CHAPITRE XII
Le 45 mai. — Pouvoir dictatorial du président de l’Assemblée. — Lettre de M. Bûchez. — Une poignée de factieux. — Une lettre au pré» sident, ô la Commission exécutive et au général Courlais. — Postscriptum. — Les Montagnards et la garde républicaine. — Le colonel Caillaud à la caserne Saint-Victor. — Luxation au genou. — Réponse à la Commision exécutive. — Point d’ordres. — Mesures tardives du Gouvernement. — Lettre de Garnier-Pagès et Arago au ministre de l'intérieur. — M. Recurt. — La manifestation. — 150,000 hommes. — ' Cent corporations. — La pétition pour la Pologne. — Envahissement du palais. — Un coup de jusiL. — La salle des pas-
perdus. — Le général Courtais. — La salle des séances. — M. Wolowski. — Tumulte. — Les tribunes publiques. — Craquement de l’édifîce. — Le peuple maître de l’Assemblée. — Le Moniteur. — Fuite des députés. — Nouveau Gouvernement provisoire. — L’Hôtel . de ville. — La garde nationale. — Les prisonniers de Yincennes. — Uu rôle imprévu.
Le président de l’Assemblée nationale avait été investi d’un pouvoir dictatorial qui l’autorisait à convoquer au besoin toutes les forces de Paris et de la province pour la défense de FAssemblée.
» Depuis son investiture, il en agissait ainsi et avait fait choix de commissaires à sa convenance; je devais me conformer à ses ordres. La responsabilité pesait donc tout entière sur lui pour la sécurité de l’Assemblée.
Le 14 mai au soir, j’avais reçu deM. Bûchez une lettre dont voici un extrait:
• « On se prépare à repTendre demain ce qui a été en partie manqué hier. La préoccupation de tous ces désordres est de nature à déranger les importants travaux de l’Assemblée nationale. Une poignée de factieux , de fous et d’étourdis, attente ainsi à la souveraineté même du peuple.
« Je vous prie de prendre toutes les mesures nécessaires pour que le mouvement avorte, et n’approche pas même du voisinage de l’Assemblée. Agissez habilement et vigoureusement, comme vous l’avez fait hier; mais que, comme hier, nul attroupement n’arrive seulement à la vue du palais de l’Assemblée.
“ Salut et fraternité.
« Le président de l’Assemblée nationale.
« Bcchez. »
Je tins conseil avec plusieurs employés de la Préfecture: il fut décidé qu’aucun placard ne serait affiché, afin de ne pas compromettre la valeur des ces avis au peuple, qu’on doit ménager pour les circonstances importantes. Je ne pouvais deviner alors la gravité des événements du lendemain.
Mais, le matin du 18, d’après de nouveaux renseignements, j’écrivis la lettre suivante au président de l’Assemblée nationale, pour l’informer de ce qui se passait. Deux lettres, dans le même sens, furent également adressées, l’une à la Commission exécutive, l’autre au général Courtais:.
« Citoyen président,
« Il y a ce matin réunion d’un grand nombre de citoyens, qui sc proposent de se porter à la Chambre pour.
manifester leurs sympathies en faveur de la Pologne, et provoquer une décision de la part de l’Assemblée.
« Cette manifestation sera faite sans armes , et il n’y a de troubles à craindre que de la part de quelques membres du club Blanqui, dont la réunion a lieu en ce moment au boulevard du Temple, et qui seront, dit-on, armés de pistolets, qu’ils tiendront cachés.
« Je prends mes mesures en conséquence, et si je puis me rendre à la Chambre, je vous tiendrai verbalement au courant de tout ce qui se passera.
« Salut et fraternité.
« Le préfet de police.
« P. S. Dix heures un quart. — J’apprends à l'instant que, nonobstant toutes les prévisions, plusieurs citoyens, dont le nombre peut grossir, se rendent en armes aux divers lieux de réunion; ceux-ci seront soumis plus spécialement à une surveillance active. »
J’invitai le chef de la police municipale à fournir des gardiens en nombre suffisant aux commissaires de police Bertoglio et Dousseaux, en leur recommandant d’empêcher les masses d’avancer jusqu’au péristyle de l’Assemblée. Une filature d’agents inostensibles fut établie depuis le boulevard jusqu’au pont de la Concorde, pour correspondre avec les autres et avertir le président Bûchez des mouvements de la colonne.
En même temps, je songeai à rassembler les Montagnards et la garde républicaine.
