‹ Mémoires de Canler, ancien chef du Service de sûretéChapitre 76 sur 76 · ASSASSINAT D'HERMANCE DECRETS · texte numérisé non relu

ASSASSINAT D'HERMANCE DECRETS

possédait, les dépose dans la cage et s'échappe.

Une autre fois, Jadin se trouve rue du Rocher, il s'arrête devant une maison de mesquine apparence, mais, confiant dans ce dicton populaire : que l'habit ne fait pas le moine, il monte les cinq étages d'un escalier étroit humide et obscur; une porte est devant lui, il frappe plusieurs fois et pénètre grâce à ses fausses clefs. Là encore, la vue de l'intérieur ne répond pas à ses espérances : un lit, ou pour mieux dire un grabat, et une armoire formant le mobilier ; il trouve une vieille redingote, une mauvaise paire de draps de lit et un livret d'ouvrier chapelier. Il se retourne et contemple avec tristesse cette pauvre mansarde, où il n'y a pas même de chaise. Tout à coup, un papier posé sur la cheminée frappe ses yeux : c'est un congé par huissier, donné au locataire à défaut de payement d'un terme de vingt francs. « Vraiment, dit-il, en voilà un qui est plus malheureux que moi! » Prendre sur le congé l'adresse du propriétaire, le nom du locataire, est l'affaire d'un instant : puis il se rend chez le premier :

— Monsieur, lui dit-il, voici vingt francs que M. Durand, votre locataire, m'a chargé de vous remettre en vous priant de vouloir bien retirer votre congé. Ayez l'obligeance de me donner la quittance. Il sort, met cette quittance sous enveloppe et l'adresse par la poste à l'ouvrier chapelier. De pareils faits n'ont pas besoin de commentaires. Hélas! ces bons instincts mêmes devaient le conduire à sa perte î

Le 2 janvier 1838, à six heures du matin, un vio-

lent coup de Bonnette m'annonça un visiteur : c'était l'inspecteur de police Roger, venant m'avertir que

la veille une jeune fille avait été assassinée dans sa chambre, rue des Petites-Écuries, 41. Acetle nouvelle, le chef du service de sûreté s'étail immédiatement transporté sur les lieux; mais, n'ayant pu obtenir aucun renseignement utile, il me chargeait de continuer les investigations à sa place. Je me rendis tout de suile à L'adresse désignée et j'interrogeai la concierge.

La victime, la demoiselle Bermance Decreus, femme de chambre de madame Widmer, profilant de la permission que sa maîtresse lui avait accordée, devait, le jour même de sa fin déplorable, sortir vers deux heures avec son prétendu, le sieur Mercier, domestique dans une autre maison. Elle monta dans sa chambre, située au cinquième étage. Quelques instants après, un individu passa devant la loge du concierge et monta l'escalier sans rien dire. La concierge, la femme Pommier, courut après lui pour lui demander où il allait : mais celui -ci, marmottant un nom qu'elle crut reconnaître pour celui d'un de ses Locataires, elle rentra dans sa loge sans s'en inquiéter davantage. Un quart d'heure plus tard, l'inconnu redescendait lentement l'escalier, et, eu passant devant la loge, il introduisait l'auriculaire de la main gauche dans Bon oreille afin <!<• masquer autant que possible -.1 figure. Cet homme avait été également vu, mais sans être autrement remarqué, par M. Meetro, qui était venu rendre visite à la

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famille Widmer. A trois heure?, Mercier arriva : impatient comme tous les amoureux, il monb' l'escalier en courant, trouve la porte de la chambre entre-bàillée, la pousse doucement, avance la tète croyant surprendre sa prétendue, et se trouve luimême fort étonné de voir tout en désordre. Il se retourne pour en chercher l'explication, et, danune pièce située en face de la chambre d'Hermance, il voit cette malheureuse étendue par terre et baignée dans son sang. Aux cris de Mercier, la concierge accourt, la victime est transportée sur son lit, où bientôt elle expire sans avoir pu désigner son assassin. Le désordre de la chambre d'Hermance constatait qu'une lutte avait eu lieu, la malheureuse fille avait au cou trois profondes blessures, et les médecins appelés pour pratiquer l'autopsie du cadavre déclarèrent que ces blessures avaient été faites avec un fort tournevi- lai-=é par l'assassin sur le théâtre du crime.

