CHAPITRE VIII
Le droit de réunion. — Clubs de toutes couleurs. — La république populaire. — Le socialisme. — Tribunes des faubourgs. — Commissi'on instituée pour la surveillance du gouvernement, — Club Sobrier, Comité révolutionnaire, Club des Clubs. — Club des Droits et des Devoirs. — Société républicaine centrale. — Club de la Révolution. — Société des Droits de l’homme. — Barbés, Raspail, Cabet, Sobrier, Blanqui. — Clubs Saint-Antoine. — Influence desclubs populaires. — Les clubs d’aristocrates. — Question insidieuse. — Voulezvous de la monarchie? — Mourir pour la République! — Les ministres d’aujourd’hui ... et d’autrefois. — La presse plébéienne. — Le Peuple constituant , de Lamennais. — Le Représentant du Peuple , de Froudon. — La Fraie République , de Tlioré. — L'Ami du Peuple, de Raspail. — La Commune de Paris, de Sobrier et de Cahaigne. — Le Populaire , de Cabet. — Le Pcre Duchesne. — Les journaux napoléonistes. — Les journaux royalistes, l’Assemblce nationale et la Liberté. — La Presse et M. Girardin. — Le Constitutionnel, le Siècle, la Patrie, le Journal des Débats. — Le A ’ational et la Réforme. — La contre-révolution.
Un des prétextes du mouvement de février avait été le droit de réunion. Aussi, les citoyens, heureux de communiquer les uns avec les autres, songèrent, pour ainsi dire , tous ensemble, à former des clubs politiques. Dès le commencement de mars, Paris était plein de clubs de toutes les couleurs. Les royalistes, cependant, attendirent encore quelques semaines pour se risquer en public.
Les premiers clubs, institués par les hommes des barricades, furent donc presque tous l’expression de la République populaire. La révolution et le socialisme s'y étalèrent en toute liberté.
Successivement, toutes les classes de citoyens, toutes les corporations, tous ceux qui sè reconnaissaient des intérêts communs, essayèrent de se constituer en association: c’étaient les blessés de Février, les détenus politiques, les décorés de Juillet, les anciens militaires, les artistes, les gens de lettres; c’étaient les citoyens originaires des provinces qui se classaient par départements, les réfugiés étrangers qui se groupaient par nationalités; c’étaient les diverses légions de la garde nationale, les anciens comités électoraux, les patriotes de chaque arrondissement de Paris, qui fixaient des centres de réunion et de propagande; c’étaient les corps d’état, les ouvriers de toute profession, qui s’aggloméraient entre eux; c’était enfin le Peuple, qui, dans les faubourgs surtout, élevait des tribunes révolutionnaires , où la liberté , l’égalité, la fraternité, furent glorifiées souvent avec une véritable éloquence.
Presque en même temps, la Commission instituée pour la surveillant dit gouvernement et l’épuration des fonctionnaires, le Club des Droits et des Devoirs , la Société
républicaine centrale , la Société des Droits de l'homme et quelques autres clubs manifestèrent le caractère de la révolution.
La Commission instituée pour la surveillance du gouvernement , dont l’affiche bleue fit grand effet sur les murs de Paris, est l’origine du Club Sobrier , du Club de la Révolution, du Comité révolutionnaire et du Çl«6 des
Clubs.
£e Club des Droits et des Devbirs^ ouvert le 2 mars à PecôTé de Médecine, par l’initiative de la Préfecture de
police et présidé par Grandmesnil, se mêla plus tard dans la Société des Droits de V homme et dans quelques clubs du quartier latin.
La Société républicaine centrale . fondée par Blanqui, aussitôt son retour à Paris, publiait, dès le 6 mars, une adresse au Gouvernement provisoire. Son bureau se composait alors de Blanqui, Xavier Durrieu, rédacteur du Courrier français , Sobrier, Raisan et plusieurs autres, qui s’en détachèrent bientôt.
Le Club de la Révolution avait nommé à son bureau Barbés , président ; Thoré , secrétaire. Pierre Leroux , Proudhon, Bac et autres représentants du Peuple, en ont fait partie.
De leur côté, Gabet et Raspail tenaient chacun un club très-fréquenté.
La Société des Droits de l'homme , nombreuse et bien organisée, ces clubs de Barbés , Sobrier , Raspail, Gabet et Blanqui, prirent, dès l’origine, une grande importance, et on les retrouve partout, dans les premiers mois révolutionnaires, ainsi qu’une douzaine d’autres clubs des quartiers Saint-Antoine et Popincourt et de la banlieue.
L’action des clubs populaires fut immense sur l’opinion publique, sur les élections de la garde nationale , sur les élections de l’assemblée constituante.
Outre ceux que nous venons de signaler, il y en avait par centaines dans tous les quartiers de Paris. Les monuments publics, prêtés par l’autorité, les salles de fête et de plaisir, des magasins inoccupés, des maisons particulières, servaient à ces réunions, où l’esprit du Peuple s’éclairait par des discussions vives et originales, où son enthousiasme s’échauffait pour la grande République si récemment conquise. >
Le nombre des clubs s’éleva bientôt à plus de trois cents , et la nomenclature seule de leurs titres est fort
curieuse. Tous les mots de la langue politique, tous les souvenirs de la première révolution furent employés comme enseignes, souvent trompeuses. Il y avait des clubs d’aristocrates qui s’appelaient clubs de Y Egalité ou de la Fraternité !
