ORDRE DU JOUR DU 13 MAI
« Gardes nationales du département de la Seine.
« Le général commandant supérieur s’empresse d’informer les gardes nationales du département de la Seine que l’Assemblée nationale a décidé que la seconde grande fête de la République, qui devait avoir lieu demain, 14, serait ajournée au dimanche 21 de ce mois.
« Le représentant du peuple , général commandant supérieur ,
« Signé Court aïs. «
Cet ajournement était Surtout attribué à la résolution prise par les délégués du Luxembourg et par les détenus politiques, auxquels on ayait désigné des places dans de programme de la cérémonie. Les uns et les autres venaient de refuser de s’associer à cette fête, au milieu des circonstances critiques qui menaçaient déjà la patrie.
Les délégués du Luxembourg motivaient leur absten-* tion sur le mépris de l’Assemblée nationale pour cette - première promesse du Gouvernement provisoire: •
« Le Gouvernement de la République française s’engage à garantir l’existence de l’ouvrier par le travail.
« 11 s’engage à garantir du travail à tous les citoyens.
« 11 reconnaît que les ouvriers doivent s’associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail.
« Le Gouvernement provisoire rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va écheoir de la liste civile.
« Garnier-Pagès, maire de Paris , L. Blanc, l y un des secrétaires du Gouvernement provisoire. »
Le manifeste des travailleurs , imprimé dans tous les journaux populaires, finissait ainsi :
« Les promesses faites sur les barricades n’étant pas accomplies, et Y Assemblée nationale ayant refusé dans sa séance du 10 mai, de constituer un ministère du travail et du progrès , les ouvriers délégués au Luxembourg se refusent à assister à la fête dite de la Concorde.
« Lagarde, présidents Besnard, vice-présidents Godier, id.s Lavoir, id.s Lefacre, secrétaires Délit, id.s Petit.
« Paris, le 11 mai 1848. « ,
La déclaration publiée par les détenus politiques n’était pas moins significative:
« Une fête a été décrétée pour le 14 mai.
» Les détenus politiques sont conviés à cette fête. OMais, '
« Attendu que le Peuple meurt de faim;
« Attendu que les blessures de nos frères saignent encore;
« Attendu que la présence des détenus politiques à la fête du 14 pourrait être considérée comme une adhésion à tout ce qui s’est fait politiquement et socialement depuis le 24 février;
« L’assemblée des détenus politiques, convoquée extraordinairement.
« Considérant que des républicains ne peuvent se livrer à la joie lorsqu’ils portent le deuil dans leur cœur;
« Décide, à l’unanimité, qu’elle s’abstiendra d’assister à la fête du 14 mai.
« Les membres de la Commission :
i ( Causes, Geoffroy,.Kersausic, Pellevillain, Rosières, F lotte, H user, Biette, Dlcrospré.
« Membres supplémentaires:
« Caisse, Raymond. «
Enfin, l’ajournement de la fête était commenté de mille façons et vivement critiqué.
Le fait est qn’une des causes principales du retard , c’est que les préparatifs n’étaient point terminés. Trois jours auparavant, je me trouvais au ministère de l’intérieur, lorsque les citoyens Courtais et Iligonnet vinrent annoncer à M. Ledru-Rollin que rien ne serait prêt pour la date indiquée, et lui présenter le devis approximatif des dépenses. Le ministre se récria sur l’énormité des frais, alléguant le devoir de ménager les fonds de l’État. 11 ajoutait qne cette fête était un embarras véritable; mais qu’on ne pouvait plus la supprimer, attendu le grand nombre de citoyens qui- arrivaient déjà de toutes les provinces pour y assister. Faute d’activité et de prévoyance, le temps avait manqué. Il fallut bien céder à la nécessité, et la fête fut remise au 21. Néanmoins la peur y entra pour quelque chose. i S’il a été dépensé, comme on le dit, près d’un mil- 1 lion, pour cette fête, qui n’engendra que division au : lieu de concorde, on aurait mieux fait d’en réduire la somptuosité ornementale, et d’acquitter la dette duGouver- Inement provisoire envers les ouvriers.
Le dimanche, H, les délégués des départements se réunirent au palais National , et se concertèrent sur la conduite qu'ils devaient tenir par suite de ce renvoi au 21 mai.
