‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 25 sur 85 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Les premiers mois de la révolution. — Dates significatives. — 2 4 février, 17 mars, 16 avril, 15 mai, 25 juin. — Les ouvriers au Champ de Mars, -r- 14 officiers d’état-major. — Étendards socialistes. * — Offrande à la patrie. — Rumeurs absurdes. — Les communistes. — Les cuisiniers.. — Blanqui et le, comité de salut public. — Louis Blanc et Albert. — Un os à ronger. — Lcdru-Rollin fait battre le rappel. — Agitation et vertige. — La place de l’Hôtel de ville. — Courlais et Duvivier. — Défilé des ouvriers. — A bas les coramu-

. nistes! — Invention du citoyen Marrast. — Vive Louis Blanc! vive Ledru-Rollin! — M. Garnier-Pagès et la popularité. — Dupont de l’Eure. — Abolition du prolétariat. — Le poète Lamartine. — Caractèré de la démonstration du 16 avril. — A. bas la révolution de Février! — Hypocrisie du Gouvernement provisoire. — Adresse des ouvriers du Luxembourg. — Rappel à la concorde. » — Les vrais ré- . publicâins. — La révolution est compromise.

Les premiers mois de la révolution sont marqués cha- : cun d’une date très-significative : .

24 février, 17 mars, 16 avril.

Nous verrons bientôt le 15 mai et le $5 juin!

Le 24 février avait été la victoire du peuple par les armes.

Le 17 mars, sa victoire pacifique par le calme et la raison.

Le 16 avril fut la première journée publique où. la bourgeoisie réactionnaire reprit le dessus,*

Le dimanche, 16 avril, à six heures du matin, les diverses corporations des ouvriers , auxquelles Février et le Luxembourg avaient donné une existence légale, étaient réunies au champ de Mars pour nommer quatorze officiers d’état-major; car, dans la nouvelle organisation de la garde nationale, le pouvoir avait voulivreconnaitre la prépondérance des éléments populaire^. Ainsi, outre les capitaines d’état-major, attachés aux diverses légions, ou avait attribué aux ouvriers, aux étudiants, aux gens de lettres, aux artistes, un' certain nombre de choix des officiers destinés au service de la place de Paris.

Les ouvriers arrivèrent donc de tous côtés, le matin, avec leurs étendards, sur lesquels on lisait, comme en février: Abolition de l’exploitation de l’homme par l’homme! Organisation du travail pacifique! Égalité!

• Les drapeaux furent plantés dans le sol, et les ouvriers so mirent à délibérer. Quelques-uns prirent- l’initiative d’une collecte volontaire, en offrande à la patriei, et il fut décidé qu’on partirait du champ de Mars pour porter cette offrande au Gouvernement dé l’Hôtel do ville, en • même temps que le résultat de l’élection et les vœux du peuple pour la fraternité nationale et la prospérité de la Républiques

Pendant que les ouvriers étaient paisiblement à discuter leurs choix, les rumeurs -les plus absurdesse répandirent tout à coup dans la ville , et mirent toute la population en émoi. On disait que les communistes (la bourgeoisie désignait ainsi les ouvriers réunis au champ de Mars) s’étaient emparés de l’hôtel des Invalides et y avaient mis le feu ; qu’ils pillaient le faubourg Saint-Germain ; qu’on se battait au fauborg Saint- Antoine; que l’Hôtel de ville était attaqué, etc.

. Dans les faubourgs Montmartre et Saint-Denis, on propageait les versions les plus contradictoires et les plus

malveillantes. Les agents que j’envoyai sur les lieux me rapportèrent que les ouvriers paraissaient très-calmes, et que rien dans leurs propos ne dénotait des intentions hostiles.

Plus tard , on vint m’avertir qu’ils abandonnaient le champ de Mars et se dirigeaient, en une seule colonne, bannières en tète, vers l’Hôtel de ville. Leur nombre était évalué à quarante mille. Us s’étaient fait précéder par une vingtaine de délégués, qui durent rassurer le Gouvernement, de la manière la plus complète.

