CHAPITRE XXI
.Demande de poursuites contre Louis Blanc. — Première ardeur du
baron* Portalis. — Démission de WM. Portalis, Landrîn et Lacrosse.
— Fureur de M. Jules Favre — Intrigues des conservateurs. — Députation de la rue de Poitiers an général Cavaignac. — Le dictateur obéit aux royalistes. — Le nom de Godefroy. — Les douceurs
* de la vengeance. — La Commission d’enquéte. — M. Barrot et M. Bauchart. — Ledru-Bollin, Louis Blanc et Caussidièrç. — W. Barrot, inquisiteur. — Voyage de W. Jérôme Bonaparte à Paris, sous le règne de Louis-Philippe. — Ses eulrevues avec M. Marrast et autres personnages. — Sa conversation avec M. Barrot. — La dynastie d'Orléans, la mort du roi, un en-cas. — Rapport de la Commission d’enquête* — Terreur de M. Bauchart. — La Montagne et le généra! Ca- ■ vàignac. — La tache de sang. — 11 doit être bien malheureux! -r- Juin et Juillet. — Ma visite' au général Cavaignac. Curieuse conversation. — Mes rapports avec le citoyen Ducoux. — Les royalistes demandent sa destitution à M. Senard. — Prudence de M. Ducoux.
— L’œil de la police. — La contre-révolution. — Conseils de M. Portalis. — Quand nous en serons ù M. Thiers. — Quand la maison sera brûlée.
Quelques jours après les événements du 15 mai, MM. Portalis et Landrin avaient demandé à làr Chambre l’autorisation de poursuivre Louis Blanc.
Ces deux membres du parquet, républicains ardents après les journées de Février, avaient déjà fléchi devant les réactionnaires dont ils recherchaient l’approbation f
en venant ainsi, comme magistrats, prendre l’initiative d’une accusation contre un de leurs collègues.
Les deux principaux arguments de leur réquisitoire étaient ceûx-ci:
Louis Blanc a félicité l’émeute de reconquérir le droit de pétition en pleine assemblée.
Louis Blanc a parlé deux fois à l’émeute.
Malgré leur insistance dans le cours d’un vif débat, les mystères de l’instruction secrète n’ayant pas été révélés aux représentants du Peuple, l’autorisation de poursuites fut refusée.
M. le baron Portalis et M. Landrin s’indignèrent et donnèrent leur démission. M. Lacrossc s’était joint à eux et s’était également démis de ses fonctions de membre dû, bureau.
M. Jules Favre, qui, par une ancienne animosité contre Louis Blanc, avait appuyé la proposition et demandé qu’on livrât l’accusé sans éclaircissement préalable , se retira furieux.
* L’Assemblée cependant, dans cette circonstance, n’avait point cédé aux passions réactionnaires.
Il n’en fut pas de même après les événements de juin.
Les amis de l’ancien régime, les royalistes et les conservateurs se répandaient en menaces étranges contre la République populaire; et pour profiter de leur triomphe momentané, ils cherchèrent à englober dans un vaste réseau quelques représentants qui possédaient les sympathies des insurgés.
Une députation de royalistes de la rue de Poitiers se rendit auprès du général Cavaignac qui avait alors la dictature eu main. Ils lui intimèrent que, s’il n’était point ordonné de poursuites contre quelques représentants de la Montagne, ils étaient deux cents députés prêts à donner leur démission et à se retirer dans leurs départements, et qu’alors on verrait !
Celui-ci aurait pu leur répondre que la justice ne s’imposait pas par la violence, et les laisser partir. On en eût été quitte pouf nommer deux cents autres représentants, qui eussent été peut-être animés d’un patriotisme plus impartial.
Il y avait là une belle occasion pour le général Cavaignac de se dépêtrer de la réaction qui l’enserrait.
Mais le dictateur obéit aux royalistes.
Cher Godefroy! ton nom, qui avait servi d’auréole à ton frère, lui avait été légué pur de toute concession aux ennemis de la République. La mort t’a du moins épargné un triste spectacle: l’esprit démocratique s’est retiré de ta famille! .
Les meneurs de la rue de Poitiers organisèrent donc les moyens d’en venir à leurs fins. Leur victoire eût été incomplète, s’ils n’avaient point savouré les douceurs de la vengeance!
Une Commission d’enquête fut nommée pour découvrir les causes des événements de, mai et de juin. Ces causes n’étaient pourtant pas difficiles à deviner!
