CHAPITRE IX
Le A mai. — Ouverture de l’Assemblée nationale. — Champ clos. — Cortège du Gouvernement. — Vive Lamartine! — Marche triomphale du futur président. — Entrée dans la salle de la Constituante.
— Dupont (de l’Eure), Lamartine et Louis Blanc. — M. Audry de Puyraveau. — Physionomie de l’Assemblée. — Béranger et M. la Rochejaquelein. — Un banc de royalistes. — La cime de la Montagne. — Barbés et les Arago. — Le moine en froc blanc. — M. Lamennais et M. Montalembert. — La coterie du National. — Les nouveaux venus. — Le costume. — La mode de la Convention. —
v piscours de Dupont (de l’Eure). — Le Gouvernement remet ses pouvoirs. — Adhésion unanime à la République. — Déclaration de l’Assemblée. — Le général Courtais. — L’Assemblée devant le Peuple.
— Enthousiasme. — Qu’est devenue la fraternité ? — Triste prédiction. — liamlet. — Des mots!
C’était un jour bien impatiemment attendu que le U mai!
Tous les partis, toutes les espérances, tous les regrets, toutes les ambitions, arrivaient là en champ clos.
Le sort de la République allait dépendre, en effet, de cette étrange réunion d’hommes, où toutes les vieilles idées, tous les vieux intérêts semblaient dès lors en majorité.
A. midi, la salle des séances était déjà envahie par plus- de cinq cents représentants.
Le Gouvernement provisoire, réuni au ministère de la justice, sur la place Vendôme, pour se rendre en corps à l’Assemblée, s’avança, vers midi et demi, entre une haie de gardes nationaux. Tout le long de la route, on entendit crier partout: Vive la République I Vive Lamartine l
On eût dit que le cortège accompagnait la marche triomphale du citoyen Lamartine, que les vivat enthousiastes répétés sans cesse par la bourgeoisie de la garde nationale paraissaient désigner à la présidence de la France. Un nuage n’avait point encore couvert sa popularité.
Les cris de: Vive le Gouvernement provisoire furent aussi proférés, mais rarement.
Bientôt le Gouvernement fit son entrée dans la salle de la Constituante, Dupont (de l’Eure) en tète et soutenu par Lamartine et Louis Blanc.
Le citoyen Audry de Puyraveau présidait, comme doyen d’âge. .
La physionomie de l’Assemblée était curieuse. Les places avaient été choisies un peu au hasard, et l’on s’étonnait de mélanges singuliers. A droite, presqu’au-dessus de Béranger, un banc de légitimistes, M. de la Rochejaquelein entre autres; puis, un banc de royalistes, autour de M. Barrot: MM. Dupin, Duvergier de Hauranne, de Malleville, Remusat; à la cime de la gauche, à l’angle extrême de la Montagne, Barbés, Etienne et Emmanuel Arago.
C'est là qu’était marquée ma place de représentant.
Un peu plus loin, les deux places réservées à Baune et à Martin-Bernard; puis, Félix Pyat, Guinard, David (d’Angers), et l’abbé Lacordaire, en froc blanc. Au-dessous de lui, M. Lamennais. En face de la tribune, M. de Moïitalembert.
La coterie du National occupait la gauche, au-dessus des bancs ministériels.
Les députés nouveaux venus, étrangers aux anciens
partis, étaient, en général, relégués dans les fonds, à
l'extrémité de cette vilaine salle longue, où la moitié des assistants n’entendait rien. * . .
On avait beaucoup parlé à l’avance du costume dé- "■ crété par le Gouvernement. Personne, ou à pou près, ne s’y était conformé, pas même les membres du pouvoir. -J’étais peut-être le seul avec le gilet blanc, à grands revers, à la mode de la Convention.
Lorsque la première émotion fut calmée, le citoyen Dupont (de l’Eure) monta à la tribune et lut un discours préparé en commun avec ses collègues, pour remettre collectivement les pouvoirs du Gouvernement républicain à l’Assemblée nationale:
« Citoyens représentants du peuple,
« Le Gouvernement provisoire de la République vient s'incliner devant la nation, et rendre un hommage éclatant au pouvoir suprême dont vous êtes investis.