Les gardes républicains avaient été répoussés du service de l’Assemblée; et, le jour de l’ouverture, ils n’avaient obtenu qu’à grand’peine une place au cortège. De plus, ils s’étaient pénétrés de l’Idée qu’on avait le projet de les licencier, attendu que, malgré les démarches de
leur colonel - et les miennes, ils attendaient vainement depuis un mois la confirmation des nominations d’officiers, acceptées par le ministre de l’intérieur.
Quelques compagnies, avaient même dit qu’elles ne marcheraiant pas, si elles étaient appelées à un service irrégulier, comme on paraissait vouloir l’exiger d’elles.
J’ordonnai qu’on fit venir cinq cents hommes à la Préfecture, et le reste fut consigné.
Le lieutenant-colonel Caillaud, que j’avais envoyé à la caserne Saint-Victor, pour connaître les dispositions des Montagnards, me transmit cette note:
« Citoyen préfet,
« Comme vous me l’avez ordonné, je suis allé ce matin à la caserne Saint-Victor pour m’assurer si les Montagnards étaient dans l’intention de se joindre à la manifestation en faveur de la Pologne. J’en ai trouvé un grand nombre dans la cour, occupés à faire l’exercice; ils m’ont dit que telles étaient leurs intentions.
« Je leur annonçai que vous étiez instruit que des gens malintentionnés se trouveraient à cette réunion pour y répandre des idées autres que celles dont ils étaient animés; qu’en conséquence, vous les engagiez à venir à la Préfecture pour y rendre des services, dans le cas où il y aurait tumulte.
« Il a été décidé que vingt d’entre eux seulement se mêleraient à la manifestation, sans marques distinctives, afin d’arrêter les perturbateurs qui, en leur nom, tenteraient de troubler l’ordre.
« 18 mai 1848. " ' * ’ *
« Lé lieutenant-colonel, Caillaud. »
Ils arrivèrent, en effet, une heure après, au nombre de trois cent cinquante, à la Préfecture. Sur les onze
heures du matin , je me levai avec la volonté d’aller à l’Assemblée: il me fut même impossible de descendre l’escalior. J’avais un épanchement de la synovie et ne sentais plus fonctionner ma jambe droite.
Vers midi seulement, je fus appelé à la Commission exécutive ; mais mon indisposition me força de répondre:
« La luxation qui me retient au lit depuis trois jours ne me permet pas de me rendre près de vous; si cependant vous jugiez ma présence indispensable, j’attends vos ordres, et je me ferai transporter au petit Luxembourg pour assister à vos délibérations. «
J’attendis des ordres; on ne m’en envoya point.
Seulement, sur les deux heures, le citoyen Panisse, chef de la division de la police générale au ministère de . l'intérieur, m’apporta un ordre de la Commission exécutive, adressé au ministre de l’intérieur , pouf opérer des arrestations.
Le mandat était ainsi conçu :
* Citoyen ministre,
« La Commission du pouvoir exécutif vous invite à prendre sur-le-champ les mesures suivantes:
« Faire offrir aux ouvriers des ateliers nationaux,
âgés de 1 8 à 25 ans et non mariés, un engagement dans l’armée, et renvoyer tous ceux qui refuseraient de s’engager;
« Prescrire aux maires des arrondissements de Paris la plus grande sévérité dans l’accomplissement des formalités exigées pour l’inscription sur les contrôles des ateliers nationaux;
« Faire arrêter sur-le-champ les individus les plus notoirement cbmpromis dans les complots organisés pour renverser l’Assemblée nationale et le Gouvernement.
« Salut et fraternité.
«Garmer-Pacês, F. ÂRAGO.
«Paris, 18 mai 1848. «
C’est alors que j’envoyai mon secrétaire général pour avoir des prescriptions plus explicites. Le ministre Recurt était en train de dicter un nouvel ordre, lorsque ses bureaux furent envahis, et il fit lacérer la pièce commencée. Dans le cours de la journée, divers rapports «n’étaient parvenus successivement. La manifestation, forte d’environ cent cinquante mille citoyens, arrivée au pont de la Concorde, en avait forcé le passage, gardé par un détachement de garde nationale. L’enthousiasme que cette immense colonne avait rencontré le long de sa route, l’ardeur du soleil, l’absence de nourriture depuis huit heures du matin, l'électricité qui circule dans les foules, les cris patriotiques, tout cda avait augmenté l’excitation générale, lorsque, vers deux heures, les premiers groupes se présentèrent aux portes du palais de l’Assemblée.