Les anciens gardes nationaux surtout, cherchèrent dans les différentes légions, à reformer des groupes pour combattre l'influence populaire, et dans certains clubs de bourgeois, sous prétexte de souveraineté nationale, on allait quelquefois jusqu’à parler hypocritement de royalisme et de restauration.
C’est dans ces clubs réactionnaires que le mot d’ordre fut donné pour poser aux candidats à rassemblée constituante et aux grades d’officiers de la garde nationale, cette insidieuse question , qui embarrassa beaucoup d’orateurs naïfs:
« Si l’assemblée constituante rétablissait la monarchie, que feriez- vous? «
Et lorsqu’un républicain répondait qu’il mourrait pour b République, les bourgeois conservateurs ne manquaient pas d’invoquer l’autorité du suffrage universel qu’ils avaient combattu pendant dix-sept ans, et l’inviolabilité d’une assemblée souveraine; car les royalistes songeaient dès lors à étouffer la révolution avec les instruments memes de la révolution. Ils comptaient, et le résultat ne les a point trompés, que la bourgeoisie encore toute-puissante dans la plupart des provinces, égarerait les populations des petites villes et des campagnes , et que tous ses chefs se retrouveraient en force à l’assemblée constituante.
Aujourd’hui que la France est livrée aux hommes de l’ancien régime, que les ministres de Louis-Philippe ocpent les ministères, aujourd’hui que nous sommes « aux portes de la monarchie, » comme dit la proclamation des
députés de l’extrême gauche, les vrais républicains, à leur tour , pourraient adresser au Peuple la . même question :
•< Voulez-vous de la monarchie et de l’ancien régime? voulez-vous laisser effacer la République?
Nous n’avons plus de clubs, nous n’avons plus, hélas! de liberté, pour répondre comme il conviendrait à MM. Cavaignac, Lamoricière, Dufaure et Vivien, qui accomplissent une nouvelle restauration.
A côté des clubs, une presse plébéienne surgit aussi tout à coup, le lendemain des barricades. Lamennais publia le Peuple Constituant j Proudhon Le Représentant du Peuple j Thoré la Vraie République, à laquelle s’adjoignirent Barbés, Pierre Leroux et George Sand; Raspail, Y Ami du Peuple j Sobrier et Cahaigne, ta Commune de- Paris j Gabet continuait le Populaire. Le Père Du chesne vint ensuite.
Ce furent là les seuls journaux républicains qui eurent de l’éclat et de la popularité, et qui ont laissé quelques traces dans le mouvement de la révolution.
Mais il y en avait cependant une foule d’autres, de toutes nuances et de tout format. Presque tous tombaient au bout de quelques numéros, faute d’argent, faute de talent surtout. Les uns n’étaient que des entreprises industrielles, excitées par l’espoir du gain; les autres des tentatives impuissantes, pour favoriser des ambitions ridicules ou des projets intéressés. Tous étaient censés républicains. Un peu plus tard, on vit aussi une nuée de feuilles napoléonistes, qui tombèrent également dans l’indifférence et l’oubli.
Les royalistes profitèrent, comme les autres partis, de ce moment de liberté, où la presse, affranchie de timbre, de cautionnement et de menaces judiciaires, ne relevait, en réalité, que de l’opinion publique.
Peu après Février, la bourgeoisie avait déjà si bien travaillé contre la révolution, que Y Assemblée nationale et la Liberté se vendirent à plus de quarante raille. Parmi les journaux populaires, il n’y eut que la Fraie République et le Père Duchésne , qui atteignirent à ce chiffre.
Mais le journal qui, grâce à l’habileté d une administration active et à la rudesse de sa polémique, se répandit le plus dans les rues de Paris, fut la Presse , de M. Girardin. On se rappelle la guerre violente qu’il fit à la révolution, avec une logique et une clairvoyance si perfides, attaquant la République dans les faux républicains, et la rendant responsable des vices d’un gouvernement incapable ou traître. La Presse distribua , par jour, jusqu’à soixante-quinze mille exemplaires.
En même temps, le Constitutionnel , le Siècle, la Patrie, le Journal des Débats, qui, frappés de surprise et de terreur, s’étaient d’abord condamnés eux-mêmes à un prudent silence, reprirent bientôt courage, en voyant la révolution compromise par le Gouvernement provisoire et ses agents.
Le National et la Réforme , dont les rédacteurs tenaient le pouvoir, étaient devenus ministériels, celle-ci conservant toutefois son indépendance et le vif sentiment de la République, l’autre s’abaissant alors, comme depuis, à une platitude et à une servilité que n’avait jamais égalées le Journal des Débats, ni sous la Restauration, ni sous Louis-Philippe.
Dans la presse et dans les clubs, le parti révolutionnaire et le parti conservateur s’agitaient donc avec une égale énergie. Mais, en ces premiers temps d’enthousiasme et de grandeur civique, le Peuple, cependant, était encore maître de la patrie , et ses ennemis eux-mêmes n’avaient pas l’audace d’espérer une contre-révolution, si prochaine et si douloureuse.