Ce jour-là, j’avais été prévenu que les cuisiniers aussi devaient se réunir dans la cour du Louvre, et que quelques-uns avaient le projet de se porter chez certains restaurateurs du Palais-Royal. Je fis surveiller principalement ce quartier, où l’on n’eut aucune voie de fait à constater.

J’acquisia certitude que Blanqui n’était point au champ de Mars, comme on l’affirmait; et quand bien même ses meneurs eussent été parmi la foule, ils n’eussent point ' réussi à l’entraîner à des actes répréhensibles. Un comité de salut public n’y fut point mis en question, ainsi qu’on l’a prétendu.

Louis Blanc et Albert exerçaient alors sur le Peuple une grande influence. J’avais été à même de juger de leurs tendances toutes pacifiques ; je n’avais donc aucune crainte de ce côté. »

A cette époque, les corporations ouvrières étaient complètement absorbées par l’étude de l’organisation du travail, et ne songeaient nullement à entrer em-Lutto avec le Pouvoir. Les ouvriers attendaient l’amélioration matérielle de leur sort, qu’on leur avait solennellement promise quand on avait peur d’eux.

C’est tellement vrai, que beaucoup de patriotes acciti saient Louis Blanc de paralyser l’instinct révolutionnaire

du Peuple , en l'entretenant d’intérêts matériels seulement. Ils accusaient aussi les collègues de Louis Blanc d’avoir inventé le Luxembourg pour détourner l'attention des ouvriers, et les empêcher de contrôler leurs actes:. « On a donné au Peuple un os à ronger, ajoutaient-ils, jusqu’à ce qu’on soit en mesure de le lui retirer. »

Quoi qu’il en fût, tous ces bruits effrayants et perfides avaient produit leur effet. Le ministre de l’intérieur, qui, mieux que tout autre, devait connaître et juger le Peuple, se laissa aller à la panique générale, et donna ordre de battre le rappel dans tous les quartiers. Au bout d'une heure, la capitale entière était en mouvement: les bataillons se hâtaient d’arriver de tous côtés sur la place de l'Hôtel de ville, pour former un rempart contre les prétendus ennemis de la République. Les faubourgs et la banlieue accoururent également au secours de la République en danger.

Un esprit de vertige semblait planer sur Paris.

Cependant la colonne, qui s’avançait en bon ordre le long du quai, se trouva bientôt en présence de la garde nationale et de la garde mobile, qui, considérant les ouvriers comme ennemis, leur barra le passage. Les abords de la place et du palais étaient inaccessibles, et les travailleurs inoffensifs ne purent pénétrer jusqu'au Gouvernement provisoire. Blessés de cet accueil, ils murmuraient déjà, lorsque le bruit circula parmi eux que Louis Blanc venait d’être assassiné. Ce fut seulement alors qu’éclatèrent des menaces et des imprécations.

Les généraux Courtais et Duvivier firent ouvrir un passage qui permit enfin à la colonne, venue du champ de Mars, de défiler devant les membres du Gouvernement.

Ce défilé s'effectua toutefois à grand'peine. On avait laissé devant l’Hôtel de ville une ligne de gardes natio-

naux , fort épaisse. La haie se resserrait à chaque instant, au point d’arrêter et d’empêcher la manifestation populaire, qui dura plusieurs heures.

Il est â remarquer que pendant tout ce temps-là, une cinquantaine d’individus, apostés vers les marches de l’Hôtel de ville, ne cessèrent de crier: Vive la République 1 à bas les communistes! cri plus ou moins répété par les gardes nationaux, et qui semblait une incrimination provoquante , adressée aux ouvriers. Cette manœuvre, dont on attribue les honneurs de l’invention au citoyen Marrast, produisit son effet: elle scinda le Peuple en deux camps, et ranima les haines apaisées, en apparence, avant cette malencontreuse journée. Et tandis qu’on criait ajn§i : A bas les communistes ! le cortège , en passant , répondit: Vive la République démocratique! vive Louis BlanÇ'! vive Ledru-Rollin !

