‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 18 sur 85 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Paris sans armée. — Organisation de la garde nationale: — Élection générale des officiers. — Proclamation au Peuple. — La garde mobile. — La garde marine. — La garde de l’Hôtel de ville. — Le colonel Rey. — Grande cuisine. — L’ordinaire de la Préfecture. — La garde républicaine. — Ses chefs. — Police de conciliation. — Les deux escadrons à cheval. — Corps de Lyonnais. — Le colonel Mercier. — Les hommes de Blanqui. — Uniforme de la garde républicaine. — Du rouge au blanc.: — Les sapeurs-pompiers. — Mauvais vouloir du Gouvernement. — Promesses de Juillet. — Les dépenses de l’Hôtel de ville. — T, OOO fr. par jour. — MM. Garnier-Pagès et Marrast. — Le jeu de raquette. — Fraternité républicaine.

A la suite de la révolution, toutes les troupes avaient été éloignées de Paris, et, bien qu’une partie du Gouvernement provisoire eût le désir de rappeler l’armée sous sa main, pour les éventualités d’une politique tortueuse, on osa, tout au plus, dans les premiers temps ~ hasarder quelques soldats au service des barrières.

La garde nationale allait être organisée sur le plan du nouveau décret qui admettait tous les citoyens au droit du fusil. L’effectif des gardes nationaux pouvait être porté ainsi à environ trois cent mille, c’est-à-dire que le nombre des hommes en état de faire le service était plus que quintuplé. L’élection des officiers avait été fixée au 18 mars, et les citoyens invités à s’inscrire dans

leurs mairies pour participer à cette élection générale. Mais il fallait exciter le Peuple à user de ce droit précieux et le prémunir contre une insouciance dangereuse. Je publiai donc la proclamation suivante:

« Dans les circonstances actuelles, alors que le Peuple est appelé à décider, par les élections, des plus grandes questions qui se soient encore agitées, ce serait faire preuve d’une indifférence coupable que de ne pas user des droits que nous venons de reconquérir. Il faut que tous les citoyens, les travailleurs surtout, qui, jusqu’ici, étaient privés de ces droits, comprennent bien la mission qu’ils vont être appelés à remplir. Il ne suffit pas d’avoir vaincu, il faut savoir user de la victoire; rien n’est fait quand il reste quelque chose à faire. Ce ne serait pas comprendre l'immense révolution qui s’accomplit en ce moment que d'en rester le spectateur oisif, alors qu’il s’agit de la consacrer par l’acte le plus solenuel, par l’élection.

« Que tous les citoyens se préparent donc à prendre part à cette grande manifestation de la volonté du Peuple souverain. Ce n’est pas seulement un droit, c’est un devoir, devoir aussi absolu que celui de combattre pour la liberté ou pour la patrie.

« Nous invitons en conséquence les patriotes, particulièrement ceux qu’un despotisme ombrageux avait tenté de dépouiller du titre de citoyen, et qui n’avaient pas même le droit de défendre leurs foyers, à se faire inscrire, sans le moindre relard , dans les rangs de la garde nationale fixe, afin de pouvoir aussi prendre part aux élections générales qui auront lieu le 18 courant.

« Pour faciliter les inscriptions, les mairies seront ouvertes jusqu’à minuit.

« Le préfet de police ,

■ ■ > • « Cacssidière.

«Paris, le 13 mars 1848.»

Le peuple négligea néanmoins presque généralement de se rendre aux élections; aussi , bien des noms réactionnaires sortirent de l’urne du scrutin , qui n’eussent point été élus sans l’apathie des ouvriers.

La garde nationale fit d’abord presque tous les services, répartis ensuite peu à peu, autant que possible entre les autres corps institués pour la sécurité de la capitale, et dont voici la nomenclature vers le commencement d’avril:

La garde mobile qui , dans le principe , devait être

composée de vingt-quatre bataillons de mille hommes chaque, était toujours en formation sous les ordres du général Duvivier('). On disposa aussi les cadres de quelques escadrons de cavalerie qui n’ont jamais été montés. Une partie a été licenciée.