Tels étaient les événements que la concierge venait de porter à ma connaissance, quand survinrent M. Legonidec. juge d instruction, et le commis-aire de police. Ce dernier, m'apercevant, me dit aussitôt : « Je crois que vous perdez votre temps ici : il n'y a rien à faire; les concierges n'ont pu donner que fort imparfaitement le signalement de l'assassin. D'ailleurs, votre chef est venu hier, et il a bien vu que ce n'est pas dans cette maison qu'on trouvera le coupable.

— Cela peut être fort juste, lui répliquai-je; mais

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j'ai reçu des ordres, et je dois les exécuter. Je Bois ici, j'y reste. A ces mots, je lui tournai les talons, el j'allai saluer M. Lcgonidec, qui, contrairement au premier, m'accueillit avec empressement, et me dit : « J'espère, monsieur Ganler, que vous allez rester avec moi et m'aider dans mes recherches. » Je me mis à sa disposition, et je commençai par me faire donner aussi exactement que possible le signalement de l'individu. La concierge el sa fille avaient a peine vu sa figure; elles avaienl seulement remarqué qu'il portait des moustaches fort courtes. L'indication était loin d'être suffisante. M'emparant du tournevis oubli»'' par le meurtrier, je chargeai un agent de se transporter, s'il le fallait, chez tous les quincailliers de la capitale et de découvrir de quel magasin cet outil sortait, à qui et quand il avait été vendu. Le second jour, ces recherches furent couronnées d'un plein succès, et je sus que cet instrument provenait de la boutique de M. Michon, quincaillier, rue du Petit-Carreau, 39.

Je me rendis chez ce commerçant, qui me déclara que le .'il décembre il avait vendu, pour la somme de I fr. 10 cent., le tournevis que je lui présentai- à un individu dont le signalement répondait assez bien aux indications vagues données par la concii de Ja rue t\*-> Petites-Ecuries. Je proposai alors au chef de service de faire arrêter tous les malfaiteur? que je soupçonnais capables de commettre un pareil crime. C'était une mesure un peu générale, mais que (es circonstances justifiaient pleinement. Plu-

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sieurs arrestations eurent lieu, mais la confrontation avec les témoins n'amena aucun résultat.

L'affaire en était là, et l'on pouvait douter du succès, lorsque le 12 janvier, en passant, vers cinq heures de l'après-midi, rue du Pont-Louis-Philippe, je vis sortir du café du sieur Brévune, situé au n° 8. Jadin, Valhin, Rose Guibert et sa sœur, toutes deux écaillères. Us s'arrêtèrent sur le trottoir pour causer, les hommes faisant face à l'établissement, les femmes lui tournant le dos. Il me fallait passer entre celles-ci et le mur; mais le passage était tellement étroit que je dus me mettre de coté. Tout naturellement mes yeux se portèrent sur les deux hommes auxquels je faisais face, et je fus aussitôt frappé do la ressemblance qui existait entre Jadin et l'individu signalé pour être 1p meurtrier d'Hermance Decreus.

Quant à Jadin, il m'avait regardé sans me saluer et sans paraître me reconnaître. Je ne crus pas devoir l'arrêter immédiatement pour plusieurs raisons : 1° je n'avais à invoquer contre lui que cette ressemblance peut-être trompeuse; 2° ainsi que je l'ai dit, il avait montré, à sa sortie de prison, tant de repentir et manifesté tant de sentiments religieux, que la police ne devait pas penser qu'il fût l'assassin de la fille Decreus. Dans tous les cas, cette bonne opinion qu'on avait de lui (il le savait), devait lui donner toute sécurité, et j'étais bien sur de pouvoir mettre la main sur lui quand il serait nécessaire.

J'allai d'abord prévenir le chef de service; puis,

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prenant un cabriolet, je me rendis rue des Petites- Écuries,

— Me reconnaissez-vous? dis-je à la concierge.

