‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 35 sur 85 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

La Pologne et l’Italie. — Trahison de 1830. — Le 10 mai. — M. Wolowski. — Pétition polonaise. — M. Daragon et M. Lamartine. — Ajournement des interpellations sur les affaires étrangères. — Racca.

— Cendres et ossements. — Les boulets du despotisme. — Les proueurs de là paix. — Les volontaires Italiens. — M. Lamartine donne 2,000 fr. — Les barricadeurt. — Pétition des démocrates français.

— Le 13 mai. — Vive la Pologne! — Le représentant Vavin. — La place de la Madeleine. — Encore le rappel ! — La l r * légion.

— Ordre du jour du 13 mai. — Ajournement de la fête de la Concorde. — Protestation des délégués du Luxembourg et des détenus politiques. — Le droit au travail. — Promesses menteuses. — Les meurt-de-faim. — Blessures saignantes. — Un million perdu. — Le 1 4 mai. — Les délégués des départements. — Le nouveau ministre Recurt. — La commission exécutive. — Le ministre Flocon pris au collet. — Les représentations gratuites. — Fraternisons ! — Préparatifs du 13 mai. — Journée de concorde. — Les clubs mécontents.

— Lettre du citoyen Huber. — Sagesse et prudeuee. — Les chefs du parti populaire. — La bonne aventure.

On disait dans le public que le Gouvernement ne voulait point intervenir dans les affaires de la Pologne et de l’Italie, et qu’on laisserait massacrer les patriotes polonais et italiens, comme on l’avait fait en 1830. Ces versions, jointes à la canonnade de Rouen, irritaient la population contre le Pouvoir.

Le 10 mai, le représentant Wolowski déposa à l’Assem- > Idée nationale une pétition des comités de Posnanie, de

Cracovie et de Galliee, pour solliciter la protection de la République française.

Cette pétition se terminait ainsi:

« Peuple français! pendant dix sept ans, les vaines ])rotestations à notre égard te saisissaient d’une noble et sainte indignation. Aujourd’hui que Dieu t’a rendu ton indépendance, tu ne laisseras pas lâchement assassiner les frères de la Pologne, tes anciens compagnons de gloire, fidèles à ta cause au milieu de tes victoires comme dans ton infortune.

« Français! c’est au nom de nos églises profanées et pillées, de nos femmes et de nos enfants égorgés, de nos villes et villages réduits en cendres; c’est au nom de la plus sainte cause , et dans le moment pour nous le plus décisif, que nous vous demandons appui. Nous vous envoyons nos frères d’infortune, non pas pour qu’ils implorent votre pitié, mais afin qu’ils vous demandent franchement secours contre la barbarie ; qu’ils vous appellent à remplir la sainte mission que Dieu a confiée à votre nation, et que la France ne démentira pas à l’égard de sa sœur expirante sous le poignard de l’assassin.

« 3 mai 1848.

« Joseph Wysocri.

• « Tyszkiewicz.

« Berwinski. »»

Le citoyen Wolowski, à la fin de son discours, récla- I ma l’intervention directe de la France, et invita le Gou- I vernement à faire appel à la nation allemande, à la diète ! de Francfort, pour sauver la Pologne.

Cette motion généreuse fut vivement applaudie, et la » majorité en fixa la discussion au lundi suivant, 15 mai.

A la môme séance, le citoyen Daragon priait l’Assemblée de lui accorder un jour pour interpeller le Gouvernement sur la partie du discours de M. Lamartine, relative aux affaires d’Italie. Ces interpellations furent également ajournées au 18 mai.

En cette circonstance, M. Lamartine se prononça de nouveau contre toute intervention immédiate:

« Nous avons promulgué plusieurs fois déjà, dit-il, et nous avons défini le genre de concours que la nation française prêterait aux nationalités délivrées de l’Italie; le texte de nos paroles sera aussi le texte de nos actes; le drapeau français ne s’avancera qu’à son heure dans les limites que votre sagesse et votre patriotisme universel aura écrites de votre propre main. Mais,- sachezle bien, ce qui s’est passé en 1831 ne se renouvellera pas en 1848, et quand le drapeau français se sera avancé jusqu’où notre politique lui aura dit de se porter , sachez qu’il ne reculera jamais. »

Ainsi donc, l’heure n’avait point encore sonné, et nulle intervention n’a prêté secours, soit aux peuples du Nord, soit à ceux du Midi. En devenant homme d’État, devienton donc aveugle, lâche, et traître à tout sentiment généreux? L’histoire aura-t-elle encore à enregistrer une défection, et les Peuples, un jour, ne nous crieront-ils point: Racca! en nous couvrant des cendres de leurs villes et des ossements des cadavres amoncelés par les boulets du despotisme?

