CHAPITRE PREMIER
tlat moral de la capitale. - — M. Carlier et la police des clubs. — Ministère spécial de la police. — M. Ludru-Rollin et M. Lamartine. — La vieille école. — La police de provocation. — Émeute bonapartiste. Le champ de blé. — Les prisonniers de Vinccnnes. — Vidocq employé par Carlier. — Trois journées pour une. — Bruits calomnieux. — » Le parti royaliste. — Les candidats patriotes. — Menées réactionnaires. — Les buveurs de sang. — Nuits d’orgies. — La Marie et La Martine. — Le partage des biens. — L’épée de Damoclès. — La bourgeoisie et le citoyen Cabet. — Communistes et sans-culottes. — Les Croquemitaines à la mode. — Les modérés. — Les blancs et les rouges. — Plus blanc que toi. — Les salons aristocratiques. — MM. Cavaignac, Marrast et Sénurd. — Il y a tout à craindre de ces gens-là. — Les provinces. — Trahison du Gouvernement. — L’ajournement des élections. — Les royalistes de la veille et du lendemain. — A recommencer. — Les prêtres de I Eglise. — Proposition de Louis Blanc. — Les journées de Juin. — La justice et ja force. — M. Lamartine et le socialisme. — Les ouvriers, et les hommes d’Ètat. — Ledru-Rollin et Blanqui. — Entrevue de Blanqui et de Lamartine. — Une poche à fiel , à la place du cœur. Ledru-Rollin refuse de voir Blanqui. — La propagande par la conciliation. — Les agents secrets. — Seconde période révolutionnaire. -. . '
Aux approches du 16 avril, une foule d’éléments contradictoires et dangereux s’agitaient au sein do la population. Les devoirs du Gouvernement devenaient de plus en plus difficiles, et la surveillance de la Préfecture de police, plus impérieuse.
s La Préfecture alors ne relevait que du ministère de l'intérieur. Ce qui concernait Tétât moral de la capitale devait être Tobjet de rapports spéciaux faits au ministère, qui les transmettait au Conseil; ils comprenaient 1$ politique, la disposition des esprits, le mouvement des clubs, l'arrivée et le départ des étrangers de distinction, enfin, le résumé exact des faits les plus saillants. ^ .
Comme ces rapports, trop matériellement rédigés^ ne peignaient point assez la physionomie intellectuelle et politique de la ville, il fut convenu que je me rendrais tous les jours au ministère de l’intérieur et que je ferais une analyse verbale de l’état des choses.
Lorsque le ministre était absent, M. Carteret le remplaçait, et M. Monier, secrétaire général à la préfecture, était mon substitut. « *
Jusqu’alors je n’avais eu à signaler que de sourdes menées réactionnaires, et les efforts insaisissables, mais constants, des royalistes. J’eus bientôt à accuser les tendances violentes du club Blanqui.
Déjà le ministère de l’intérieur s’était créé une police des clubs, dont M. Carlier était le chef. Ses agents s’y introduisaient en prenant les allures d’ardents patriotes; ils arrivaient quelquefois jusqu’à ctre secrétaires, et procuraient les procès-verbaux des séances. Je n’avais pas vu avec plaisir la division de la police, qui ne doit point être fractionnée, et qu’il faudrait plutôt constituer en ministère spécial pour l’intérieur et l’extérieur.
Toutes ces polices distinctes, s’amusant à espionner pour le compte des ministres qui les emploient, font de triste besogne. Je m’en expliquai un jour à M. Ledru- Rollin, en présence de M. Lamartine, qui me répondit :
— Ce n’est pas un mal, dans ce n moment-ci, d’avoir plusieurs polices. «
M. Carligrjaat'de la vieille écol e, c’est-à-dire de la police de provocation.Sa mission principale consiste à lan- ! cer des agents parmi les mécontents d’un parti, surtout chez les républicains, pour les pousser aux moyens extrêmes et préparer des journées. La tentative d’émeute bonapartiste, le jour où on attendait le prince, ressemblait fort à un de ses tours. Aux abords «le l’Assemblée / nationale, quelques-uns de ses agents ont été vus criant: Vive, Napoléon ! . . . .