Il n’y avait, d’ailleurs, aucun projet bien arrêté. On comptait près de cent corporations différentes, avec leurs bannières particulières et leurs chefs, qui tous avaient la prétention de conduire leur monde et de faire à leur guise, selon les chances du moment; mais, au fond, ils voulaient surtout donner une impulsion démocratique à la Chambre, qui avait déjà trahi ses tendances réactionnaires.
Une centaine d’hommes, au plus, entra d’abord dans la cour pour présenter la pétition ; mais les nombreuses corporations agglomérées à l’autre extrémité de la oo-
lonne essayaient aussi d’arriver à la Chambre, ou du moins de s’en rapprocher. C’est ce qui occasionna cette presse compacte qui, de minute en minute, se refoulait aux abords de la porte principale.
Le seul moyen d’arrêter celte mer vivante eut été d’interdire d’abord le passage du pont par une force convenable; alors les environs du palais eussent été dégagés.
Les quelques gardes postés à l’entrée tinrent le plus possible; mais les flots devinrent si formidables que la grille fut forcée, et l’inondation s’étendit jusque dans la cour intérieure.
Une autre circonstance fit entrer au moins cinq cents hommes d’un seul flot.
Un des soldats de garde dans la cour ayant, par mégarde , laissé tomber son fusil , le coup partit inopinément. Grande rumeur, nouvelle effervescence, et le cri: on assassine nos frères ! qui de cohorte en cohorte circula jusqu’à la place de la Concorde.
Toute la foule se précipita alors vers la porte du palais, et plusieurs furent littéralement étouffés.
On apprit bientôt que le coup de fusil était un coup de hasard; mais le peuple disait: La troupe a donc ses armes chargées?
La salle des pas-perdus était occupée par des notabilités de tous les partis qui formaient comme une petite Chambre à part , où des orateurs agitaient la foule. Le général Courtais y fut arrêté pendant quelque temps, et vivement provoqué à expliquer ses intentions. 11 finit par dire, à haute voix , que si , comme général , on lui ordonnait de faire battre le rappel pour tirer sur des citoyens inoffensifs et sans armes, il donnerait sa démission.
Après son départ, on fit entrer par la porte du côté du quai une compagnie de cent hommes chargés de
faire évacuer la salle des pas-perdus; mais ils furent bientôt forcés de se retirer.
Les mêmes scènes se renouvelaient tout autour de la salle des séances, dont l’intérieur offrit le plus dramatique spectacle.
Pendant le discours de M. Woloswkj, on entendit d’abord des cris confus qui se rapprochaient, et le coup de fusil qui fit croire à un commencement de combat. Bientôt le tumulte extérieur domina la voix des représentants, et les portes des tribunes publiques furent enfoncées et envahies; des hommes en blouse , agitant des drapeaux, criaient vive la Pologne! Plusieurs se laissèrent glisser des tribunes sur les banquettes des représentants. De toutes parts, le peuple pénétrait par toutes les entrées avec une grande violence. Les tribunes encombrées s’affaissaient sous ce poids. Un réservoir d’eau fut crevé et inonda un des corridors. On entendait craquer l’édifice et il s’en fallut de peu qu’il ne s’écroulât.
Les grandes portes de l’hémicycle donnèrent enfin passage à la foule et à ses chefs.
Alors le peuple fut maître de l’Assemblée. Après la lecture de la pétition et les épisodes que chacun connaît et qui sont consignés au Moniteur, on tenta de vains efforts pour faire évacuer la salle. Toutes les issues étaient pleines de citoyens qui voulaient entrer à leur tour. On disait en même temps que la bataille était engagée sur les quais, et que dans quelques minutes, il y aurait un massacre général.
C’est alors qu’Huber proclama la dissolution de l’Assemblée.
Les députés s’esquivèrent de divers côtés, les uns vers la présidence, les autres au milieu des gardos nationaux, déjà rassemblés au dehors.
Et sur le bureau, sur la tribune, sur les banquettes, dans les salles environnantes, partout, les membres des clubs écrivaient des listes d'un nouveau gouvernement provisoire.
Plusieurs groupes se dirigèrent sur l’Hôtel de ville. Successivement, la foule s’écoulait hors du palais ; et il ne restait que quelques centaines de plébéiens dans la salle, lorsque les gardes nationaux y entrèrent au pas de charge, et réinstallèrent une partie des députés.
Nous n’avons point à raconter - cette journée ni ses tristes conséquences, qui tournèrent contre la République. Les prisonniers de Vincennes sont là pour expliquer leurs actes et leurs intentions. Peut-être, comme l’a dit l’un d’eux, quelques personnages qui ne sont point à Vincennes joueront-ils dans le procès un rôle imprévu.