C’est nous qui avons pris l’initiative révolutionnaire; c’était par notre concours que devaient s’universaliser les principes démocratiques. Un million do citoyens ar- \ més se seraient levés comme un seul homme pour affranchir les peuples. Que de sang épargné !

Prôneurs de la .paix, vous l’eussiez obtenue plus sûrement par une attitude énergique, qu’en vous abandonnant sur une pente fatale à l’honneur du nom français !

Cependant la pensée d’intervenir en faveur des Polonais et des Italiens germait dans le Peuple. Plusieurs patriotes français offrirent leur assistance aux comités étrangers siégeant à Paris. Le citoyen Debray vint me trouver, et me fit part de son intention d’aller à Milan \ soutenir la révolte contre les Autrichiens, avec cent vingt • hommes qui mouraient de faim sur le pavé de Paris, et qu’il avait organisés en compagnie de volontaires. Je cherchai à le prémunir contre des pièges; il me réponf dit qu’il était en mesure, et qu’il partait avec des pa^ triotes du pays.

Je lui donnai alors une lettre dans laquelle je le rei commandais à M. Lamartine pour les secours de route nécessaires.

« Ayez bien soin, surtout, en présentant ma lettre à M. Lamartine, lui dis-je, d’insister sur la part active que vous avez prise dans les journées de Février, vous et les vôtres j le titre de combattant des barricades vous fera immédiatement obtenir des subsides pour quitter la capitale. «

En effet, le lendemain, il revint avec deux mille francs que lui avait remis M. Lamartine. J’étais chargé de surveiller l’emploi de cette somme, destinée aux dépenses de première nécessité. Il ajouta que la qualité de barricadeurs, attribuée à son monde, avait produit le meilleur effet, et qu’il allait tout disposer pour se mettre en route.

D’un autre côté, les membres de plusieurs clubs imaginèrent de sanctionner la pétition polonaise par une pétition de démocrates, qui serait apportée à l’Assemblée nationale.

Le samedi, 13 mai, vers dix heures, les pétitionnaires se rassemblèrent donc sur la place de la Bastille. On y remarquait les députations des Polonais, les délégués

(les travailleurs du Luxembourg, des délégués des clubs, des élèves de l’école Polytechnique et de la marine, grand nombre d’officiers de la garde nationale et de gardes nationaux en costume, mais sans armes. La colonne, composée de cinq à six mille citoyens, se mit bientôt en marche le long des boulevards, dans un ordre admirable, en criant: Vive la Pologne! et arriva ainsi au pont de la Concorde. J’y avais fait placer deux commissaires de police, qui introduisirent dix délégués dans le palais de l’Assemblée nationale, où ils furent reçus par le re- * présentant Va vin.

Le citoyen Buchet (de Cublize), président de la délégation, adressa un discours énergique au citoyen Vavin, chargé de faire le dépôt des pétitions sur le bureau de l’Assemblée.

Le citoyen Vavin répondit qu’il appuyerait de toutes ses forces parmi ses collègues l’idée de rétablir la Pologne au rang des États européens, cette nation ayant toujours possédé toutes ses sympathies.

A la place de la Madeleine, du haut d’un balcon, le citoyèn Buchet vint rendre compte au peuple de ce qui s’était passé. Les acclamations qdi l’accueillirent se renouvellèrent lorsque M. Vavin, accompagné d’un autre représentant, répéta devant tout le monde la promesse faite aux délégués.

• L’Assemblée n’en passa pas moins à l’ordre du jour sur la pétition relative aux Polonais.

Malgré le calme de cette manifestation sympathique, on entendit pourtant le rappel dans les 1 er et 2 e arrondissements, et quelques gardes nationaux intervinrent en armes et menacèrent les ouvriers. Peu s’en fallut qu’il ne s’engageât une collision déplorable, car, pour exciter la ire légion, les réactionnaires racontaient qu’on avait désarmé des postes, qu’on se battait sur la place de la Révolution, et que les représentants étaient menacés.

La journée se passa sans autre désordre, mais en rumeurs diverses. Des groupes nombreux, répandus dans les Tuileries, autour de l’Assemblée nationale et Je long des boulevards, discutaient sur un ordre du jour ainsi concu :

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