Doux ou trois jours avant Je 23 juin, il fut averti qu’une quarantaine d’ouvriers des ateliers nationaux, réunis à Charenton, dans un champ de blé, avaient décidé que si on les renvoyait, ils prendraient les armes, sans s’inquiéter des gtteulards. Ils désignaient ainsi ceux qui eussent voulu tenter la délivrance des prisonniers de Vinçennes.
Dans une circonstance aussi grave, il se borna à envoyer le sieur Vidocq reconnaître la place, avec la personne qui lui dénonçait le complot. Vidocq constata, en effet par les épis foulés, que trente à quarante personnes avaient dû. tenir là un conciliabule.
On voulait une journée. On en a eu trois. '* ■
Carlier était donc un nouvel ennemi de la Préfecture, à laquelle il se proposait d’enlever la police de surveillance, pour amoindrir mon autorité. Je prévis bien que cette police occulte finirait par reprendre les allures des temps passés.
D’un autre côté, on cherchait à répandre des bruits calomnieux contre moi, dans les corps de garde et parmi la population. J’acquis la certitude que cette hostilité partait de l’Hôtel de ville, où mes allures franchement républicaines étaient souvent un sujet de critique et d’antipathie. . .
Je redoublai de soins et d’activité, afin de ne laisser aucune prise à la malveillance.
La République, en effet, était déjà vivement menacée.
De toutes parts, mes agents me dénonçaient l’espoir avoué par le parti royaliste de tourner les élections à son profit. On colportait les contes les plus absurdes sur les candidats patriotes. De nombreuses lettres de province m’entretenaient aussi des menées réactionnaires. Les membres du Gouvernement provisoire n’étaient point épargnés. On les peignait comme des buveurs de sang et • des provocateurs de pillage, bien que leur conduite ne prêtât point à de semblables accusations.
Calomniez, il en restera toujours quelque chose. Ainsi, dans les^campagnes, on disait que Ledru-Rollin puisait à millions..., on n’indiquait pas dans quelle caisse; qu’il passait ses nuits en orgies avec des ülles déliontées, telles que « la Marie » et « la Martine , « (ces deux noms au féminin.) On ajoutait alors qu’il fallait nommer des représentants de la vieille roche, qui empêcheraient le partage dis biens . 4 , -
Ce n’est pas de la tète des vrais démocrates qu’était sortie cette utopie du partager des biens, qu*on suspendit alors, comme une épée de Damoclès, sur la; tète des propriétaires. * . '
Lo mot magique, qui devait terrifier la bourgeoisie, fut emprunté par les conservateurs eux-mêmes, à une affiche du citoyen Cabet, et faussement interprété contre le parti populaire.
Les communistes remplacèrent les sans-culottes et devinrent les eroquemitaines à la mode. Aussi,* ce fut merveille d’entendre les modérés parlant de fusiller et d’exterminer tout ce qui détail suspect de communisme. Les * républicains blancs poussaiènt à la* haine contre les rouges, an les accusant de communisme. Ils ne prévoyaient pas alors que cette accusation serait retournée contre eux — par plus blancs qu’eux;
Ainsi, dans les galons aristocratiques de Paris, MM. Cavaignac, Marrast, Sénard et consorts, passent-ils pour des républicains rouges et forcenés; et M. B...d, représentant légitimiste, disait dans une sojrée, « qu’il y avait tout à craindre de ces gens-là. » C’est bien mon opinion, mais dans quel sens l’en tendait-il? à coup sûr ce n’était .pas dans le mien.
A Troyes, à Amiens, à Rouen, à Bordeaux, et dans quelques villes du Midi, les réactionnaires, qui n’avaient osé bouger pendant le mois de mars, relevaient la tète.