M. Garnier-Pagès, qui a toujours eu une passion malheureuse pour la popularité, se glissa alors entre ses deux collègues acclamés par le Peuple, et s’empara du bras de Ledru-Rollin. Celui-ci lit un geste pour le repousser :

— « Comment, mon bon, vous me refusez le bras? lui dit Garriier-Pagès.

— Si vous me tendiez plus souvent la main au conseil, répliqua Ledru-Rollin, vous auriez mieux le droit de me prendre le bras en pubüc. »

Le Gouvernement tout entier était alors sur les marches de l’Hôtel de ville. Quelques-uns des membres descendirent au milieu de la garde nationale et du, Peuple, Dupont (de l’Eure) en tète, appuyé sur le bras de Louis Blanc; puis ils remontèrent à la fenêtre de la salle du Conseil.

Et les députations se succédaient à l'Hôtel de ville. C’étaient de nouvelles députations d’ouvriers, venant at-

tester que le Peuple voulait la République démocratique et sociale, l’abolition du prolétariat, l’organisation du travail et de l’association; c’étaient des émissaires de la banlieue qui offraient leur concours au Gouvernement provisoire. Et le citoyen Lamartine , qui tint longtemps la parole au milieu de celte crise, répondait que « au- « cune division possible n’existait entre les membres du « Pouvoir;» ajoutant, nn peu plus bas, que « l’indivisi- « bilité du Gouvernement provisoire devait être la con- • « quête civique de cette magnifique et unanime mani- « fe6tation. »

Là, en effet, était le caractère de la démonstration du 16 avril. Le sentiment du Peuple, sinon son projet, était opposé à la majorité contre-révolutionnaire du Gouvernement , qui appela à son aide la garde nationale , grâce à la connivence inexplicable du ministre de l’intérieur.

M. Ledru-Rollin ayant fait battre le rappel , tous les ennemis de la révolution trouvèrent l’occasion excellente pour venir protéger leurs complices de l’Hôtel de ville; et c’est ainsi que la bourgeoisie de la garde nationale cria toute la soirée: « A bas les socialistes! » c’est-àdire: « A bas la révolution de Février ! » tandis que le Peuple criait: « A bas le prolétariat! »

* Aussi le 16 avril fut-il surnommé la journée des dupes. '

La réaction seule y trouva son compte.

Ce qui n’empêcha pas le Gouvernement provisoire de comparer, le lendemain, dans ses proclamations, la journée bourgeoise du 16 avril à la journée populaire du 17 mars.

On lisait dans la proclamation du 17:

« Le 16 avril n’a fait qu’ajouter une consécration à ce qu’avait si puissamment inauguré le 17 mars. De

même que le 17 mars, le 16 avril a montré combien sont inébranlables les fondements de la République. Citoyens, l'junitè du Gouvernement provisoire représente l’unité de la patrie. C’est ce que vous avez compris; grâces vous en soient rendues 1 »

Effectivement, il y avait dans la nation la même harmonie qu’à l'Hôtel de ville: une scission profonde, hélas! entre les deux classes de citoyens; — l’anarchie!

11 est manifeste, d’après ces aveux et ceux de M. Lamartine, dans ses éloquents discours aux députations, que le 16 avril fut provoqué et exploité par la majorité réactionnaire du Gouvernement , et servit à sa consolidation.

Et cependant, le lendemain, les ouvriers du Luxembourg protestèrent par une adresse publique. La presse et l’opinion interprétèrent de mille façons celte journée énigmatique, et le Gouvernement lui-même, le 18 avril, fut obligé de rappeler à la concorde les citoyens des diverses classes, recommençant, depuis deux jours, de déplorables hostilités.

Les vrais républicains, les partisans de la République démocratique et sociale, ne se trompèrent point, cependant, sur la signification du 16 avril et sur la fatalité de ses conséquences.

Ils comprirent, à ce moment, qu’on trahissait la révolution, et que la destinée de la République était compromise.

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