Plus tard, les intrigues de l’Hôtel de ville amenèrent, malgré mon opposition, l’établissement d’une garde marine pour la navigation intérieure de Paris. Ce corps excentrique coûta un million qu’on aurait, certes, pu employer plus utilement. Les ouvriers des ports s’étaient, d’ailleurs, offerts à moi pour être enrégimentés comme gardes nationaux et faire ce service. Mais, proposée par un démocrate, cette mesure toute simple devait être repoussée.

Une garde.* forte d’environ huit cents hommes, commandée par le colonel Rey, était destinée spécialement à tenir les postes de l’Hôtel de ville; elle y séjournait constamment; elle était nourrie, et touchait une solde de un franc cinquante centimes. On y faisait grande cuisine. La journée des chefs cuisiniers était de douze francs.

Aussi ceux que j’employais à V ordinaire de la Préfec-

(*) Cette troupe, dont la tenue laisse beaucoup à désirer, comme ordre et propreté, reçoit un franc cinquante centimes de solde par jour. . .

ture me réclamèrent bientôt dix francs par jour. J'acquittai leur note, en leur disant d’aller à l’Hôtel de ville où ils seraient mieux rétribués. L’office fut fermé le même soir. Cette exigence m’avait paru en dehors des allures démocratiques, dans un moment surtout, où tant de pauvres diables trottaient, l’arme au bras, nuit et jour, et recevaient à peine de quoi se nourrir.

Cependant, comme je l’ai dit, tout en faisant de l’ordre avec le désbrdre, je sentais à chaque instant la faiblesse de mes moyens d’action. La quantité de postes à remplir, les nombreuses corvées et patrouilles qui se renouvelaient chaque nuit, rendaient le nombre des Montagnards insuffisant.

Je présentai donc au ministre de l’intérieur un projet de garde républicaine, forte de douze cents hommes à pied et de trois cents à cheval , sauf à l’augmenter ensuite. Pour éviter les dangers d’une garde prétorienne, il fallait n’admettre au commandement de cette troupe que des chefs énergiques, profondément imbus des principes démocratiques. Ces hommes , sortis des rangs du • Peuple, devaient le protéger et éclairer sa marche, plutôt que songer à être un jour ses bourreaux. ,

L’application de ce système moral n’est point aussi difficile qu’on le pense; et j’ai eu la satisfaction de le voir mettre en pratique presque toujours, par les Montagnards d’abord et par la garde républicaine ensuite. Je voulais établir une police de conciliation qui se serait appuyée sur le respect et l’affection quelle eût in<* spirée à tous. Mais cette garde du Peuple ne voulait avoir force et autorité qu’autant qu’elle serait elle-même astreinte à une régularité et à une discipline sévères. .

Le Gouvernement autorisa verbalement l’organisation d’un corps de douze cents hommes à pied et de deux escadrons de cavalerie. Les cadres en furent ouverts aux

patriotes et aux anciens militaires, munis de bons certificats. Deux cent cinquante chevaux de garde municipale, rattrapés dans les différents faubourgs de Paris, servirent à monter les deux excadrons qu’on vit bientôt avec admiration circuler dans les rues et sur les boulevards. Cés braves, avec leur simple bourgeron et leur képi rouge pour tout uniforme, avaieut une allure régulière et martiale, dénotant qu’ils n’en étaient point à leur début dans les armes.

11 fut convenu que cette garde figurerait sur les cadres de l’armée. Chaque enrôlé devait contracter un «ngagement de trois ans, et subir, en cas de délit, les peines infligées par le réglement. Toute élection, jusqu’au grade de capitaine, était attribuée aux compagnies, sauf réserve d’incapacité.

L’ordonnance qui devait constituer ce corps légalement, n’a jamais paru. On peut attrib uer à ce mauvais vouloir de l’autorité une partie des événements du 15 mai. Nous n’en dirons pas davantage pour le moment, cette affaire devant être expliquée plus tard.

