‹ Mémoires de Caussidiere expréfet de police et représentant du peopleChapitre 203 sur 209 · CHAPITRE XXII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXII

téréts du peuple en considération première.

La tension continuelle d’esprit dans laquelle je vivais depuis plusieurs jours, douze heures d’une séance fatigante, avaient produit en moi une prostration morale complète. L’irritation et le dégoût s’emparaient tour à tour de mon imagination. J’avais tant de fois fait mentalement le procès des accusations lancées contre moi, que lorsque je montai à la tribune, tout ce que j’avais emmagasiné d’idées et de répliques s’était affaissé dans mon cerveau ; un besoin invincible de sommeil me faisait voir en ce moment cette triste affaire d’un œil presque indifférent.

En proie à une espèce d’hallucination, il me semblait apercevoir dans cette Assemblée un tribunal inquisitionnaire. La demi-obscurité dans laquelle elle était plongée, une atmosphère lourde et des figures fatiguées m’ahurissaient l’esprit.

Je me mis à lire machinalement l’énorme dossier dont la rédaction aurait mérité de rencontrer un lecteur plus habile. J’y voyais difficilement, et je cherchais à secouer l’espèce d’engourdissement dans lequel j’étais plongé.

Aujourd'hui, que mes souvenirs sont ravivés, je me remémore que je me disais, en

SCO DEUXIÈME TARTIE.

psalmodiant mon récit comme un prêtre l’eut

fait de son bréviaire : ta famille, tes amis sont

là dans l’anxiété ; jette au loin ces papiers et

reprends ta verve. Une bonne improvisation

vaudra mieux que cette lecture que tu traînes

d’une façon si maussade.

En effet, deux ou trois fois, je coupai ma lecture par quelques paroles qui ramenaient l’attention : puis je rentrais fatalement dans la lecture de mon écrit. Cette nuit me fit rudement souffrir : lorsque je songe à quelques succès véritables de harangues, que j’ai obtenus en diverses circonstances, je me demande comment, avec tant de bonnes choses à dire, je restai, selon moi, au-dessous des exigences de la position?

L’opium de la fatigue avait paralysé mon imagination.

Je m'étais trop fait fête de cette journée ; je devais être puni dans mon orgueil.

Je terminai mon volume par quelques mots, se résumant ainsi :

« Vous voulez me punir pour avoir été trop bon ; vous finirez par me rendre méchant !

« Le suis-je réellement devenu, et ne m’aurait-il point été facile, dans ce livre, d’arroser mes ennemis avec du vitriol?

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