Us aigrissaient follement, par des propos injurieux, les ’ hommes qui, après Février, avaient oublié le passé et n’avaient eu qu’un désir: fonder en commun une grande famille nationale.
Aussi, quelques clubs, et notamment celui de Blanqui, accusaient de trahison le Gouvernement provisoire, et demandaient le renvoi des élections , afin d’avoir le temps d’éclairer le peuple sur ses véritables intérêts et sur le choix de mandataires qui lui fussent véritablement dévoués.
. L’ajournement des élections a été une grande faute. Ceux qui poussèrent au délai d’un mois ne songèrent point qu'ils perdraient en avril l’effet produit par Février, chaque révolution entraînant sa tentative de réaction.
11 est évident que si les élections avaient eu lieu le 28 mars, elles eussent amené à l’Assemblée plus de candidats démocrates. Ce retard d'un mois fut insuffisant pour instruire le peuple, qui négligea de voter dans la capitale, tandis que ses ennemis vigilants rassemblèrent tou ; tes leurs voix, et qui se laissa circoft venir en province par les, harangues hypocrites des royalistes cle la veille et du lendemain...
La crédulité ét la légèreté du peuple, non moins que son insouciance pour la conduite morale do ses affaires, sont, le plus souvent, les causes de sa perte.
Puis, il prend en haine et mépris ses gouvernants; il songe à la révôhe; le pays en souffre; rien ne se conclut: tout est à recommencer .
' Les hommes du privilège disent : de quoi le peuple se plaint-il? N ’a-t-ii pas lé suffrage universel? N’est-il point libre de choisir ses mandataires? Et si nous sommes à l’Assemblée nationale, c’est parce que nous représentons véritablement ses intérêts.
Ce raisonnement spécieux peut être détruit facilement, mais il n’en est pas moins dangereux; car on s’en sert pour abuser la partie flottante et inintelligente de la nation. . ' '
•. Ainsi, les administrations et l’armée peuvent être facilement circonvenues par leurs chefs; les fabricants, les directeurs d’ateliers, peuvent influencer le vote naturel de leurs subordonnés, par des menaces de renvoi. Les prêtres de V Église peuvent égarer ceux qu’ils sont chargés de conduire dans la bonne voie.
, La supercherie des uns, la peur et l’aveuglement des autres, viennent fausser de la sorte la sincérité des élections.
Au lieu de temporiser, la partie démocratique du Gouvernement provisoire aurait sagement fait d’adôpter la . proposition de Louis Blanc: la révolution de Février, disait-il, nous impose le devoir de rédiger sans délai une constitution véritablement républicaine, qui sera présen- , tée à la sanction d’une assemblée nationale.
11 est évident qu’une pareille constitution, en rapport avçc les besoins du pays, et acclamée d’abord pair le peuple, eût été ensuite votée d’enthousiasme par les élus du suffrage universel. Nul, alors, n’aurait osé attaquer l’inviolabilité des représentants, et les fatales journées de Juin n’entacheraient pas l’histoire de la France.
L’hésitation du pouvoir à réaliser des réformes indispensables, les intrigues des réactionnaires, la violence
de certains patriotes imprudents*, devaient bientôt détruire Tharmonie qu’on avait cherché à établir entre toutes les classes.
Les bons citoyens, justement effrayés de la tendance des choses, prévoyant d’inévitables conflits, venaient dénoncer les espérances coupables des ennemis de la République. •
En mètfie temps, Blanqui, dans son club, continuait sa guerre haineuse contre le Gouvernement, dont il signalait, chaque soir, les allures boiteuses. 11 traitait également de suspe.cts et d’ennemis tous les démocrates qui n’approuvaient pas exclusivement ses idées et qui ne partageaient pas ses passions. Aussi, la contre-révolution ne manquait pas d’exploiter les emportements insensés de ce club, pour inquiéter la France.
Cette excitation des esprits préoccupait fortement les hommes de l’IIôtel de ville.
Moi aussi , je voyais avec douleur se multiplier des complications périlleuses, Il me répugnait de penser que peut-être bientôt la raison et la justice devraient recourir à-la force..
