenaire el L'embrasse. Adieu, mon vieux, lui dit-il, je vais ouvrir la marche] Il monte d'un pas ferme les degrés de L'échafaud, on L'attache sur la planche fatale, il se retourne encore et dit : Laeenaire, mon vieux, allons, du cours imite-moi '. C'esl sa dernière parole et le couteau lait rouler sa tête sur les planches de L'échafaud. Pendanl cel horrible moment, Laeenaire est au pied de L'escalier, M. l'abbé Montés cherche a détourner son attention de L'effroyable spectacle qu'il a devant [et yeux... — Ali! bah! répond Laeenaire d'une voix atterrée... En vain cherche-t-il à faire croire à me' assurance qu'il n'a pas. — Monsieur Allard est-il Là? demande-t-il d'une vois de plui en plus éteinte. — Oui, lui répond .M. Canler, sous-chef au service de sûreté.., — Ah : j'en -ni-... bien aise... Il avail annoncé qu'il parlerail au peuple; mais il n'en a plus La for i a - genoux fléchissent, -a figure esl décom-

posée, il monte les degrés, soutenu par les aides de l'exécuteur et le coup fatal a bientôt mis fin à ses angoisses et à sa vie. »

Dans le récit de la Gazette des Tribunaux, tout qui concerne Avril est de la plus grande exactitude, mais il n'en est pas de même pour ce qui se rapporte à Lacenaire. J'ai vu et entendu tout ce qui s'est fait, tout ce qui s'est dit au moment de l'exécution, car j'étais un des témoins les plus rapprochés de l'échafaud et des patients, auxquels jai parlé; tout ce sinistre épisode est resté gravé dans ma mémoire d"une manière ineffaçable, et en voici la narration exacte et fidèle :

Lacenaire descendit lestement de la voiture, embrassa Avril, et, m'ayant aperçu à sa droite me salua gracieusement de la tète, puis me dit : Ah ! vous voilà ! bonjour, monsieur Canler, c'est bien à vous d'être venu ! M. Allard est-il là ? — Oui, lui répondisse. Pendant ce colloque, sa physionomie était souriante et ne dénotait aucune préoccupation d'anxiété ; Avril monta hardiment les degrés de l'échafaud ; quand il fut attaché sur la planche fatale, il jeta la tète en arrière et cria d'une voix forte : Adieu, mon vieux Lacenaire! du courage! A quoi Lacenaire répondit d'une voix pleine et énergique : Adieu, adieu ! Le sieur Desmarest, exécuteur des hautes œuvres à Beauvais, beau-frère de celui de Paris, qu'il était venu assister dans cette doubla exécution, s'approcha alors de Lacenaire, et le prenant par les épaules, le força à se retourner pour

IIÉM0IRB8 DE CANLEB

qu'il ae pût v«»ir l'instrument de Bupplice : Lacenaire (•-•.la à l'impulsion, niais. -<• retournant aussitôt, il leva de nouveau la tête pour regarder l'horrible scène qui se passait derrière lui, il contempla le couteau suspendu sur la lète de son complice, y jeta deux fois les regards en signe de défi, en disant : Je n'ai pas peur ! va ! je n'ai pas peur! et ce ne fui que par la force qu'on le contraignit à se retourn.i de nouveau. Bientôt, il monta lui-même d'un pas assuré les marches de l'échafaud, et une seconde après il n'existait pins.

Je dois, pour rendre hommage à la vérité, expliquer la contradiction qui existe entre l'article de la Gazette des Tribunaux et ma narration.

La façon excentrique dont Lacenaire s'était posé pendant l'instruction et les débats lui avait acquis une déplorable célébrité, par suite de la persistance que la presse apportait chaque jour à attirer sur ce grand criminel la curiosité des lecteurs. Les paroles rapportées, la publication des vers qu'il avait composés, l'annonce de l'impression prochaine de ses mémoires, tout cela pouvait et re d'un exemple aussi fâcheux que contagieux pour certains caractères enclin- .1 se croire méconnus dans la société, et poursuivis parla funeste idée d'arriver à se faire une célébrité de quelque nature que ce fut. Aussi cette considération détermina L'autorité à vouloir, avec raison, dan- L'intérêt de La morale, que Lacenaire, le grand criminel, le grand assassin, L'homme qui s'était fait un jeu <!«' la vie de ses semblables et qui

LACENAIRK. — FRANÇOIS. — AVRIL 373

avait répandu leur sang avec une froide cruauté, que Lacenaire, dis-je, parût avoir faibli dans ses derniers moments, et que le public crût qu'il était mort en lâche.

La Gazette des Tribunaux avait chargé un homme de lettres, étranger à sa rédaction, de faire le compte rendu de l'exécution ; mais cette personne, n'ayant pu approcher de l'échafaud, avait prié un employé au journal de prendre à la préfecture des informations qui lui furent données de telle sorte que l'article fut rédigé dans le sens qu'on désirait.

Tels sont les faits que je n'ai pas cru pouvoir me dispenser de faire connaître, attendu qu'en me décidant à raconter mes souvenirs, je me suis imposé la loi d'être véridique, et que les motifs qui avaient engagé l'autorité à altérer la vérité n'existent plus aujourd'hui. Vingt-cinq ans se sont écoulés depuis cette sinistre affaire, depuis l'époque où la spéculation s'était emparée des faits et gestes de ce grand coupable pour les lisTrer à l'avide curiosité publique, sans se demander si ce n'était pas dresser un piédestal au crime que de raconter les actes et les paroles d'un scélérat avec le soin minutieux qu'on ne devrait apporter que lorsqu'il s'agit du compte rendu de la réhabilitation d'un innocent, victime d'une fatale erreur.

HE BUT S DE lacenairi:

Lacunaire, oc grand criminel, avail été élevé dans

une maison de jésuites située à Alix, près de Villefranehe (Rhône); c'était le plus fort élève d» classe. A dix-sept ans, il quittai! ce! établissement où il avait Laissé de bons souvenirs el un grand nombre d'amis. On ne savait ce qu'il était devenu l»»rsqu'on le vit tout à coup rendre visite à plusieurs de ondisciples, sortis à leur tour do collège, el qui cevaient très amicalement. Du reste, jusque-là, il n'avait jamais laissé aperce roir aueun penchant au mal. Dans une de ses excursions, il se présenta au château des Ardillots, près Beaujeu Rhône), pour rendre visite aux deux frères Lou..., ses amis de pension. Ceux-ci étant absents, il lui vint à L'idée de mettre à contribution le curé de ce village, IL l'abbé Chuze ville, vieillard presque octogénaire, qui venait de toucher une somme de 00,000 francs, produit <\r L'héritage de son frère, chef d'escadron de cuirassiers ,.ii retraite, décédé à Grenoble.

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