— Oui, monsieur; c'est vous qui êtes venu lors de l'assassinat de cette pauvre Hermance.

— Eh bien, madame, veuillez, ainsi que votre fille, me prêter toute votre attention : je vais vous donner le signalement de celui que je crois être le meurtrier.

Alors je leur dépeignis Jadin de la tète aux pieds; sa Bgure, la grosseur de sa tète, la manière dont il portait son chapeau, sa démarche, et, à chaque trait, ces femmes répondaient : « C'est cela, c'est bien cela ! »

Sûr de mon fait, je revins trouver le chef du service. Nous nous rendîmes chez le juge d'instruction» qui décerna deux mandats d'amener contre Jadin et Yalhin. Le premier fut arrêté rue de l'Arcade; son camarade rue du faubourg Saint-Denis. Mais, pendant le cours de l'instruction, on apprit tout à coup que le 1er janvier, le jour même de la perpétration du crime, Jadin avait été vu en compagnie d'un nommé Préchard, dit Brutus, qui avait acquis une certaine réputation dans le monde des voleurs par son habileté et par la confidence que Lacenaire et Avril lui avaient faite de leur projet d'assassiner la veuve Chardon et son fils. En effet, Préchard, appelé devant la cour d'assises pendant les débats, de cette triste affaire avait hautement déclaré avoir eu connaissance de ce criminel projet. En présence d'un

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pareil antécédent, en réfléchissant en outre qu'il avait été prisonnier avec Jadin et gracié en même temps que lui, on jugea qu'il avait pu lui servir de complice, et l'on décerna également un mandat contre lui.

Aussitôt que Jadin fut arrêté, on le conduisit au cabinet de M. Legonidec, qui envoya chercher les trois personnes qui avaient signalé l'assassin ; mais chose incroyable, aucune d'elles ne reconnut positivement celui que j'avais découvert rien que sur les signalements imparfaits que ces mêmes personnes m'avaient donnés. Aussi, profitant de l'indécision des trois témoins principaux, Jadin adopta aux débats un système de dénégation absolue. 11 n'en fut pas moins condamné à mort, et Fréchard, reconnu coupable de complicité de vol seulement, se vit appliquer la peine de dix ans de réclusion.

La veille de ce jugement, Jadin avait été acquitté dans une affaire de vol, de complicité avec Valhin et Séguin, qui furent tous deux condamnés comme récidivistes, le premier à vingt-cinq ans de travaux forcés, et le second à vingt années de la même peine.

Jadin n'ayant pas voulu se pourvoir en cassation, le délai fixé entre la condamnation et l'exécution était épuisé. C'était le lendemain que ce malheureux devait expier par son sangle crime qu'il avait commis. Nous allâmes, le chef du service et moi, le voir à la Conciergerie. Le condamné était assis dans un coin de sa prison, lisant attentivement un caté-

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chisme. 11 leva la tète, non- salua el nous remercia

de la visite que nous lui faisions.

— Pourquoi no vous ètes-vous pas pourvu en cassation? demandâmes-nous?

— Ah ! messieurs, la mort est cent fois préférable à l'existence affreuse que je mènerais maintenant. La vie m'est à charge, et, certes, je ne ferai rien pour la prolonger. Cette malheureuse fille que j'ai frappée, et dont le sang a rejailli jusqu'à moi, esl continuellement présente à ma pensée. La nuit, je la vois en rêves, et quels rêves, mon Dieu!... Le jour, je crois la voir encore, et toujours cette image sanglante se dresse devant moi pour me reprocher mon crime, ma lâche cruauté I Oh! non, je n'étais pas né pour être assassin!

Le 1er janvier, continua-t-il, Préchard, avec Lequel je m'étais trouvé en prison, vint me voir et me souhaiter la bonne année. Une politesse en vaut une autre : je l'emmenai déjeuner chez un marchand de vin de la rue de l'Arcade. On causa, on but, et, à La fin du repas, je lui proposai de m'accompagner à la prison de la Roquette, où mon beau-frère était alors détenu.

