‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 28 sur 85 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Pressentiments de nouveaux troubles. — Armement de Paris. — Petit arsenal de la Préfecture. — Les sapeurs pompiers et les forts des halles. — Rondes nocturnes. — Le général Courtais. — Le Luxembourg et la caserne Tournon. — Projet d’enlever le Gouvernement. — L’ Hôtel de ville. — La ribotte des fusils. — Opinion des Anglais sur la garde nationale. — Guerre civile. — A bas le fusil. — Le premier commis de la Franee. — Vérités banales. — La loi et l’histoire. — Les prétendants. — L’éducation publique. — Le conseil des ministres. — - Les ambitions privées. — Le suffrage universel. — La popularité et les décorations. —Organisation de la garde nationale. — Réduction de l’armée. — Retour de la confiance. — Association. — Les boutiquiers. — Achats et ventes. — Les haillons et le boulanger. — Le Mont-de-piété. — Les enfants ont faim. — Du pain pour deux jours. — Palais et mansardes. — Les rêves du bourgeois. — A grand peuple, gouvernement patriotique.

Après ces secousses récentes, tout semblait remis en question. La confiance du peuple, la concorde de toutes les classes de citoyens avaient jusque là protégé la sécurité publique. Depuis les émotions d’avril, on songea davantage à se prémunir contre les éventualités de troubles que chacun pressentait.

Quoique le Gouvernement eût fait distribuer déjà une immense quantité de fusils, il était difficile de satisfaire tous les citoyens qui réclamaient des armes. Moi-même, je dus m’organiser un petit arsenal pour me défendre ,

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au besoin, contre des attaques imprévues. J’obtins quelques milliers de cartouches, et des fusils, destinés, en cas d’urgence, aux sapeurs pompiers, dont le commandant m’avait promis le concours immédiat. La caserne des pompiers est attenante à la Préfecture.

Je n’aurais eu également qu’un ordre à envoyer aux halles pour avoir, tout de suite, quelques centaines d’hommes déterminés.

On dressa un plan militaire de la Préfecture ; elle est facile à envahir par surprise ; mais, avec des précautions militaires suffisantes et une bonne garnison, elle deviendrait un poste redoutable. La nuit, on faisait des patrouilles intérieures et extérieures. Le général Courtais et le ministre Ledru-Rollin, dans leurs rondes nocturnes, ne trouvèrent jamais notre vigilance en défaut; car il était indispensable, en temps révolutionnaire, d’avoir une certaine force, toujours disponible et capable d’en imposer.

Le Luxembourg avait aussi conçu des craintes. J’y envoyai un poste de volontaires dévoués, et je renforçai la caserne Tournon, voisine de ce palais, afin qu’elle pût y porter de prompts secours, si quelque attaque l’exigeait.

C’était là que le Gouvernement provisoire tenait conseil le plus souvent, et cent hommes résolus l’eussent enlevé sans résistance: il fallait donc confier aux révolutionnaires eux-mêmes la garde des dictateurs de février.

Sans désigner ici personne, j’avais acquis la certitude que la question d’un enlèvement avait été agitée en certains lieux, que je fis surveiller spécialement.

L’Hôtel de ville était aussi armé en guerre. Les royalistes appelaient cela une ribotte de fusils .

Nos voisins d’outre-mer ne peuvent comprendre l’institution de la garde nationale. Ils prétendent qu’un gou-

vernement sage devrait la détruire entièrement, et s’en reposer pour la sûreté de la capitale sur une armée en permanence dans ses murs. Outre le grand nombre de troupes qu’uu pareil système nécessiterait, le peuple, lorsqu’il se croirait en droit de s’insurger, saurait bien trouver des armes, et il se ferait un moyen d’attaque de toute chose. Une guerre civile horrible s’engagerait et ne se terminerait que faute de combattants. Mettez les actes du Gouvernement en rapport avec la volonté générale, et vous pourrez alors déposer le fusil, sans crainte de désordre. • »

Un gouvernement réactionnaire craindra toujours les exigences du peuple; mais ceux qui connaissent le bon • sens pratique des ouvriers, savent qu’ils se contentent dé 'Sa stricte exécution des promesses qu’on leur a fai* tes, et qu’ils seraient disposés à appuyer avec enthou' siasme un pouvoir assez modéré pour se considérer seulement comme le gérant des intérêts de tous.

Pour en arriver là, le président ne doit être que le premier commis de la raison sociale du pays. S’il devient accapareur ou incapable, la nation lui retire son mandat, et tout est dit

Charger un homme du gouvernement de tous les autres, c’est vouloir les frustrer de leur liberté.

Ces vérités sont banales; elles ne sauraient trop le devenir. Que les citoyens s’habituent donc à mettre la loi au-dessus de tout, et l’histoire n’aura plus à enregistrer des massacres sans fin, pour tel ou tel prétendant

L’éducation obligatoire et gratuite formerait une génération d’hommes de bon sens. Chaque jeune citoyen apprendrait, en résumé, les lois qui maintiendraient le droit commun.

Les départements enverraient leurs cahiers d’observations à l’Assemblée, qui en ferait l’analyse, et les sou-

mettrait par son vote au Conseil des minisires. Ce Conseil choisirait, dans son sein, un président, sans aucune suprématie sur ses collègues, et organiserait la mise en œuvre des décrets, qu’il proposerait ensuite à la sanction de l’Assemblée.

