‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 19 sur 85 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Attaques des journaux réactionnaires. — La Banque de France, Ses billets et ses actions. — De l’escompte et de la circulation du papier. — Moyen proposé par la Réforme. — Caisse de garantie en Hollande. — Avantages de cette caisse. — Mobilisation d’un milliar. — Les agioteurs et le lansquenet. — Crise financière et crise commerciale. — - Fabriques et boutiques. — Achats et ventes. — Les commandes pour l’exportation. — Les riches et les pauvres. — Napoléon et les marchandises anglaises. — Prôtet et faillite. — Un million pour cent mille francs. — Les drapeaux de la misère. — Du pain ou du plomb ! — Le travail, et non l’aumône. — Délicatesse des ouvriers. — Il n’y a que ceux qui ne font rien qui ne se trompent pas. — Le journal la Presse. — Groupes menaçants autour de ses bureaux. — Propos de M. Girardin. — A bas la Presse / — : La liberté du journalisme. ~ Eloquence populaire des Montagnards. — Les élections, le clergé, l’armée. — Puissance du Gouvernement provisoire. — Le droit au travail. — Colonies agricoles. — De la propriété. — Le sol est la véritable richesse d’un pays.

Déjà les journaux réactionnaires, la Presse, entre autres, accusaient d’incurie le gouvernement et déclamaient à l’envi sur la crise financière, résultant du manque de confiance , qui rendait les affaires stériles en ce moment-là.

Une fâcheuse Jmesure du Gouvernement provisoire , relative à la Banque de France, pour des intérêts qu’elle devait rembourser , frappa de discrédit les billets , tout en augmentant la valeur des actions.

Aussi , pendant quelques jours , chacun courant à la Banque changer ses billets contre des valeurs monnayées, le comité directeur dut en venir à n’autoriser cet échange que pour les administrations et encore dans une certaine limite.

. Les capitalistes refusaient d’escompter le papier de commeTce , craignant eux-mêmes la difficile circulation de ces valeurs et le non-payement à l’échéance.

Ces raisons plausibles n’admettaient aucune contradiction.

Parmi les divers moyens pratiqués qui furent imaginés pour ramener la confiance chez les escompteurs , le journal la Réforme en proposa un , qui avait eu précédemment le mérite de la réussite en Hollande, dans une situation financière analogue à celle de la France, après la révolution de Février.

La Hollande avait créé et doté une caisse de garantie, qui n’escomptait pas le papier, mais qui le cautionnait et en assurait le remboursement en cas de non payement des signataires primitifs.

Pour cela il avait été formé dans toutes les villes où fonctionnait la caisse de garantie, une commission de vérification, composée des hommes de la localité, les plus capables de connaître et de juger la sincérité et la solidité du papier à garantir. Cette commission décidait de l’admission ou du rejet du papier présenté, et un timbre ou endos de garantie était apposé sur les valeurs admises, moyennant prélèvement d’un droit déterminé.

Alors, le papier ayant un aval .parfaitement solvable et la signature nationale elle-même, allait se répandre dans le pays, circulait sans difficulté, et les capitaux, bien loin de le repousser, vinrent au-devant de lui.

Les résultats furent tels, que la crise disparut en quelques mois. Non-seulement les capitaux dont on avait doté

la caisse de garantie ne furent pas perdus, mais encore les souscripteurs et intéressés reçurent un fort dividende.

Cette banque nationale, presque semblable au projet de comptoirs d'escompte dans chaque arrondissement de Paris, avec un comité de surveillance choisi parmi les actionnaires eux-mêmes, devait se réaliser au moyen d’un capital de cent millions, car cette somme pouvait garantir un milliard de valeurs commerciales.

La mobilisation d’un milliard de valeurs aurait ramené la circulation.

Les cent millions de dotation de la caisse de garantie se composaient ainsi: 1° d’une retenue sur les traitements payés par l’État aux fonctionnaires de tout ordre et de toute nature, dans les proportions suivantes et pendant un an :

Traitement de 1,000 francs et au-dessous, point de retenue; • .

Traitement de 1,000 à 4,000 francs, retenue d'un dixième ;

Traitement de 4,000 à 8,000 francs, retenue d’un cinquième;

Traitement au-dessus de 8,000 francs, retenue d’un quart.

