CHAPITRE VII
Le 25 avril. — Ouverture des élections. — Prévisions diverses. — Effroy des royalistes. — Les effrontés , les habiles et les lèches. — Professions de foi. — MM. Billault, Dufaure, Dupin, Barrot, Thiers,
— Manœuvres en province. — La nouvelle Trinité. — L’ordre, la famille, la propriété. — Moralité de la monarchie. — Réformes sociales. — Le communisme et les campagnes. — Grands et petits.
— Circulaires du ministre de l’intérieur. — Le bulletin de la République, n.° 16. — George Sand. — La fausse représentation nationale. — Agitation de Paris. — Les clubs et leurs candidats. — Le sourd-muet. — Unité de la bourgeoisie. — Le Constitutionnel, le Siècle et le National. — Les faux ouvriers. — Comité populaire.
— Le Luxembourg et le club des clubs. — Négligence des plébéiens. — Les élections de juin et de septembre. — Louis Blanc le 2"'. — Fraudes électorales. — Proclamation du 23 avril. — Les 54 députés de Paris. — Lamartine et Lamennais. — J’ai 153,179 voix.
— Compliments et bouquets.
Le Gouvernement provisoire avait fixé le 25 avril pour l’ouverture des élections générales. Le résultat de cette première application du suffrage universel inquiétait tous les partis, et personne n’aurait pu deviner la proportion de conservateurs et de républicains , qui allait sortir de cette loterie.
Les royalistes, d’abord effrayés, n’osèrent pas même se présenter dans les premiers temps, et semblaient convenir qu’il fallait être républicain pour organiser la Ré*
publique. Peu à peu, les plus effrontés se risquèrent, puis, les habiles, et jusqu’aux plus timides, qui s’étaient cachés après leur lâcheté en Février. On lut ainsi successivement des professions de foi, humbles et entortillées, de M. Billaut, de M. Lasteyrie , de M. Dufaure, de M. Dupin, de M. Barrot, et meme de M. Thiers. Cela nous parut assez bouffon , et nous étions bien loin alors de redouter l’influence de çes coteries, si récemment vaincues.
Mais les riches, les financiers, les propriétaires, les nobles et les abbés se remuaient cependant avec accord dans toutes les provinces, et corrompaient l’opinion par toutes sortes de manœuvres calomnieuses. On se rappelle les mensonges impudents qu’inventaient chaque jour leurs feuilles périodiques , à Paris et dans les départements. De tous côtés, les réactionnaires criaient au communisme et à l’anarchie, pour effrayer les populations flottantes, et les rallier aux prétendus amis de l’ordre.
C’est alors qu’ils découvrirent cette fameuse trinité nouvelle, destinée à remplacer la formule: liberté, égalité, fraternité. — L 'ordre, la famille et la propriété furent censés menacés par la République et défendus par les hommes de l’ancien régime. Le bon ordre, en effet, que la monarchie avait su maintenir 1 L’édifiante moralité qu’on remarque dans les familles des riches ! Et comme le droit de propriété est bien réparti en France! Quelle aisance dans la population ! Vraiment, il faut être insensé pour réclamer quelques réformes sociales!
La République, qui seule peut garantir un ordre durable, une famille digne de respect, et une propriété légitime; la République, qui veut, au contraire, universaliser la famille et la propriété, fut donc attaquée avec ses propres armes; et les bourgeois réussirent si bien
dans leur hypocrite tactique, qu'une certaine épouvante envahit les classes moyennes et les campagnes. Les paysans votèrent donc pour leurs seigneurs, les ouvriers pour leurs patrons, les pauvres pour les riches, les petits marchands pour les banquiers, les petits propriétaires pour les usuriers, — tous les exploités pour leurs maîtres !
La liste des élections départementales présenta tous les noms de l’ancienne chambre monarchique, avec quelques millionnaires et quelques évêques de plus.
Le ministre de l’intérieur, qui voyait de loin toutes les intrigues des contre-révolutionnaires, adressa à ses agents plusieurs circulaires vigoureuses, qui furent âprement critiquées par la presse royaliste, ainsi que le fameux Bulletin de la République, n° 46, rédigé par George Sand, et dans lequel on remarque le passage suivant:
« Dix-huit ans de mensonge opposent au régime de la vérité, des obstacles qu'un souffle ne renverse pas. Les élections, si elles ne font pas triompher la vérité sociale J si elles ne sont que l’expression des intérêts d’une caste, arrachée à la confiante loyauté du peuple, les élections, qui devraient être le salut de la République, seront sa perte, il n'en faut pas douter. 11 n’y aurait alors qu’une voie de salut pour le Peuple qui a fait les barricades , ce serait de manifester une seconde fois sa volonté , et d’ajourner les décisions d’une fausse représentation nationale. »
Paris était encore bien plus agité que la province. Les clubs de toute nuance faisaient courir leurs listes et appelaient les candidats à venir exposer leurs doctrines. Les murailles étaient couvertes d’affiches , et les bulletins de votes étaient distribués par millions dans la ville. Le nombre des candidats était fabuleux, et la collection de leurs professions de foi serait un des documents les
plus curieux sur la variété de l’esprit humain. Tous étaient fort bons patriotes; mais chacun avait des raisons spéciales pour mériter la confiance de ses concitoyens. Les uns tenaient leur titre do leur père ou de leur fils, de leur richesse ou de leur pauvreté, de leur ignorance ou de leur éducation; la plupart de l’état auquel ils appartenaient: les généraux voulaient représenter l'armée, les avocats la législation; il y eut jusqu’à un sourd-muet qui demanda les suffrages de Paris pour parler par signes à la Constituante.