La Commission était composée de quatorze membres, dontM. Odilon Barrot président, etM.Bauchart rapporteur.
Aucun représentant démocrate n’en faisait p'artie.
Le travail de la Commission dura six semaines.s217 dépositions furent entendues et consignées dans trois volumes in-quarto. 84 pages résumaient les inductions tirées des témoignages plus ou moins sincères. L’esprit de réaction le plus violent avait présidé à l’édifico de ce rapport, bâti sur d’odieuses calomnies et sur des faits honteusement travestis.
On remontait au 17 mars. Il eût été plus logique de remonter jusqu’au 21 février!
Trois représentants démocrates y étaient principalement accusés : c 'étaient les citoyens Ledru-Rollin, Louis Blanc et Caussidière.
Ainsi que mes collègues, je fus appelé devant la Commission d’enquête pour y déposer des faits à ma connaissance.
M. Odilon Barrot remplissait l’office de juge d’instruction.
Après ses premières questions , je lui dis que sa manière d’interroger ressemblait plutôt à une inquisition qu’à une demande de renseignements.
11 me dit que ce n’était qu’à titre de renseignements qu’il m’interpellait, la Commission n’ayant pas été instituée pour juger ses collègues.
11 aurait dû ajouter : Mais bien pour les livrer.
Son air mielleux et son regard en dessous ne m’inspiraient point une entière confiance.
Je le savais royaliste, et me rappelais quelques paroles de lui qui avaient fait naître en moi des préventions sur la sincérité de ses sentiments politiques.
Quoique ce souvenir soit étranger à ce chapitre, il a une espèce de corrélation avec les événements du jour.
Il y a trois ans et demi environ , Jérôme Bonaparte fit un voyage à Paris où il eut des entrevues avec diverses personnes ; il chercha aussi , par l’entremise de M. Joly , à voir quelques républicains. J’assistai avec MM. Recurt et Grandmesnil à une réunion qui se tint, chez M. Joly.
Dans la conversation, le prince Jérôme nous dit qu’il avait été bien accueilli par M. Marrast du National , et qu’il regrettait de voir le journal la Réforme constamment opposé à son cousin Louis.
Pensez-vous, ajouta-t-il, que mon cousin, venant apporter son épée dans la lutte à laquelle se préparent les démocrates, ne produirait pas un bon effet pour cette cause?
Le nom de votre cousin, lui répondis-je, rencontrerait des sympathies dans les campagnes; mais il trouverait
des répugnances invincibles chez les démocrates d’action. D’ailleurs, les deux tentatives qu’il a faites à Strasbourg et à Boulogne lui ont enlevé toute prépondérance militaire. »
M. Jérôme ajouta alors que M. Odilon Barrot qu’il avait vu, lui aurait dit:
La dynastie d’Orléans n’est point aimée; elle peut succomber, à la mort du roi. Votre cousin a fait des fautes; mais vous dont le nom est vierge, vous pourriez être un en-cas, dans la circonstance.
Quoi qu’il en soit de cette curieuse ouverture de M. Barrot , je répondis à ses demandes devant la Commission d’enquête, plutôt sous forme de conversation, que comme subissant un interrogatoire.
Enfin, le 5 août , le fameux rapport fut lu à l’Assemblée. Ce réquisitoire royaliste faisait tout au long le procès de la révolution de Février!
Pendant la lecture, toute la gauche Tança de violentes dénégations. M. Baucbard, rudement interpellé, prétendit que la Commission d’enquête avait atténué la valeur des faits établis par les dépositions; et comme on lui demanda quel motif avait empêché la publication des pièces , il répondit astucieusement que c’était pour éviter des récriminations toujours funestes.
L’Assemblée insista pour l’impression des pièces, afin de connaître exactement les faits. Une vive curiosité me parut être le premier mobile de cette insistance.
La publication ayant été décidée , je me bornai à demander un délai de trois jours pour avoir le temps d’opposer des pièces contradictoires.
Cependant, ce rapport si profondément empreint de haine et de partialité, ne produisit pas tout l’effet qu’en attendaient ses auteurs. Une espèce de pudeur fit penser à beaucoup de personnes qu’on était allé trop loin. Quel-
ques représentants de la partie dite modérée vinrent me prier de ne point continuer à aigrir les esprits, en combattant par de justes représailles les récriminations du ♦ rapport , et de ne pas allumer la guerre civile au sein de l’Assemblée elle-même.
Enfin, toutes sortes de raisonnements spécieux étaient employés pour nous amener à de simples explications des faits.