Ils nommèrent des commissaires chargés de demander explication au ministre de l'intérieur. Ceux-ci, apTès avoir fait antichambre pendant trois heures, commençaient à manifester leur impatience, lorsque le nouveau ministre, M. Recurt, se montra, et leur dit qu'il ne pouvait prendre sur lui de fixer la fête au mardi, 16, ainsi qu'ils le désiraient, mais qu'il allait en déférer à la Commission exécutive, et qu’il leur rendrait réponse sur la place Vendôme.
Ils attendirent là encore vainement plusieurs heures; et, ne recevant aucune réponse, ils envoyèrent une seconde commission dans la cour du ministère de la justice, pour y délibérer. Le citoyen Flocon, qui descendait au même instant, essaya de calmer l’irrilation que tous ces délais avaient produite; il n'y réussit point, et fut même saisi au collet par plusieurs d'entre eux.
Alors arriva le citoyen Recurt, qui offrit aux délégués, comme dédommagement, quatre représentations gratuites dans divers* théâtres de Paris. La plaisanterie étant très-mal reçue, le citoyen Recurt ajouta qu'il y aurait une revue le mardi suivant; que les délégués y seraient appelés pour fraterniser, et qu’on distribuerait des drapeaux.
Dans la soirée du même jour, se prépara pour le lendemain une nouvelle manifestation en faveur de la Pologne. La plupart des délégués de la province se promirent de s'y rendre.
Ces incertitudes et ces retards irritèrent les masses et soulevèrent les plus étranges conjectures. Si la fête avait été donnée le 14, il est probable que nous n’eussions pas
eu la journée du IB. La population entière, réunie au champ de Mars, aurait défilé aux cris de: Vive la Pologne! ainsi qu’on en était convenu entre grand nombre de citoyens. Une manifestation si unanime, en indiquant à l’Assemblée le sentiment popidaire, l’aurait obligée à faire droit aux pétitions précédentes et aurait prévenu ainsi toute démonstration ultérieure.
Cette fête alors aurait été une journée de concorde. Elle eût rallié tous les citoyens dans une pensée commune et empêché pour longtemps des tentatives périlleuses.
Il ne dépend pas des gouvernements., de comprimer les élans généreux des peuples. La France avait pris fait et cause poilr la Pologne et devait avoir satisfaction.
Quelques clubs mécontents résolurent donc de se mêler à la manifestation projetée pour le lundi, mais avec des intentions toutes pacifiques. Huber, qu’on regarde comme un des principaux auteurs de cette journée, fit insérer dans les journaux la lettre suivante:
« Citoyen rédacteur,
« Un bruit faux, mensonger, n’ayant d’autre principe que la calomnie, d’autre but que de provoquer entre les diverses classes de la société la division et la discorde, s’est répandu hier avec une rapidité effrayante.
« Plusieurs centaines de citoyens s’étant concertés pour se réunir aujourd’hui lundi, dix heures, place de la Bastille, à l’effet de porter à l’Assemblée nationale une pétition en faveur de la malheureuse Pologne, des hommes connus par leurs intentions réactionnaires se sont empressés de semer l’alarme en attribuant faussement aux pétitionnaires des intentions anarchiques ou malveillantes.
«En ma qualité de président du comité centralisateur, connaissant parfaitement les sentiments pacifiques
des auteurs de la pétition , je repousse de toute mon énergie les odieuses imputations dont ils sont victimes , et pour rassurer des esprits trompés, je déclare:
« Que la démarche projetée a pour but unique de réclamer pour nos frères les Polonais la restitution de leur patrie et de leur indépendance nationale;
« Que pour accomplir avec succès ce devoir fraternel envers un peuple opprimé et toujours ami de la France, les pétitionnaires observeront dans leur manifestation le calme et la dignité qui conviennent à des citoyens profondément pénétrés de la connaissance de leurs droits et de la justice de leur cause.
« Recevez, citoyen rédacteur, l’assurance de mes sentiments d’estime et de sympathie.
« A. IIlBER.
«Paris, le 14 mai 1848. «
Je réunis cependant quelques patriotes dont j’avais pu, mainte fois, apprécier la sagesse dans des moments difficiles, et notamment la veille. Je les engageai à se mettre à la tête des pétitionnaires pour empêcher tout désordre. Ils me promirent fermement concours et prudence.
Je savais, d’ailleurs, que les chefs les plus sérieux du parti populaire, leurs clubs et leurs journaux, avaient résolu de rester étrangers à une démarche prématurée, la question de la Pologne devant être décidée ce jour-là par les représentants du Peuple.
Qui donc, le 14 au soir, aurait pu prévoir les émotions et les conséquences du 18 mai!