» J invitai quelqués amis dévoués, qui avaient pied dans la bourgeoisie, à lui faire comprendre combien elle avait intérêt’ au maintien de la paix ; qu’elle ne devait point obséder le pouvoir, ni le compromettre dans une politique rétrograde. * • * ,
J’ôn causai avec M. Lamartine, qui vint me voir. 11 me manifesta, à son tour, des craintes sur les intentions du peuple. Je lui répondis qu’il le trouverait toujours magnanime, tant qu’on ne trahirait point les promesses de Février; pt que j’espérais bien, à l’aide de mes amis, à empêcher le peuple de se donner les premiers torts.
1 Je dois dire que je l’engageai avec instances à se ral- *llier sincèrement à la minorité démocratique duGouver-
nement provisoire, afin d’établir un équilibre si néces- |saire au succès de la révolution.
' Il m e répondit qu'il v réfl échirait.
Nous nous trouvions fréquemment d’accord, M. La-
; martine et moi, sur les questions d’ordre et d’intérêt
i général , quoique nos principes nfe fussent pas les mê-
\ mes : car il semblait redouter l’affranchissement des tra- 1 #
\ vailleurs, tandis que je voulais , dans toute l’extension \ praticable, l’abolition du prolétariat.
Il est peu d’hommes pratiques qui aient fait une étude sérieuse des questions sociales agitées aujourd’hui dans la classe ouvrière. Les problèmes les plus neufs sont souvent discutés à fond par des ouvriers, avec une force logique qui, sans aucun doute, ferait défaut à la plupart de nos hommes d’État.
Je ne crains pas de dire que c’est un jugement trop superficiel qui condamne ou ajourne imprudemment tant de mesures impérieuses.
Je prévins aussi le ministre de l’intérieur des murmures du peuple contre les hommes de réaction, et de l’excentricité du club Blanqui, en lui témoignant que je voyais là un grand danger pour l’ordre.
J’avais reçu, le matin, la visite d’uh ami de Blanqui, le nommé Flotte, dont le plus grand défaut est d’avoir le caractère aigri par les souffrances de plusieurs années de détention. 11 me dit que Blanqui était d’accord avec M. Lamartine; qu’il l’avait vu plusieurs fois, et que si Ledru-Rollin voulait, Blanqui irait le visiter!....
— Pourquoi voulez-vous que j’aie une entrevue avec Blanqui? me dit Ledru-Rollin.
— Parce que ses intentions sont peut être moins mauvaises qu’on ne les suppose: quitte à le traiter en ennemi, s’il n’explique pas sa conduite.
— C'est un homme qui a une poche à fiel à la place du cœur, me répondit Ledru-Rollin, et si je le recevais, il irait partout se Vanter de m’avoir imposé ses voloni tés. N’en parlons plus. «
Je n’insistai point, d’autant plus que je partageais l’opinion deM. Ledru, devant laquelle j’eusse fait d’ailleurs fléchir la mienne; en outre, j’étais déjà au courant de certaines intentions qui ne pouvaient me disposer à pactiser avec la poche à fiel.
Je proposai aussi au ministre* ce jour-là, de -porter la garde républicaine, alors en création, au chiffre de six mille hommes, dont cinq mille à pied et mille à cheval, tous bien et dûment républieanisés, capables de faire de la propagande par la conciliation, et de repousser toute tentative de désordre quelconque. Il me répondit que le Gouvernement acceptait déjà avec peine ce nouveau corps dont on lui désignait l’esprit comme trop révolutionnaire; qu’il fallait s’arrêter là, pour le moment.
Je me contentai donc d’augmenter mon personnel d’agents secrets, et je me tins en garde.
Malgré, les protestations mielleuses qu’on me faisait fréquemment, je me défiais, non d’une attaque de vive force , je l’eusse souhaitée , mais des machinations qui nous précipitèrent bientôt dans la seconde période révolutionnaire. -