UISTOIRE D UN COQUËUR RACONTEE PAR LUI- HÈ ME
Je m'étais d'abord décidé à ne pas écrire ce chapitre par la raison qu'en ne faisant pas connaître le nom de mon coqueur, cette anecdote n'aurait pour mes lecteurs qu'un intérêt tout à fait secondaire; mais, après réflexions, j'ai pensé que, tout en conservant l'anonyme à mon héros, je n'en devais pas moins rapporter cette histoire, ne fût-ce que pour enseigner par l'exemple que les révolutions font toujours sortir de la fange quelques individus pour les placer à une certaine hauteur de l'échelle sociale.
Un jour, en entrant dans le bureau des agents pour donner quelques ordres, je remarquai mon coqueur qui, commodément assis sur une chaise, le pied et le coude appuyés sur une autre, pérorait au milieu des inspecteurs faisant cercle autour de lui. Assis de manière à tourner le dos à la porte d'entrée, il ne s'aperçut pas de mon arrivée; curieux desavoir ce qu'il pouvait raconter, je m'approchai à pas de loup, en faisant signe à ceux de mes agents qui me
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voyaient, de ne pas compromettre mon incognito,
et j'écoutai. Voici ses paroles presque textuelles, car elles sont restées gravées dan- nia mémoire :
— Je suis né, disait-il, dans une petite ville du Midi; mon père était d'origine étrangère et avait depuis longtemps quitté sa patrie pour venir habiter la France.
« Mes parents ne purent jamais me faire apprendre un état, j'étais l'ennemi de tout travail manuel, j'avais en quelque sorte sucé la paresse avec le lait, et je mesentais, quoique bien jeune, des instincts nomades qui me faisaient aspirer après le moment où je pourrais abandonner le toit paternel pour me soustraire à la surveillance de mon père ; aussi, un beau malin, prolitant de l'absence des auteurs de mes jours, je lis mon paquet et, sans tambour ni trompette, je partis pour Marseille ou je ne tardai pas à m'associer à une bande de contrebandiers qui exerçaient leur industrie entre cette ville et les cotes d'Italie. Cette existence était d'autant plus agréable que les bénéfices étaient considérables el le travail peu fatigant, car il ne s'agissait que <l<' ruser el non «le travailler : Lorsque la contrebande uous laissai! quelque temps de repos, le vin, le jeu el Les femmes étaient nos plaisirs. L'argent que nous gagnions Bans peine, Houle dépensions sans 1 1 gi et, el ma foi, je <l<»i> l'avouer. ce fut Là Le plus beau moment de ma vie; mais la fortune, jalouse de mon bonheur, me lit subitement quitter mes camarades. Je m'étais embarqué à i née a\ee plusieurs de BU - BUT un bâtiment
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en partance pour Marseille ; notre chargement consistait en marchandises prohibées que nous comptions introduire dans la ville, où nous en avions un placement assuré ; malheureusement pour nous, uu plutôt pour moi, nous remarquâmes qu'il y avait parmi les passagers un douanier sarde qui vraisemblablement ne s'était embarqué que pour faire confisquer nos marchandises à l'arrivée.
«L'affaire était grave, car si ce gabelou réussissait dans son dessein, la perte pour nous devait être considérable. On s'assembla sur le pont, on tint conseil, et il fut décidé à l'unanimité qu'il fallait se débarrasser du douanier. La chose était plus facile à dire qu'à faire, cependant je me chargeai de l'opération avec un camarade, et, saisissant une circonstance favorable, nous le balançâmes par-dessus les bastingages dans la mer. Nous avions si bien pris notre temps qu'on ne s'aperçut pas delà disparition, mais après notre entrée à Marseille, le gouvernement sarde porta plainte, la justice me traqua, et, pour échapper à ses recherches, je me réfugiai en Algérie. (Juand l'affaire fut assoupie, je revins à Lyon où je me trouvai sans le sou, mais j'eus la chance de rencontrer un camarade qui me procura une place de surveillant aux travaux de terrassement de la ville ; bientôt j'abandonnai cette surveillance par trop assujettissante, pour me faire saltimbanque, genre lutteur. Ce nouvel état ne tarda pas h me déplaire, car si l'on faisait bonbance un jour, on était le lendemain réduit à une diète forcée. Je quittai la baqune pour
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tenir un Flouau (jeu de hasard sur la voie publique.) Ce nouveau commerce ne me réussit pas davantage, et, après avoir mené une vie d'autant plus misérable que je m'étais marié, je cherchais à rendre quelques