« Elus du Peuple! soyez les bienvenus dans la grande capitale, où votre présence fait naître un sentiment de bonheur et d’espérance qui ne sera pas trompé.
« Dépositaires de la souveraineté nationale, vous aflez fonder nos institutions nouvelles sur les larges bases de la démocratie, et donner à la France la seule constitution qui puisse lui convenir, une constitution républicaine. » *
(Cri universel: Vive la République t)
« Mais, après avoir proclamé la grande loi politique qui va constituer définitivement le pays, comme nous, citoyens représentants, vous vous occuperez de régler l’action possible et efficace du Gouvernement dans les
rapports que la nécessité du travail établit entre tous les citoyens, et qui doivent avoir pour base les saintes lois de la justice et de la fraternité.
« Enfin , le moment est arrivé pour le. Gouvernement provisoire de déposer entre vos mains le pouvoir illimité dont la révolution l’avait investi. Vous savez si, pour nous, cette dictature a été autre chose qu’une puissance morale, au milieu des circonstances difficiles que nous avons traversées.
« Fidèles à notre origine et à nos convictions personnelles, nous n’avons pas hésité à proclamer la République naissante de Février.
« Aujourd’hui, nous inaugurons les travaux de l’Assemblée nationale, à ce cri qui doit toujours la rallier: Vive la République I »
Puis, le ministre de la justice invita l’Assemblée à commencer ses travaux et à se diviser en bureaux pour procéder à la vérification des pouvoirs.
Deux heures après, l’Assemblée rentrait en séance, et le citoyen Olivier (de Marseille) ayant réclamé de chaque député admis l’adhésion personnelle à la République, l’Assemblée entière se leva aux cris de: Vive la République!
Bientôt, un député de la Seine proposa la proclamation suivante, qui fut votée d’enthousiasme:
« L’Assemblée nationale,
« Fidèle interprète des sentiments du Peuple qui vient de la nommer,
« Avant de commencer ses travaux,
« Déclare, au nom du Peuple français, et à la face du monde entier, que LA RÉPUBLIQUE, proclamée le 24 février 1848, est et restera la forme du gouvernement de la France.
« La République que veut la France a pour devise: liberté , égalité , fraternité.
« Au nom de la patrie . l’Assemblée conjure tous les Français de toutes les opinions d’oublier d’anciens dissentiments, de ne plus former qu’une seule famille. Le jour qui réunît les représentants du Peuple est pour tous les citoyens la fête de la concorde et de la fraternité.
« Vive la République l »
Mais, tout à coup, au milieu des applaudissements, le général en chef des gardes nationales, le citoyen Courtais, vient exprimer le vœu du Peuple, qui appelle le Gouvèrnement et l’Assemblée pour acclamer la République sur les marches du palais, en face du soleil.
Alors, tous les représentants du Peuple suivent le président et vont défiler devant une foule immense qui encombrait le péristyle, les cours, la place, les quais et le pont.
Ce moment fut solennel. La grande voix du Peuple répondait comme un écho sympathique à la voix de ses mandataires; et durant quelques minutes, tout le monde obéit à un entraînement religieux.
Depuis les premières manifestations des combattants de février autour de l’Hôtel de ville, aucun spectacle de la révolution n’eut plus de grandeur et de patriotisme que cet instant, si fugitif, où la population et le pouvoir issu du suffrage universel semblaient être animés d’une seule ame et d’un seul esprit.
Sous le règne de l’Assemblée, qu'est devenue, hélas! cette harmonie précieuse, qui devait être le prélude d’une véritable fraternité?
Dès le lendemain, on lisait, dans la Vraie République j cette prévision que l’avenir a justifiée :
« La fête a été magnifique, à l’intérieur de la salle aussi bien qu’au dehors. Mais cependant, sous cet en-
thousiasme des neuf cent citoyens choisis par les électeurs, il est permis de se demander quels sentiments, quelles idées s’agitent. Une assemblée est comme un homme. On la peut juger à première vue , sur sa physionomie. La république sociale et populaire, la république de l’égalité et de la justice, combien compte-t-elle d’adorateurs dans cette réunion de bourgeois qui la considéraient hier comme un crime ou une folie?
« En quittant la salle, les vrais républicains songeaient peut-être à la belle scène d’Hamlet : Des mots, des mots, des mots! »