‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 32 sur 85 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Résultat des élections dans les départements, — Les démocrates et les réactionnaires. — Calomnies et lettres anonymes. — Agents royalistes. — Avec de l’or. — L’Assemblée nationale à la Seine. — Rapports des clubs. — Proclamation du préfet — Visite de.M. Lamartine. — Combinaison d’un nouveau gouvernement. — Ledru-Rollin et Flocon. — Avis de M. Lamartine. — 1,300,000 voix. — Entrevue des trois candidats. — Haines et ambitions. — Le palais de l’Assemblée nationale. — La nouvelle salle. — Les sapeurs pompiers. — Le général Courtais. — La garde nationale et la garde républicaine.

Les élections s’étaient faites avec calme , sans qu’aucune démonstration perturbatrice vint fatiguer la capitale.. S’il y eut de l’agitation, elle fut seulement dans les esprits. Toutefois, cette tranquillité extérieure ne se maintint pas jusqu’à l’ouverture de l’Assemblée nationale.

Le résultat des élections, des départements produisit une vive irritation chez les démocrates ardents du peuple parisien. D’un autre côté, les espérances des réactionnaires se manifestaient plus ouvertement, et leurs organes continuaient des attaques calomnieuses contre les élus républicains.

Des lettres de menace, anonymes, étaient adressées de part et d’autre.

On disait que des agents royalistes du plus haut rang s’étaient introduits furtivement dans Paris pour y préparer la contre-révolution, et qu’ils cherchaient à corrompre avec de l’or les citoyens pauvres. Le Peuple se croyait trahi, et parlait de jeter l’Assemblée nationale dans la Seine, si elle ne proclamait pas immédiatement des institutions démocratiques.

Les investigations de quelques agents particuliers me tenaient au courant de la réalité des choses. La quantité de personnes de tonte opinion qui venaient à la Préfecture, les rapports des clubs surtout, achevaient de me donner la mesure exacte de l’émotion publique, qui nécessita, de ma part, l'adresse suivante aux habitants:

« Citoyens,

« Des rumeurs sourdes circulent depuis quelques jours dans tous les rangs de la société; des provocations, soit verbales, soit écrites, sont adressées à une partie de la population contre l’autre. Le devoir du préfet de police est de veiller, en tout temps, à la sécurité des citoyens et à la tranquillité de Paris. L’agitation suscitée par cet appel au désordre a éveillé sa sollicitude; il espère que les vrais républicains comprendront qu’aujourd’hui, plus que jamais, le Gouvernement doit compter sur leur appui énergique. Au moment où les représentants du Peuple vont se réunir, quand les questions les plus graves vont se discuter, quand les institutions républicaines vont passer des idées dans les actes, recevoir, après les acclamations de l’instinct et du sentiment populaires, la consécration de la raison pure et réfléchie des représentants du Peuple, et assurer son bien-être; quand, enfin, tontes les forces qui constituent l’humanité s’apprêtent à sanctifier la République,

notre idole, irons-nous, citoyens, former deux camps ennemis, et montrer au monde, qui a les yeux sur la France, qu'au pied de nos monuments, où nous avons inscrit ces mots sublimes: Liberté, Egalité, Fraternité, des enfants de la même patrie sont armés les uns contre les autres?

« Vos magistrats, citoyens, celui-là surtout que vous avez appelé au poste qu’il ne veut occuper que pour concourir, dans la limite de ses forces, à votre sécurité à tous, se refusent à croire à un pareil égarement. La lutte à ihain armée, quand s'ouvre l’arène de discussion des idées, ne peut être que l’œuvre de traîtres à la République, ou d'insensés voulant amener dans l'ordre matériel le désordre de leur esprit. Mais ceux-ci, la République les renie pour ses enfants; elle n'a engendré que des cœurs dévoués et généreux, et c'est à ces vrais républicains qu’elle confiera le sort de ses destinées.

«Paris, le 3 mai 18^8. .