Mais, au milieu de tant de concurrents, la bourgeoisie sut pourtant organiser une certaine unité. Les journaux conservateurs, comme le Constitutionnel, le Siècle et le National, devenus ministériels, s’entendirent à. peu près sur une liste commune, composée des anciens députés
de Paris, de la fraction modérée du Gouvernement pro-
visoire, de quelques faux ouvriers, quelques généraux et quelques abbés.
Le Peuple de son côté, organisa des comités pour choisir des candidats démocratiques. Les délégués des travailleurs, réunis au Luxembourg, et le club des clubs , passèrent aux voix une liste composée des quatre membres du Gouvernement, Louis Blanc, Albert, Ledru-Rolljn et Flocon; du préfet de police Caussidière; de Pierre Leroux, Barbés ; Thoré, Raspail, Proudhon, et d’une vingtaine d’ouvriers de tous métiers.
Mais les électeurs plébéiens négligèrent, en grand nombre , de se faire inscrire aux municipalités et d’exercer leur droit de vote. Le parti démocrate et socialiste n’avait pas encore constitué cette unité imposante qui l’a fait réussir dans les élections de juin et de septembre.
Aussi, la liste combinée du Constitutionnel , du National et du Siècle passa-t-elle presque entière; et Louis
Blanc, qui avait cependant une si grande popularité, n’arriva que le 27*.
Dieu sait l’agitation et le mouvement que s’étaient donnés les meneurs d’élection. Jusqu’à la fin, on employa bien des manœuvres et des fraudes: par exemple, dans quelques mairies, les bulletins de vote se distribuaient, dans la cour, aux premiers venus, et on en faisait trafic aux portes.
Je crus devoir flétrir ces abus coupables et, rappeler à la conscience politique ceux qui tentaient de fausser les élections. •
On lisait, dans ma proclamation du 23 avril:
« 11 faut que chacun saisisse les conséquences désastreuses qui peuvent résulter d’une représentation nationale tronquée; il faut que la voix du Peuple soit la voix de Dieu; que le sentiment politique intime se révèle pur et sans souillure de ces trafics scandaleux, qui, sous le régime tombé, altéraient même les votes des privilégiés.
« Qu’il n’en soit plus ainsi, pour la gloire et le bonheur du Peuple républicain; qu’il écrase sous le poids de sa moralité les manœuvres de quelques hommes qui veulent porter atteinte à la sainteté de ses devoirs; et la France régénérée entraînera par son exemple l’humanité tout entière à l’adoption de ses institutions.
« Dans tous les cas, les mesures sont prises pour que toute fraude soit découverte, et justice sera faite du crime que la conscience publique réprouve le plus: l’attentat à la souveraineté du Peuple par la ruse, quand on n’ose plus la combattre ouvertement. »
Le dépouillement dés urnes des divers arrondissements de Paris tint, pendant plusieurs jours , la curiosité publique en émoi.
Le 29 avril, à onze heures du matin, les trentequatre représentants de Paris furent proclamés. M. Lamar-
tine sortit le premier, au chiffre de 252,800 voix ; M. Lamennais, le 34 e , réunissait 104,871 voix. Ainsi, la première phalange, expression du suffrage universel, fut enserrée entre deux hommes d’un génie littéraire incontestable.
Les noms de quarante-neuf candidats furent ensuite cités comme ayant eu le plus de voix après los trentequatre élus.
Comme démocrate et comme magistrat, j’avais été porté sur plusieurs listes; 133,779 votes m’appelèrent, vingtième, à représenter le premier peuple du monde.
Ce jour-là, je reçus mille compliments, et je fus étouffé sous les bouquets. Les Montagnards, la garde républicaine, les sapeurs pompiers, vinrent tour à tour me témoigner leur affection fraternelle. Les employés de la Préfecture y joignirent aussi leurs félicitations.
Un fonctionnaire devrait, avant tout, s’assurer l’affection de ses subordonnés. Sa dignité ne peut être atteinte, lorsqu’il montrera une véritable expansion. C’est par ses actes qu’il obtiendra le* respect et l’obéissance, toutes les fois que la nécessité imposera de rudes tâches à accomplir.
Diverses personnes vinrent me voir, et me dirent que, pour me conserver à mes fonctions, bon nombre de citoyens ne m’avaient point porté à la candidature, de peur que je préférasse l’Assemblée nationale à la Préfecture de police.
Comment, après toutes ces démonstrations, ne pas redoubler d’ardeur dans la gestion des affaires? Il eût fallu être dépourvu de cœur et de tout sentiment honnête.