‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 14 sur 85 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Le 16 mars. — Protestation des bonnets à poil. — Six mille grenadiers et voltigeurs. — MM. Marrast et Arago. — Les endormenrs du lion. — La journée des manchons. — Le peuple cl le soleil. — Le Luxembourg et les clubs. — Le 17 mars. — Les Cbamps-Élvsées. — Procession populaire. — Du Louvre à I’Hùtel de villè. — Adresse au Gouvernement provisoire. — Éloignement des troupes. — Ajournement des élections. — Intrigues des royalistes. — Erreur du Peuple et faute du Pouvoir. — Les condamnés de février. — Pour faire une république, il faut des républicains. — Altitude du peuple. — Louis Blanc et Ledru-Rollin. — Cabet et Sobrier. — Pas à tous / Magnifique langage de Lamartine. — Promesse et aveux. — Plus de troupes à Paris. — Le dix-huit brumaire du Peuple. — Le ministère de l’intérieur. — Majesté du souverain. — Le général Courtais. — Deux cent mille frères. — La colonne de la République. — Guerre sociale. — Le dix-huit brumaire du despotisme. — Les coups de sabre et les coups d’Étal. — La commission d’enquête. — La dictature et l’état de siège.

Le 16 mars, pour la première fois depuis la révolution, se trouvèrent en présence les deux éléments qui divisent Paris.

Une -circonstance assez futile ayant donné lieu à une protestation contre-révolutionnaire, étouffée par le Peuple, il en résulta, le lendemain, une levée pacifique de deux cent mille hommes, venant de nouveau à l’Hôtel de ville, proclamer la République démocratique et sociale.

Le Gouvernement provisoire avait décrété, le 44 mars, l’abolition des signes distinctifs des compagnies d’élite. A partir de ce jour, les grenadiers et les voltigeurs devaient déposer le bonnet à poil, et toutes les compagnies prendre un même uniforme, sans distinction de rang ni de prérogatives. Ce décret fit murmurer hautement les anciens privilégiés. La première et la deuxième légion, surtout, et quelques compagnies de la banlieue, montrèrent une grande irritation. Cinq à six mille gardes nationaux en uniforme se réunirent donc, le 16 mars, et se dirigèrent vers l’Hôtel de ville, pour réclamer du Gouvernement provisoire le retrait de l’ordonnance rendue en faveur de l’égalité. . *

En plusieurs endroits, cette petite colonne, hostile à la révolution, fut arrêtée par le Peuple; et, lorsqu’elle arriva devant l’Hôtel de ville, elle trouva la place occupée par une foule profonde d’ouvriers et de jeunes gens. Des injures et même des coups furent échangés. Les bonnets à poil ne purent pas pénétrer jusqu’au Gouvernement, et c’est à grand’peine que quelques-uns de leurs députés seulement ôbtinrent le passage.

Ils furent reçus par MM. Marrast et Arago, auxquels ils présentèrent leurs plaintes avec force récriminations contre M. Ledru-Rollin. M. Marrast leur répondit que le Gouvernement avait eu en vue l’union fraternelle de tous les citoyens et le principe de l’égalité républicaine. M. Arago ajouta que la démarche des conservateurs du privilège aurait « le résultat fâcheux. » de provoquer une manifestation de la classe ouvrière, donnant à entendre ainsi qu’il craignait le Peuple, et qu’il no fallait point réveiller le lion que certains hommes de l’Hôtel de ville cherchaient à endormir.

Le lendemain, le langage du Gouvernement provisoire fut bien différent. Ce résultat fâcheux, si redouté

la veille par M. Arago, était devenu une manifestation imposante et magnifique; car elle avait consolidé le pouvoir de ceux qu’on regardait alors comme les représentants de la révolution.

J’avais eu connaissance de la démarche projetée par les meneurs des compagnies d’élite, et j’en avais prévenu le ministre de l'intérieur, qu’on semblait rendre plus responsable que ses collègues, du décret contre le privilège. Je me bornai à envoyer quelques Montagnards sans armes, autour de l’Ilùtel de ville. Le reste de ma troupe se tin^ur pied à la Préfecture. Je ne craignais pas une agression contre le Gouvernement, mais un conflit entre ; la garde nationale et le Peuple.

Tout se passa donc* assez tranquillement; et, sauf quelques bourrades, l’ordre fut maintenu.

Le 16 mars fut baptisé la journée des manchons.

Mais, dans la soirée, une grande émotion soulevait le Peuple, qui voulait répondre immédiatement par une démonstration générale. De toutes parts, on venait me demander conseil et concours.

« C’est à la face du soleil, leur dis-je, qu’un Peuple libre doit donner son adhésion aux actes de son gouvernement. Soyez cent mille, demain avant midi, sur la place de la Concorde, et venez en ordre protester de votre attachement aux institutions républicaines. Cette grande démarche toute pacifique fera rentrer au néant les ennemis de l’égalité. «

J’ajoutai qu’autant je serais opposé à une démonstration nocturne, autant l’on me trouvait prêt à favoriser celle que je conseillais pour le lendemain.