On évaluait que ces retenues pouvaient former un fond de cinquante millions;

2° De l’application de l’impôt de 48 centimes par franc sur les patentes, qui serait porté à 80 centimes, ce qui donnerait un fonds de vingt-cinq millions;

3° Vingt-cinq millions auraient été prélevés sur les quarante, destinés à établir des caisses d’escomptes dans les départements, rendues inutiles par la mesure proposée;

4° Ce capital se serait augmenté des primes perçues en échange de la garantie.

J’ai cité ce projet, parce que je le crois applicable. Lorsque la Hollande en fit l’essai, il réussit complètement.

Si le mauvais vouloir, et l’emploi des petits moyens n’eussent pas contribué à la stagnation des affaires, la confiance serait revenue plus tôt: car, pour l’esprit actif des spéculateurs de capitaux, l’état d’inertie semble la plus grande des calamités.

Les agioteurs se font une seconde nature du mouvement du négoce: c’est une espèce de jeu qui leur procure les émotions du lansquenet, et dont ils ne peuvent plus s’abstenir au bout d’un certain temps.

Cette crise financière venait influer fatalement sur le commerce qui, pour d’autres causes, était en souffrance et en danger.

Ainsi, le malaise qui existait avant février se continuait. La saison du printemps, qui d’ordinaire apporte des commandes dans les' fabriques et, par suite, des achats et ventes dans les magasins et boutiques, ne produisit point ses résultats accoutumés.

Nous en déduirons les causes tout à l’heure. Pour les fabriques, c’était le manque de commissions restreintes, cette fois, par les acheteurs étrangers.

Toutes marchandises en tissus de tous genres les confections et articles de modes, se commandent l’hiver, avant la fête de la Toussaint, afin de les avoir aux fêtes de Pâques, époque où apparaissent toutes les nouveautés et à laquelle se font aussi les achats les plus importants. 11 en est de même pour tous les articles fabriqués à Paris, tels que les bronzes, les objets en ivoire, les châles, les bimbeloteries, en un mot pour les mille autres articles de Paris ou de la province.

Les envois de ces diverses productions précédent plus ou moins les deux époques que je viens d’indiquer pour l’exportation; ainsi, pour l’Amérique, on expédie de six semaines à deux mois plus tôt.

Les commandes faites en novembre et décembre 1847 avaient été généralement inférieures à celles des saisons précédentes. C’est pourquoi il existait un trop plein de marchandises dans les maisons qui font fabriquer par avance, sur la supposition des besoins de la saison.

De là vint forcément le renvoi des travailleurs de divers ateliers, et l’impossibilité pour eux de renouveler leurs effets de vêtement

Les grandes maisons de commerce restreignirent temporairement leurs affaires plutôt que d’engager leurs capitaux. Du petit au grand, chacun partant de ce principe, la circulation commerciale se trouvait arrêtée.

Les riches, par système, les pauvres, par misère, privaient le marchand de leur apport journalier.

Pour les fabricants et pour les marchands qui débitent ensuite au public, il en résulta donc une gène prolongée et beaucoup de faillites.

Du reste, le commerce subit tous lqs cinq ou six ans une année de morte saison. Les affaires reprennent ensuite avec plus d’énergie.

Le Gouvernement ne crut pas, sans doute, que ce ma- , laise durerait; autrement, il aurait pu faire exporter, pour le compte de l’État, les marchandises encombrant les fabriques et magasins.

Ces marchandises auraient été vendues, à un prix facultatif, à l’extérieur de la France; c’est-à-dire qu’elles auraient pu subir une baisse de 8, 10 ou 18 pour 100, selon le plus ou moins de facilité des ventes, et les besoins plus ou moins sérieux de tels ou tels articles.

Ce solde national, outre le crédit qu’il eût ramené, aurait porté un coup terrible aux concurrences étrangères, qui ne luttent contre nous que par l’infériorité de leurs prix.

LA PRÉFECTURE I)E P,OLICE. 457

Napoléon sut faire brûler à propos pour trente-cinq millions de marchandises anglaises, saisies par la douane française.

Le système dont nous parlons n’eût pas coûté énormément; les sommes dépensées en ateliers nationaux auraient presque sufti pour combler la différence.

On eût payé en bons garantis, à douze et vingt-cinq mois de date, et portant intérêt de 5 pour 100, les maisons les moins nécessiteuses; des avances eussent été offertes aux fabriques en souffrance, sous bénétice d’escompte.

Par l’emploi de ces moyens, on aurait intéressé le commerce à l’existence et à la prospérité du Gouvernement républicain.