Quelque temps après, le ministère de l’intérieur m’envoya un corps de Lyonnais, composé d’environ six cents hommes, pour l’incorporer dans la garde républicaine. Des masses de citoyens sollicitaient aussi leur -enrôlement Une commission fut nommée pour examiner les droits et les dossiers de chacun.

Cette commission était présidée par le citoyen Mercier, que dix années de service comme officier, un patriotisme zélé et intelligent m’avaient fait proposer au grade de colonel ; si j’enfreignis en cela la hiérarchie militaire, ce fut d’abord contre la volonté de Mercier qui ne voulait point accepter ; mais je commençais à voir le germe de l’indiscipline , et l’effet de manœuvres sourdes pour semer la division parmi les républicains de la Préfecture.

\ 50 PREMIÈRE partie;

Blanqui avait trouvé une fissure pour y introduire des siens. ^ .

La garde républicaine adopta alors l’uniforme bleu , à bandes et revers rouges, le chapeau analogue à ceux de la garde consulaire, et l’aigrette rouge flottante. Ceux qui ont pu voir des pelotons en tenue, conviendront que l’aspect en était beau et imposant.

Le costume a été changé par mes successeurs: le rouge a été remplacé par le bleu. Nous le verrons peut-être se transformer en blanc ; alors on en reviendra forcément au rouge. , *

Pour alléger le service de la garde nationale , et de concert avec l’état-major, je la fis remplacer dans divers postes par la garde républicaine qui fonctionna avec zèle jusqu’au 1 5 mai.

La vigilance des sapeurs-pompiers n’avait point fait défaut non plus depuis le 24 février , et le nombre de leurs postes de surveillance avait été fort augmenté depuis cette époque. Appelé par le haut rang que j’occupais dans la magistrature à être leur chçf immédiat, je devais toute ma sollicitude à leurs intérêts:

Cette corporation militaire, courageuse et intelligente, avait salué i’avénement de la République avec un enthousiasme qui me la rendait d'autant plus chère ; je trouvai en eux des citoyens honnêtes et capables de grandes choses. Je présentai donc au ministre de l’intérieur un projet de formation d’une nouvelle compagnie, afin d’alléger les fatigues d’un service pénible et continuel , imposé à six cents hommes seulement. Ma demande , quoique bien raisonnable, fut repoussée sous le prétexte qu’il était impossible d’ajouter un supplément au budjet déjà voté. On promettait d’aviser pour l’année suivante.

Je réclamai aussi, mais en vain , le rétablissement de l'ancienne paye , c’est-à-dire dix centimes de plus par

ml . *

jour, soit vingt-quatre mille francs pour les mois restant à courir jusqu’à la fin de .l’année.

On m’avait solennellement promis cette augmentation, et j’avais reporté la promesse officielle à ce corps estimable qui a pu croire que je l’avais flatté d’une fausse espérance , quand je netais que l’organe d’un gouvernement déjà rentré dans les errements de Juillet: beaucoup de promesses; point d’exécution.

Ainsi, pendant qu’on refusait dix centimes par jour à des citoyens utiles, on laissait gaspiller sans contrôle des sommes énormes à l’Hôtel de ville: les dépenses journalières montaient jusqu’au chiffre de sept mille francs. On refusait aussi de mandater les sommes nécessaires à mon administration pour payer les employés; j’en portai plainte au conseil , dans lequel M. Garnier-Pagès , alors ministre des finances, et M. Marrast, maire de Paris, se renvoyaient mutuellement la charge d’acquitter ces mandats; c’était un vrai jeu de raquette. Je fus donc obligé , quelques jours après , de solliciter du citoyen Bûchez , une aumône républicaine de cinq ou six mille francs , pour les Montagnards , qui ne pouvaient comprendre le vide de ma caisse.

Tel était l’état de la force publique dans Paris, qui se trouva jusqu’au tB mai presque sans troupe véritablement organisée.

Et cependant l’ordre fut maintenu par la seule puissance de la fraternité républicaine; et pas une goutte de sang versé n’entacha cette époque si agitée, où la société faisait eflort pour se renouveler.

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