11 fut donc convenu qu’on emploierait tous les moyens pour calmer la population pendant la soirée, et qu’on se réunirait le lendemain matin, à onze heures, sur la place de la Concorde. .Immédiatement, j’envoyai des exprès

LA PRÉFECTlflE DE POLICE. 117

dans les divers quartiers de Paris et dans la banlieue, annonçant que, le 17 mars, le Peuple devait se rendre à l’Hôtel de ville, pour féliciter le Gouvernement provisoire du décret qu’il avait rendu, et lui promettre appui, lorsque ses efforts tendraient à doter la nation d’institutions démocratiques.

Le Luxembourg, de son côté, et les clubs populaires, prévinrent les corporations d'ouvriers et tous les groupes de citoyens amis de la révolution.

Aussi, dès neuf heures du matin, le V? mars, la grande avenue des Champs-Elysées se repolissait de foule, et bientôt une colonne se forma dan# un ordre admirable, depuis l’Arc-de-Triomphe jusqu’aux Chevaux de Marly. Chaque corporation, chaque club, avaient en tète leur étendard avec des inscriptions Significatives.

Avant midi, l'immense procession traversa la place de la Concorde et défda sur les quais vers l’Hôtel de ville.

Lorsque les premiers rangs y arrivèrent, les derniers touchaient encore au Louvre, et de nouvelles corporations, paraissant de tous côtés, formaient de nouvelles phalanges, et renforçaient encore cette patriotique armée, rangée en silence autour de la place.

Durant la marche triomphale du Peuple, je recevais , de minute en minute, des rapports attestant le calme le plus complet. J’avais prié mes amis et un certain nombre de Montagnards de tenir la tète du cortège, afin d’entourer, au besoin, le Gouvernement, d’une garde sûre et dévouée. J’étais bien convaincu que nul insensé n’oserait apporter lo trouble dans 'une réunion inspirée d’un enthousiasme si unanime. Néanmoins, je voulais être parfaitement tranquille sur les résultats de cette journée.

Une députation d’une quarantaine de délégués des corporations et des clubs fut admise auprès du Gouvcr-

nement provisoire, et un citoyen lut une adresse dans laquelle, après avoir protesté contre la manifestation menaçante des grenadiers du 16 mars, on demandait l’éloignement des troupes déjà rappelées dans Paris et rajournement au 51 mai des élections pour l’Assemblée nationale.

Car, tout en témoignant de son ardeur révolutionnaire et de sa sympathie pour le gouvernement de février, le Peuple s’inquiétait déjà des luttes qu’on devinait entre les membres de la Commission, en même temps que des intrigues des anciens* royalistes dans toute la France. Il supposait qu'en reculant le jour des élections, le sentiment républicain s’étant implanté davantage sur notre sol, la composition de l’Assemblée nationale y gagnerait en énergie et répondrait mieux aux nécessités de la situation. Ce fut une erreur du Peuple qui, à la vérité, ne s’attendait pas à voir la révolution si perfidement combattue et pervertie par la majorité de ceux même qu’on avait nommés pour la défendre. Ce fut aussi une faute du Gouvernement que cette prorogation du vote électoral. Les conservateurs en profitèrent mieux que le parti populaire , et les hommes condamnés par Février reparurent presque tous pour constituer une république à laquelle ils s’étaient toujours opposés. Le résultat a bien prouvé que pouf faire une république, il faut des républicains.

Le Gouvernement fut assez embarrassé devant cette attitude du Peuple, exigeant qu’on délibérât, séance tenante^ sur ses volontés. Les vrais représentants de la révolution osèrent seuls prendre la parole. Louis Blanc montra. surtout, en cette circonstance, une grande dignité et une éloquence véritable. 11 déclara que le plus ferme désir du Gouvernement provisoire était de mar- • cher avec le Peuple, de vivre pour lui, et, s’il le fallait.

de mourir pour lui! Les applaudissements l’interrompi- ’ rent ; mais , sur l’insistance de quelques membres des clubs, Ledru-Rollin ajouta qu’il avait consulté les commissaires des départements et qu’il attendait la réponse de la France; qu’il s’agissait de l’établissement sérieux et définitif de la République proclamée sur les barricades. Ses chaleureuses paroles excitèrent de nouveau l’approbation du Peuple.

Alors Cabet et Sobrier conjurèrent le Gouvernement de veiller au salut public ; et, comme celui-ci attestait la confiance du Peuple aux dictateurs provisoires :

« Pas à tous ! s’écria une voix de la foule. >•

Ce mot caractérise à merveille le mouvement du 17 mars, qui était franchement révolutionnaire et républicain.

Un autre délégué alla même jusqu’à interpeller M. Lamartine.