Objectera- t-on que la vente de ces marchandises à 15 pour 100 de rabais eût fait tomber les prix à venir? Mais tout le monde sait aujourd’hui la quantité de commissionnaires étrangers qui viennent écumer nos fabriques, et acheter dès 1 soldes à 50 et UO pour 100 de perte; et non-seulement des soldes, mais des marchandises de premier ordre.

Un fabricant aura une forte échéance. 11 se trouve plus encombré de marchandises que de capitaux. J1 faut qu’il paye. 11 doit donc se procurer de bonnes valeurs qu’il puisse négocier , ou du numéraire. Il n’y a pas à hésiter. S’il ne fait pas un sacrifice, l’inflexible protêt viendra frapper à sa perte, causera la ruine de son crédit, et le conduira à la faillite.

Le commissionnaire est connaisseur en pareille ma<* tière: il voit venir son homme, et feint de n’avoir aucun besoin, pour pouvoir le pressurer plus à l’aise. De là, ces ventes à vil prix, qui amènent le désordre dans les affaires, et ruinent le travailleur, pendant que l’exploiteur s’enrichit!... ' "

Ces faits désastreux ne sont malheureusement point exagérés. Ce que je viens de dire n’est que la faible esquisse de ce qui se passe tous les jours en fabrique.

11 n’y a point à arguer delà mise de fonds et du crédit nécessaires ni des embarras que causeraient à l’État ce» opérations d’achat et de vente. L’État a-t-il donc moins de ressources qu’un simple particulier, qui, avec 100,000 fr. va faire pour un million d’affaires dans l’année?

Ce même individu connaît-il le prix de revient des marchandises qu’il achète et revend?

Au besoin , n’a-t-il pas des employés spéciaux pour examiner la valeur intrinsèque des articles dont il veut se rendre acquéreur? , *

En facilitant ainsi les transactions industrielles, on rappelait le travail dans les ateliers; et l’ouvrier, qui est bon et honnête, quoi qu’en disent ses .détracteurs, n’eût point été poussé par la misère dans les barricades, avec un tronçon de pain au bout d’un bâton en guise de drapeau ; il n’eût point pris pour mot de ralliement ce cri fatal du désespoir: Du pain ou du plomb!

Je me rappelle qu’un ouvrier vint, un. jour, me demander un emploi à la Préfecture. Il me dit qu’il avait combattu en Février, me montra la cicatrice encore fraiche, d’une blessure au bras droit, et me produisit une attestation du fait. Il ajouta qu’il était père de famille, et que sa femme était en couches de son troisième enfant.

Je voulus lui remettre vingt francs, en l’assurant qu’on allait s’occuper de lui. Il repoussa mon argent, et me dit, les larmes aux yeux :

« Me prenez-vous pour un mendiant, que vous m’ofr frez de l’argent? C’est du travail que je veux, et non une aumône!*#* ' ' , ; \\;

— Je n’ai point prétendu vous faire une aumône, lui dis-je: en vous humiliant, je me serais abaissé moi-mô-

me. Acceptez le prêt; vous en disposerez pins tard en faveur d’un malheureux, lorsque le travail vous mettra à même de rendre service à quelqu’un. »

J’eus beaucoup de peine à lui faire garder les vingt francs. Peu de jours après, il fut placé dans un marché.

J’aurais à raconter bien des traits de délicatesse et de désintéressement des ouvriers. Dieu merci, ces faits leur sont assez habituels pour qu’il ne soit pas besoin d’en faire la nomenclature.

Ainsi donc, revenant au sujet principal de ce chapitre, on aurait pu prendre des mesures plus décisives pour rappeler le mouvement dans les finances, et le travail dans les fabriques. Peut-être eut-on peur de l’application, ou bien ces mesures échappèrent-elles à la clairvoyance du Gouvernement provisoire, qui, ayant tout à refaire, adopta les moyens qu’il avait sous la main.

Du reste, il est facile de s’apercevoir des fautes lorsqu’elles sont commises, et d’y remédier après coup. Autre chose est de les prévoir. Gomme dit l’axiome vulgaire : Il n’y a que ceux qui ne fpnt rien qui ne se trompent pas.

Malheureusement, les journaux réactionnaires ne voulaient rien, entendre; et, s’ils exàgéraient les fautes commises, ils n’indiquaient point cependant les moyens de mieux faire.

Le journal la Presse poussa si loin sa polémique, qu’il souleva contre lui l'indignation d’une grande partie du Peuple. 11 usait de la liberté de la presse avec une telle hostilité, que des groupes menaçants se formèrent pendant quelques soirs autour de ses bureaux.