services à la police en me faisant coqueur : J<' pensai alorsque pour ce métier j'aurais bien plus de chances à Paris qu'a Lyon. Je partis dune pour la capitale, où j'arrivai avec quelques sous dans ma poche et ne sachant de quel côté donner de la tète. J'étais jeune, confiant dans l'avenir et peu scrupuleux Mules moyens qu'il me faudrait employer pour vivre, j'allai m'établir rue de la Vannerie nu 10, dans un garni de maçons, où, moyennant vingt centimes, on possédait pendant une nuit le droit de s'étendre sur la paille qui tapissait le plancher d'une chambrée où vingt limousins ronflaient à briser les vitres. Pendant quelques jours je me promenai dan- la capitale, en me battant les flancs; nu soir, après avoir payé a l'avance ma location d'une nuit, je me trouvai sans un sou. Le lendemain je filai le long des quais, j'allai me balader aux Champs-Elysées, espérant saisir aux cheveux quelques circonstances favorables pour me tirer d'affaire, mais rien ne se présenta. La matinée m'avait paru longue, la journée me sembla Intermi nahle. à jeun et il n'\ a rien connue la faim pour faire paraître le temps long. La nuit approchait el je commençais à me tourmenter, lorsque j'eus le bonheur de rencontrer un Baltimbanque que j'avais connu à Lyon et auquel j'exposai nia position; l'honnête lutteur me lit manger un morceau avec lui el m'a-
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dressa à son frère, maître tailleur; celui-ci me reçut comme l'enfant de la maison, et, pour me prouver son amitié, me confia, dès le lendemain à six heures du matin jusqu'à huit heures du soir, un carreau pour aplatir les coutures. Bientôt je devins un des favoris du patron, mais j'avais le défaut d'être insensible à la gloire qu'il fallait acquérir par le travail; ma nature nomade et paresseuse s'accommodait fort peu de travailler toute la journée. Il me vint alors à l'idée que le chantage au remplacement militaire serait moins fatigant, moins ennuyeux et plus lueratif; à cet effet, je me présentai ehez le sieur Guignard, marchand d'hommes, quai de la Grève, comme étant célibataire, pour remplacer. Le recruteur me prit à sa solde à raison de quarante sous par jour, en attendant mes papiers, qui ne devaient jamais arriver, et, lorsque j'eus reçu de la sorte une centaine de francs, je crus prudent de me donner un courant d'air et laissai le marchand de chair humaine tout désappointé. Mon étoile voulut alors que je rencontrasse d'anciens eamarades que j'avais connus à Marseille et à Lyon, et qui, pour le moment, étaient assez bien fournis de picaillons (de monnaie); nous passâmes la journée ensemble, puis le soir, nous allâmes tous, bras dessus bras dessous, dans différentes maisons publiques de la cité et du quartier des Arcis. où je fis connaissance de plusieurs filles qui m'engagèrent à retourner les voir. La proposition était trop de mon goût pour qu'il me prît fantaisie de refuser, et j'y retournai pas plus tard
que le Lendemain. Une de mes nouvelles conquêtes, qui avait la confiance de la femme Suchet, maltr de la maison de tolérance de la pue de la Tannerie, me procura un asile «Lui- ce! établissement. Dès que je me via le commensal de la mère Suchet, je m'appliquai à me lier intimement avec les voleurs, dont les maisons <!<' la cité pullulent, «-t. favorisé en cela par L'influence que je possédais sur nu grand nombre de Biles, qui remplissent le premier rôle dans l'existence oisive des malfaiteurs, je ne tardai pas à être ni courant de toutes les entreprises qu'ils militaient, de toutes celles dans lesquelles il- avaient échoué, et, afin de pouvoir mieux !•'< amadouer, je me montrais exalté et téméraire pour ces sortes *\'<>pérations : au moment définitif, je disparaissais.
El voilà, messieurs, comment, ayant repris mon ancien métier de coqueur, j'ai eu le plaisir de Paire vmIiv connaissance. J»' ne sais ce que l'avenir me réserve, mais quoiqu'il arrive, je m'en bats l'œil, car je saurai toujours bien me tirer d'affaire. »
Tout en admirant l'impudence et l'infamie de l'individu je ne fus pas fâché de connaître à fond les antécédents de ce misérable qui, plus lard, comme je l'ai dit, arriva, après le 2 décembre, à la fortune fi ;hi\ honneurs. Balestrino.
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