Le rapporteur, M. Bauchard, sans doute pour se rendre plus intéressant, me pria aussi, par l’entremise du représentant Démosthènes Olivier , d’engager mes amis à se contenir à son égard. Il recevait chaque jour, avait-il dit, des lettres anonymes qui le menaçaient de mort.
Je lui fis répondre que mes amis n’étaient point des assassins , et qu’ils se contentaient de mépriser la calomnie.
Au travers de ces dissensions intestines , l’Assemblée nationale appuyait cependant en majorité le président du pouvoir exécutif: les représentants de la rue de Poitiers et de l’Institut, à cause des concessions qu’il avait déjà faites et dans l’espoir de celles qu’on espérait encore obtenir; les représentants de la Montagne, dans la pensée qu’il finirait par s’apercevoir de son égarement, et qu’il ferait un retour , après avoir laissé libre cours aux premières violences de la réaction.
11 est impossible, disait la Montagne, que lé général Cavaignac renie son passé; pendant plusieurs années, il a professé des opinions démocratiques, et son frère en parlait avec orgueil ; il sentira le besoin d’effacer la tache de sang que les événements ont fatalement imprimée à son nom.
Il doit souffrir horriblement, ajoutait-on, d’avoir fait mitrailler des citoyens entraînés par le désespoir de la misère et l’abnégation du dévouement.
Ces suppositions favorables et l’air froidement triste, empreint sur sa figure , lui conservaient une espèce de pitié religieuse : chacun se disait :
— Il doit être bien malheureux !...
Vers ce temps-là, on annonçait vaguement un mouvement projeté pour le 14 juillet. On supposait que le Peuple voulait prendre sa revanche. Comme les événements de Juin, bien que prévus, avaient cependant surpris les représentants démocrates, je résolus de m’informer et de mettre quelques amis eh campagne pour savoir la vérité.
Deux agenlsdela police secrète, ne sachant pas que je connaissais leur numéro , étaient venus me moutonner dans la salle des pas-perdus, et leurs propos m’avaient fait craindre quelque provocation.
Mes amis me dirent qu’en effet des bruits d’attaque étaient répandus parmi les ouvriers; mais qu’en général personne ne paraissait disposé à engager un conflit.
Je les invitai à parcourir les différents quartiers de Paris pour supplier le Peuple de résister à toute suggestion provocatrice, et pour combattre énergiquement toute velléité d’action : la moindre apparence d’éméute pouvant perdre alors tout à fait la cause démocratique. Je leur déclarai, en même temps, mon projet de voir le chef du Pouvoir exécutif, et de lui faire part de nos intentions. Ils approuvèrent ma démarche.
Je me rendis donc auprès du général Cavaignac, qui me reçut d’une manière affable. II paraissait triste et soucieux.
« Je viens, lui dis-je, vous prévenir que des bruits de collision circulent dans la ville. Il est question d’une attaque le 14 juillet: mes amis et moi, nous redoutons quelque machination de la police. Je viens donc, en leur nom et au mien, protester contre toute tentative, et vous avertir que nous allons faire tous nos efforts pour main-
tenir le calme dans la population. De votre côté, donnez des ordres, s’il y a lieu, afin que la police cesse toute allure provocatrice.
— Vous ferez bien , me répondit-il , d’empêcher tout mouvement; car il serait la pejto de la République. Les faubourgs sont loin d’être calmes. Il y a deux jours encore , une quinzaine de jeunes gens parlaient de m’âssassiner. La position est très-difficile, et l’on attribue aux républicains les journées de Juin.
— Vous savez bien, répliquai-je, que l’insurrection de Juin a été menée en dehors des républicains habitués à de pareilles affaires. Il n’y a eu aucun complot de leur part, et les choses se seraient passées différemment s’ils s’en étaient mêlés!... »
Je lui dis alors que la Montagne et le parti républicain tout entier étaient prêts à l’appuyer énergiquement, s’il voulait , usant du pouvoir dictatorial qui était entre scs mains, diriger les affaires dans une voie plus radicale que celle qu’on suivait en ce moment. ‘ •
« Les républicains, ajoutai-je, ne manquent ni d’habileté ni de courage. Vous pouvez en juger par les événements de Février. Leur grand défaut est de ne point se souvenir. Ils sont toujours trop confiants pendant le succès. «
11 me répondit:
« Mon pouvoir n’est point aussi fort que vous le supposez. La majorité de l’Assemblée conduit tout. Je ne suis qu’un instrument entre ses mains. Avant quinze jours, je serai usé. Du reste, vous voyez que je vais peu à l’Assemblée, et que je ne fais rièn pour me maintenir au poste que j’occupe. «
Après quelques propos sur la situation financière , je le quittai. Il m’engagea à revenir le voir.