J’étais déjà instruit de ces rumeurs, lorsque trois personnes vinrent me dénoncer un propos assez singulier, tenu par un compositeur de ce journal chez un marchand de vins de la rue Montmartre.

D’après le dire de cet ouvrier, M. de Girardin, sachant qu’on devait se porter sur ses presses pour les briser, aurait répondu: . •

— Eh bien, tant mieux! qu’ils viennent briser et saccager les presses ... C’est ce que je désire; nous les brûlerons ensuite; nous...

Je pris des mesures pour qu’on ne donnât point à M. de Girardin le plaisir de voir briser ses presses, et un prétexte pour récriminer ensuite tout à son aise contre la violence des républicains.

Dans la soirée, de nouveaux groupes, plus nombreux et plus agressifs, se reformèrent, en criant: A bas la Presse! On peloton de garde nationale, en voulant disperser la foule, la rejeta du côté des bureaux.

J’avais envoyé sur les lieux une quarantaine de citoyens solides, avec ordre de dissiper par la persuasion tous les rassemblements ; et, au besoin, s’ils n’y réussissaient pas, de se replier dans la cour du journal, et de se faire passer sur le corps plutôt que d’abandonner la porte d’entrée.

Une certaine quantité de Montagnards se promenaient, d’une manière inostensible, sur la place de la Bourse, et devaient accourir à l’aide de leurs camarades au premier appel.

11 fallait, avant tout, protéger le domicile du citoyen, et ne laisser établir aucun précédent de violences. La République devait sauvegarder la liberté du journalisme, quelle que fut sa couleur, afin qu’on n’accusât point les magistrats de tolérer des égarements dangereux.

Telle fut la substance des raisons que je fis valoir aux citoyens chargés de cette mission , laissant â leur intelligence le soin d’interpréter ces principes d’ordre devant la foule, si elle voulait se porter â quelques excès.

Un agent de surveillance vint bientôt m’annoncer que les Montagnards avaient agi avec tant d’activité, en déployant toute leur éloquence populaire, qu’ils étaient parvenus à dissiper l’attroupement, sans avoir recours à la force. * -

> Lorsque, en suite, leur s chefsme rendirent compte du ré sultat de leurs démarches, ils paraissaient aussi heureux que s’ils eussent remporté une victoire sur les barricades.

M. de Girardin modifia pendant quelque temps l’acrimonie de sa rédaction, et les attroupements cessèrent.

Ainsi, à cette époque., par suite de tant de "causes, la crise financière et la crise commerciale étaient dans tout leur développement. La presse réactionnaire relevait la tête et attaquait un gouvernement de six semaines avec plus d’acrimonie que les républicains eux-mêmes n’avaient attaqué le gouvernement des dix-sept années.

Les élections venaient d’être ajournées au 23 avril. La position semblait se compliquer de plus en plus. 11 était grand temps d’adopter des mesures fermes et décisives. Le Peuple seul promettait son concours dévoué au Gouvernement sorti des barricades, à condition qu’on suivrait la ligne tracée par le 2^ Février.

Une partie du bas clergé paraissait se rallier à la République; mais la majorité des ecclésiastiques lui était hostile, payant ainsi d’ingratitude la liberté que lui avait laissée le Gouvernement, et la sage protection accordée au libre exercice des cultes.

L’armée pouvait être acquise par des mutations dans les grades; les sympathies les plus vives en faveur de la République existaient dans les "rangs des officiers inférieurs et des soldats. Ils ne demandaient qu’à marcher en faveur de leurs frères de la Pologne et de l’Italie.

Le pouvoir disposait donc d’immenses forces. 11 devait, d’une part, en rassurant le crédit, ramener la confiance

et rouvrir les grandes artères des capitaux; d’un autre

côté, redonner le mouvement au commerce, en y apportant son concours; faire la part du Peuple par l’organisation du droit au travail; et, enfin, comme dernier moyen, organiser des colonisations civiles pour les familles les plus nécessiteuses. La propriété du sol serait restée à ceux qui l’auraient défriché, moyennant une redevance proportionnée, qui l’aurait fait rentrer l’État dans ses premières dépenses d’instruments aratoires et de construction.

Ces colonies, bien conduites, ne peuvent que réussir. Elles auraient pour but de rappeler une partie dé la population aux travaux agricoles, depuis longtemps mal dirigés et en souffrance.

Nul citoyen ne peut tomber dans une pauvreté absolue avec cinq ou six arpents de terre dont il tire production.

Le sol, industrieusement cultivé, est la véritable richesse d’un pays.

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