M. Lamartine-répondit assez obscurément, dans son magnifique langage. Sur le renvoi des troupes spécialement, il assura qu’il n’ÿ avait pas de troupes à Paris , et qu’on n’avait même pas songé à les rapprocher de la capitale. ' *

« U faudrait, dit-il, que le Pouvoir fût insensé, après ce qui s’est passé, après que la royauté déchue a vu se fondre quatre-vingt mille hommes de troupes contre le Peuple désarmé de Paris , pour songer à lui imposer , avec quelques corps d’armée épars et animés du même républicanisme, des volontés contraires à vos volontés et à votre indépendance. Nous n’y avons pas songé, nous n’y songeons pas, nous n'y songerons jamais . La Répu - . blique , à V intérieur , ne veut d J autres défenseurs que le Peuple armé . Voilà la vérité, rapportez-la au Peuple. » C’est pourtant M. Lamartine qui, un mois plus tard , comme il l’a raconté à la commission d’enquête, fit tous

ses efforts pour rappeler les soldats dans Paris et les opposer au Peuple républicain.

Et, partageant la répulsion de M. Arago pour les manifestations populaires, M. Lamartine finissait ainsi :

« Prenez garde ô des réunions de ce genre , quelque belles qu’elles soient. Les 18 brumaire du Peuple pourraient amener, contre son gré, les 18 brumaire du despotisme. »

La députation se retira. Les ouvriers qui couvraient la place demandèrent que le Gouvernement parût sur les marches de l’Hôtel de ville. Son arrivée fut accueillie avec acclamation, et Louis Blanc prononça un nouveau discours. Car, en ccs premiers temps révolutionnaires, il y avait deux hommes, bien attaqués depuis par leurs collègues, qu’on mettait toujours en avant, quand il s’agissait de calmer le Peuple et de sauvegarder le Gouvernement provisoire.

Les colonnes de travailleurs défilèrent ensuite pendant plus de deux heures et se dirigèrent vers la Bastille.

Un groupe d'environ 10,000 hommes se rendit au ministère de l’intérieur, où M. Ledru-Rollin chercha à les réconcilier avec l’armée , qui dès-lors, en effet, rentrait petit à petit dans l’intérieur de la ville, pour la défense et la satisfaction des conservateurs.

Le lendemain, le Gouvernement provisoire prorogea les élections de la garde nationale , ce qui impliquait également la prorogation des élections de l’assemblée constituante. 11 éluda la question de l’armée. On remarquait, dans la proclamation, le passage suivant.

« Le Gouvernement provisoire croit de son devoir de vous remercier de la manifestation si imposante dont vous avez donné hier le magnifique spectacle.

« Proclamé pour ainsi dire, sous le feu du combat et dans le premier moment de la victoire, le Gouvernement

provisoire a vu hier ses pouvoirs confirmés par ces deux cent mille citoyens, organisés comme une armée, marchant avec le calme de la puissance, et qui , par leurs acclamations, ont apporté à notre autorité transitoire la force morale et la majesté du souverain.

« Peuple de Paris, vous avez été aussi grand dans cette manifestation, si régulière et si bien ordonnée, que vous aviez été courageux sur vos barricades! >•

De son côté, le commandant supérieur de Paris félicitait le Peuple dans un ordro du jour:

« Citoyens,

« Vous vous' ôtes levés pour fêter le triomphe de la République. Cette manifestation spontanée, cet élan d’enthou^asme, inspiré par l’amour de la patrie, vous honorent et honoreront la France.

« Dans quel autre pays du monde pourrait-on voir deux cent mille hommes, unis comme deux cent mille frères, marcher avec plus de dignité dans leur indépendance? Voilà bien la majesté du Peuple!

« Au milieu de vos citants patriotiques, vous demandez des armes : à quelles mains plus dignes de les porter pourrait-on les confier? Vous en aurez tous! La garde nationale ainsi agrandie sera la plus solide colonne de notre République naissante. »

Hélas! qui donc a divisé si promptement la population parisienne, jusqu’à pousser les citoyens à la guerre sociale?

Quel est le Samson qui a ébranlé cette colonne du temple démocratique?

En moins de trois mois, ce Peuple majestueux qui honorait la France, a été refoulé dans -sa misère et livré aux soldats. Le despotisme a fait son dix-huit brumaire,

suivant l'expression de M. Lamartine. Mais les coups de sabre et les coups d’État qui blessèrent la justice, n’ont cependant jamais tué l’avenir.

, ^ La commission d’enquête m’a accusé d’avoir pris une part active à la journée du 17 mars. Loin de nier mon J concours à cette démonstration populaire, je me félicite au Contraire d’y avoir coopéré, d’abord à cause de ses \ ! résultats, ensuite parce* que le Peuple aggloméré en ; masse est toujours grand et généreux.

La seule vengeance du Peuple au 17 mars, fut de montrer, une seconde fois, son unité fraternelle et sa puissance dont on commençait à douter.

Si l’on eût cherché à comprimer ce mouvement, il aurait éclaté en collisions, diverses et pept-être meurtrières. En France, on ne saurait jamais étouffer impunément une idée de droit. La vérité et la justice surgissant tôt ou tard par une réaction violente sous la main des oppresseurs. Que pensez-vous aujourd’hui de la dictature, des commissions militaires et de l’état de siège?

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