Ainsi, mes efforts pour ramener le président du Pouvoir exécutif à la cause démocratique échouèrent contre J’état d’inerlie dans .lequel il jparaissait plongé.
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Je ne cherchai point à exhumer le souvenir de son frère, dont j’avais entendu presque les dernières paroles, toujours sympatiques au Peuple. Je vois encore celte figure si noble, amaigrie par la souffrance, celte tête active, toujours préoccupée de l’avenir du pays, et lui donnant ses dernières pensées. Oh! je l'aimais bien, celui-là; car il n’avait jamais dévié!...
Je savais que de prétendus amis de Godefroy Cavaignac invoquaient son nom en faveur de mesures fatales (jue, vivant, il eut désapprouvées. Je ne tenais point à être leur imitateur, malgré la bonté de ma cause.
Je revis le général Cavaignac , quelques jours après, pour lui soumettre un projet de finance qui m’avait été confié par quelqu’un. 11 me parut avoir repris de l’initiative, mais du côté de la réaction. S’il ne manqua point aux lois de la politesse, je crus néanmoins apercevoir un peu de froideur dans son maintien.
Notre entretien fut court, et n’eut aucune signification qui mérite d’ôtre rapportée.
Je m’aperçus aussi, d’autre part, que j’étais en suspicion.
Le citoyen Ducoux venait d’être nommé préfet de police, en remplacement de mon successeur, M. Trouvé- Chauvel. 11 m’aborda un jour dans la salle des Pas Perdus, en présence de plusieurs représentants royalistes , et me pria tout haut de lui donner quelques renseignements administratifs sur la Préfecture. J’y accédai trèsvolontiers; et, devant ces messieurs, nous primes rendezvous pour le lendemain.
Grand émoi de leur part. Après la séance, ils coururent au ministère de l’intérieur, et demandèrent à M. Sénard, alors ministre, la destitution de M. Ducoux, qui entretenait des rapports avec Caussidière. La police allait-elle donc retomber entre les mains du préfet de Février?
Le ministre de l’intérieur ne crut point devoir obtempérer à cette supplique ; il promit seulement d’engager M. Ducoux à s’abstenir de relations avec moi. Il y réussit en effet si bien, que, pendant quelque temps, le citoyen Ducoux s’esquivait lestement , lorsqu’il m’apercevait.
Je ne pouvais m’empêcher d’en rire, toutes les fois que ce fait se reproduisait; car j’avais appris, le lendemain, par M. Sénard lui-même, la visite des royalistes et leur singulière injonction.
J’étais au courant de toutes les menées des réactionnaires; car j’avais encore les allures et l’œil de la police un peu partout: aussi voyais-je tous les fils de leurs trames. La contre-révolution marchait à grands pas, et allait bientôt nous donner une leçon pratique de sa gratitude envers ceux qui, pendant quelques mois, n’avaient eu d’autre souci que de sauvegarder les vaincus et de leur laisser part égale avec les vainqueurs.
Le dernier in-quarto du rapport de la commission d’enquête venait d’être distribué; M. Marrast, président de l’Assemblée nationale, fixa le jour des répliques au vendredi 28 août.
Il me souvient qu’un peu avant le 28 août, M. Portalis, qui paraissait me vouer une espèce d’affection, me disait :
— Vous feriez bien de solliciter du Gouvernement une mission étrangère: on vous l’accorderait certainement.
Je lui demandai le pourquoi de ce conseil, qui n’était point du tout en accord avec mes intentions.
— Parce qu’à tort ou à raison, l’on vous craint, et que l’on voudrait se débarrasser de vous, à tout prix ! me répondit-il.
— Pourtant, je crois être sincèrement républicain, lui dis-je.
— Oui, mais d'une nuance trop foncée.
Sur ce que je lui objectai, que chaque corps d’armée
avait son avant-garde, et que le Gouvernement s’éloignait du but de la révolution, il ajouta:
— Au surplus, quand nous en serons arrivés à M.Thier s, plutôt que de nous joindre à lui, nous nous rallierons à vous.
II aurait aussi bien fait de dire:
« Quand la maison sera brûlée, nous apporterons du feu pour l’éteindre. «