— (le serait avec plaisir, répondit Fréchard, mata je ne puis ni ne veux sortit- avec loi dan- l'étal de

misère où je me trouve.

— Bah! n'est-ce que cela? Viens avec moi, je vais te procurer des effets el de l'argent ; ce ne sera pas long. Nous avion- la tête échauffée par le vin; et.

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marchant au hasard, nous arrivâmes rue des Petites- Écuries.

— Tiens, lui dis-je en lui montrant le n° 41, voilà une belle maison dans laquelle il doit y avoir des bourgeois, et conséquemment, des domestiques. Je vais aller rendre visite à la cambriole (chambre) de l'un d'eux. Attends-moi la. je ne serai pas long.

J'entre hardiment dans la maison, je monte l'escalier; la concierge court après moi pour me demander chez qui je vais, mais je lui jette le premier nom qui me passe par la tête, et me voilà -ans encombre au cinquième étage. J'avais sur moi un tournevis. En une seconde, je force une serrure, d'ailleurs mauvaise comme toutes celles qui ferment les chambres de domestique. Je fouille dans les me h blés, je prépare le paquet que je veux emporter; mais, à ce moment, je me retourne et j'aperçois à la porte une jeune fille qui se met à crier : Au voleur f

Je me précipite vers elle: je comprime ses cris en lui mettant la main sur la bouche, et je lui dis : " Taisez-vous! de grâce, taisez-vous I J'ai déjà été condamné, et si l'on m'arrête, je suis perdu. Taisezvous, ou vous êtes morte! » Cette menace l'intimide : elle me laisse partir. Mais à peine ai-je descendu quelques marches, qu'elle se meta crier de nouveau. Oh! alors, un nuage de sang me passe devant les yeux! Je vois en perspective la cour d'assises et le bagne ; et, pour échapper à cette vision effrayante, je m'élance sur la jeune fille, l'entraîne dans une chambre vide en face de la sienne; je la renverse

sur le dos en planant mon genou sur la poitrine et en lui tenant le cou avec la main gauche; puis, de mon autre main, je fouille dans ma poche, j'en tire un couteau catalan à lame très étroite, et, après l'avoir ouvert avec mes dents, je l'enfonce dans sa gorge à trois reprises... Cette action commise, je descendis en affrétant beaucoup de calme, et j'allai retrouver Fréchard. Vous savez le reste. Mais il faut convenir que les médecins sont de fiers ânes, car ils ont tous constaté que les blessures avaient été faites avec le tournevis que j'avais laissé dans la chambre de cette pauvre fille.

Le lendemain, jour de l'exécution, je me plaçai, comme d'habitude, au pied de l'échafaud. Jadin, en descendant de voiture, me dit d'un air suppliant : Monsieur Ganler, voulez-vous m'embrasser?

— Ici? lui dis-je, vous n'y pensez pas; cela est impossible.

Jadin, qui avait écouté avec résignation les paroles consolatrices de M. l'abbé Montés, gravit avec calme les degrés de l'échafaud, se livra sans fanfaronnade, mais sans faiblesse, aux mains des aides du bourreau; ci, une minute plus tard, l'œuvre d'expiation était accomplie.

Jadin avait trente-deux ans, une taille de [cinq pieds deux pouces, une figure fraîche et colore.-, une assez forte corpulence; c'était au demeurant un assez beau garçon. Habile ouvrier,'son travail pouvait lui assurer une existence modeste et honorable :

m ti- -••- -nul- de paresse et de plaisirs l'amenèrent

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insensiblement à recourir au vol pour satisfaire à ses dépenses. Une première fois repentant, il retomba dans le crime grâce à la fatale rencontre qu'il avait faite de deux individus avec lesquels il s'était trouvé en prison. Sans cette circonstance, peut-être eût-il persévéré dans la voie honorable où il s'était engagé depuis sa libération. Ceci est un exemple sans réplique de la nécessité, pour tout homme qui a été atteint par la justice, de rompre d'une manière absolue avec tous ceux dont il a pu partager le sort pendant l'expiation de ses fautes.

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