« Le préfet de police ,

« CàUSSIDIÈRE. >9

Je voyais arriver le jour de l'ouverture de l’Assemblée avec plaisir, pensant que la représentation nationale, par son attitude, ferait cesser ces clameurs sans fin, et qu'elle comprendrait les nouveaux devoirs imposés à tous par la révolution de Février.

Sur ces entrefaites, M. Lamartine vint me voir à la Préfecture.

Je l'avertis du mécontentement sourd qui existait chez le peuple, et des bruits qui couraient sur la formation du nouveau gouvernement:

— Les uns parlent d'un pouvoir, composé de trois membres; les autres veulent nommer un président. Si

le premier mode est adopté,- il me semble qu’en adjoignant à votre nom ceux de Ledru-Rollin et de Flocon, les intérêts du peuple et de la bourgeoisie seraient ainsi satisfaits en même temps.

. — Cette combinaison ne serait point acceptée, me répondit-il; c’est tout au plus si Ledru-Rollin pourrait y i être introduit: quant à Flocon, il n’y faut point songer. Les quinze cent mille voix que je viens d’obtenir ne m’ont été données que parce que j’ai présenté des garanties do paix et d’ordre; j’ai vu depuis trois ou quatre jours plusieurs centaines de députés qui se rallieront îtous à ces principes. »

Je n’insistai pas autrement; mais j’ajoutai que pour Rassurer la paix et l’ordre, si ardemment désirés ^par tout le monde, il était indispensable que le Peuple comptât de vrais révolutionnaires parmi les membres du

I j nouveau pouvoir.

J’appris ensuite de M. Ledru Rollin que lui et Flocon avaient eu une entrevue avec M. Lamartine; qu’on avait parlé de ce projet; que M. Lamartine n’était pas alors ? éloigné de s’y prêter, mais que l’amour-propre de Flocon avait rendu tout arrangement impossible.

L Ainsi, on arrivait à l’ouverture de l’Assemblée avec des craintes et des haines d’une part, et d’autre part avec des espérances et des ambitions.

Le 5 mai, je me rendis au palais de l’Assemblée nationale, pour visiter la nouvelle salle dans tous ses dé-

tails et m’assurer, qu’elle n’offrait aucun danger.

J’étais accompagné du chef de la police municipale , du chef de la première division, du commissaire de police du palais de justice , et du colonel de la garde républicaine.

Un poste de sapeurs pompiers et de garde républicaine y était déjà installé.

Après avoir donné les instructions les plus minutieuses à M. Terchon, commandant des sapeurs pompiers, ainsi qu’au colonel de la garde républicaine, en ce qui concernait leurs attributions , j’entrai dans une salle où se trouvaient réunis le général Courtais, ainsi que plusieurs officiers d’état-major et divers fonctionnaires.

J’annonçai alors au général qu’un piquet de cent hommes était commandé pour un service de sûreté à l’ouverture de l’Assemblée.

Le général Courtais me répondit que la garde nationale ayant revendiqué l’honneur de garder seule l’Assemblée, le Gouvernement provisoire avait donné l’ordre que ce service lui fût exclusivement réservé.

Je témoignai mon mécontentement d’une mesure qui semblait mettre en suspicion la garde républicaine, dont on n’avait eu qu’à se louer.

On m’enlevait ainsi un moyen de sécurité, indispensable dans un temps révolutionnaire. Sans anticiper sur les événements, je puis affirmer que si, plus tard, on avait eu un poste de garde républicaine à l’Assemblée, nul n’eût osé en franchir le seuil. Le patriotisme de cette garde, bien connu, eût suffi pour maintenir le Peuple, auquel elle eût fait comprendre la culpabilité de cette démarche.

Je vis encore dans ces défiances singulières la continuation d’un système arrêté pour amoindrir l’impor- . tance de mes fonctions.

Jo suis convaincu, d’ailleurs, que la garde nationale n’eut point été formalisée de voir un poste de sûreté, occupé par une garde qui avait tant d’intérêt au maintien de la République. C’eût été une garantie morale et matérielle de plus contre toute tentative de désordre.

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