Je ne fais que reproduire ici la pensée d’hommes de bonne foi, qui voudraient en finir avec les tiraillements suscités par les ambitions privées! ... :

En viendra-t-on là sans avoir encore recours à la violence? Espérons-le! .. .

Le peuple doit considérer le suffrage universel comme son arme véritable; il doit bien étudier les candidats qui se présentent pour obtenir sa confiance. 11 n’en est en- ‘ core qu’à bégayer la science socialiste. 11 ne saurait trop * se défier des flagorneries qu’on lui prodigue. Ce rappel à sa propre dignité lui éviterait des mécomptes pour l’avenir. * ' . *

La popularité est la plus belle des récompenses ; gardez-vous de l’accorder au hasard, comme on a fait pour les décorations.

Deux cent cinquante mille citoyens étaient alors armés et inscrits sur les cadres de la garde nationale. Il eût été à désirer que tous fussent pourvus d'un uniforme, et que pour équiper les citoyens les moins aisés, les plus riches de chaque compagnie eussent contribué à une large souscription. La bonne harmonie, si nécessaire à l’ordre social, y aurait gagné, et l’on aurait vu disparaître toute rivalité jalouse. •

Avec une garde nationale bien organisée, un corps de réserve de cinq ou six mille hommes eût suffi dans Paris pour les services extraordinaires; l’armée aurait pu ainsi être réduite d’un bon tiers. C’est 180 millions d’économie, que l’État aurait été maître d’appliquer à des défrichements pour diminuer le trop plein des villes.

Où l’émeute aurait-elle pris alors ses éléments? Plus d’émeutes, plus d’inquiétudes. Les alarmistes n’ayant aucun prétexte pour souffler la peur chez le négociant, le commerce eût retrouvé une allure vigoureuse, et, par suite, cette confiance, que tout le monde appelle d’un air effaré, serait revenue toute seule et tout naturellement.

D’un autre côté, tout en préparant une constitution plus large que celle qu’on nous a confectionnée, le Gouvernement avait pour devoir de faciliter l’association des classes de travailleurs, et si quelques hommes intermédiaires eussent été déplacés par ce mouvement industriel, cela , du moins , ne les eut pas empêché de bien dîner.

Qu’on interroge trente mille boutiquiers de Paris, ils diront que l’escompte et le monopole des grandes maisons les ruinaient avant février! Aujourd’hui, ils se plaignent de ne plus vendre; mais d’où vient que la vente est arrêtée? Quels sont donc leurs clients? Leur vraie clientèle n’est-elle pas dans le peuple? Ne sont-ce pas les masses qui déterminent les grands mouvements d’achats ou de ventes? Or, aujourd’hui, ce peuple affamé en arrive aux haillons, plutôt que de distraire le centime qui doit aller chez le boulanger 1...

S’il reste encore un vêtement ou une couverture dans un ménage nécessiteux, on voit bientôt une pauvre femme. entrer furtivement, la larme à l’œil , chez un commissionnaire au Mont-de-piété. Celui-ci déroule le paquet et demande:

— Combien voulez-vous sur ça?

— Donnez-moi dix francs. —

Le commissionnaire repousse le paquet et répond :

— Nous sommes encombrés de hardes ; on ne peut vous donner que quarante sous. —

La pauvre femme insiste pour avoir au moins cinq francs, alléguant que cette loque est encore très-bonne et qu’elle a coûté vingt-cinq francs.

Tout est inutile, le jugement est prononcé.

Alors, elle reprend son paquet et se retire; mais aussitôt elle songe que ses enfants ont faim, qu’elle n’a plus rien à leur donner. .. Elle rentre prendre les deux francs de la piété.

Il y aura du pain pour deux jours !

Paris a de beaux palais, mais il a d’affreuses mansardes !...

Pendant que le pauvre s’abstient forcément, le riche resserre sa dépense et garde ses capitaux. Le boutiquier voit arriver ses échéances et le terme du loyer. Il a aussi ses douleurs. S’il dort un instant, il rêve faillite; mais l’amour propre du bourgeois le domine toujours. Au lieu d’accueillir les réclamations de ses clients les ouvriers, il récrimine et se rallie aux banquiers sespatrôns, pour étouffer ce cri de justice. 11 ne voit pas qu’il tire sur les siens. 11 s’emporte et ne parle que de fusiller. Sans doute, il aurait raison de se défendre, si l'ouvrier venait piller sa boutique; mais jusqu’à présent , quoi qu’on ait pu dire, sur cent ouvriers on en trouverait quatre-vingt-dix-neuf tout prêts à exécuter les misérables qui tenteraient de profiter d’une insurrection pour se livrer au pillage et à la vengeance.

Ces réflexions ne sont pas tout à fait hors de mon sujet. J’ai été à même d’étudier la pensée politique et les actes du peuple travailleur; et sans s’abuser sur les défauts que l’absence de l’éducation laisse subsister en lui , on peut dire que tous les sentiments généreux lui sont familiers. Avec un tel peuple, que de grandes choses pourrait faire un gouvernement intelligent et patriotique !

Rappelons-nous qui vint le premier apporter son offrande sur l’autel de la patrie?

C’est le travailleur! De même que, le premier aussi, il avait versé son sang sur les barricades de la République.

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