CHAPITRE XXII
La séance du 25 août. — Discours de Ledru-Rollin. — Le Rappel au *6 avril. — Déclaration du dictateur Cavaignac. — Défense de Louis Blanc. — Prorogation de la séance. — Dix heures du soir. — M. Marrosl. — La tribune. — Hallucinations. — Tribunal inquisitionnaire. — Psalmodie et bréviaire. — Bon et mauvais. — M. Corne, procureur , général. — Discours du citoyen Bac. — Discours du citoyen Flocon. — Mai et Juin. — 477. — La cour d’assises ou le conseil de guerre. — Les otages de la réaction. — Les tribunes de l’Assemblée. — Le président Cavaignac et le ministre Marie. — Cinq heures du malin. — Fargin Fayolle. — M. Lherbelte. — Nuit de jugerie. — L’étal de siège. — Espoir d’avenir.
Le 28 août, dès le matin, des mesures militaires avaient été prises à l’extérieur et â l’intérieur de l’Assemblée nationale. La circulation, dans la salle des Pas-Perdus, avait été interdite aux personnes ne faisant point partie de l’Assemblée. ,
La séance fut ouverte à onze heures du matin, pour entendre les trois représentants accusés dans le rapport de la commission d’enquête.
D’après les instances qui nous avaient été faites, de ne point attiser l’esprit de discorde permanent dans l’Assemblée, et, pour éviter les conséquences de mon entrainement, j’avais préparé mes explications par écrit.
M. Lingay voulut bien colorer de son talent les inspirations que m’avait fournies le rapport de la Commission.
J’étais nanti d’une foule de pièces, directement contradictoires aux faits avancés par elle.
Près de huit cents représentants étaient* à leur poste. Les tribunes étaient remplies de spectateurs. La journée promettait de devenir dramatique.
La première partie de cette séance dura jusqu’à sep* heures du soir.
Elle fut occupée par diverses explications de quelques représentants*, sur la question en instance.
Le citoyen Ledru-Rollin, animé d’une chaleureuse éloquence, repousa avec talent et vigueur les attaques faites à son administration. Il mit en regard l’ordre qu’il avait donné de battre le rappel, lors de la prétendue attaque des ouvriers, le 16 avril, et ses actes comme membre de la Commission exécutive. Enfin, il développa son talent d’orateur au plus haut degré. Malgré les préventions qu’avaient fait naître en moi quelques points de sa conduite politique, je fus fortement ému. Selon moi, nul orateur à l’Assemblée nationale n’avait encore montré un talent aussi remarquable.
Le pouvoir exécutif, par un reste de pudeur, n’avait point décrété de mandat d’amener contre lui; on n’osa point aller à fond. Son acquittement était garanti à l’avance.
Le président du Conseil, M. Cavaignae, vint alors dire à la tribune que la demande en autorisation de poursuites contre Louis Blanc et Caussidière avait été provoquée par le Gouvernement. C’était très-explicite.
Les explications de Louis Blanc furent très-nettement posées. 11 prit une à une chaque accusation et les détruisit toutes pièce à pièce, avec une force de logique incontestable. -
La chaleur de la salle et la fatigue amenée par un discours de deux heures, lui firent demander un instant de repos. On en profita pour remettre la séance à huit heures et demie du soir. ,
J’avais pu*voir chez bon nombre de représentants une inattention complète aux explications du citoyen Louis Blanc. Chacun d’eux semblait se dire: «Tu peux débiter de belles et bonnes choses tant que tu voudras, ça n’empêchera pas que tu sois condamné. «
La séance fut reprise sur les huit heures et demie. La même affluence existait dans les tribunes. Louis Blanc acheva son plaidoyer avec une clarté d’expression, <ligne d’un meilleur succès.
11 était plus de dix heures lorsque vint mon tour de parler. J’avais demandé le renvoi au lendemain ; mais le pouvoir avait pris ses mesures: il voulait en finir. M. Marrast , président , insista pour qu’on achevât la besogne dans la nuit. Sa proposition fut votée par la majorité.
J’aurais dû tout simplement déposer mçs explications, avec les pièces justificatives, sur le bureau du président et en réclamer l’insertion au Moniteur , en protestant énergiquement contre le droit de juridiction imposé par des royalistes à des républicains, dont le plus grand tort était d’avoir toujours pris les intérêts du Peuple en considération première.
La tension continuelle d’esprit dans laquelle je vivais depuis plusieurs jours, douze heures d’une séance fatigante, avaient produit en moi une prostration morale, complète. L’irritation et le dégoût s’emparaient tour à tour de mon imagination. J’avais tant de fois fait mentalement le procès des accusations lancées contre moi, que lorsque je montai à la tribune, tout ce que j’avais emmagasiné d’idées et de répliques, s’était affaissé dans mon cerveau; un besoin invincible de sommeil me fai-
sait voir en ce moment cette triste affaire d’un œil presque indifférent.
, En proie à une espèce d’hallucination, il me semblait apercevoir dans cette Assemblée un tribunal inquisitionnaire. La demi-obscurité dans laquelle elle était plongée, une atmosphère lourde et des figures fatiguées, m’ahurissaient l’esprit.
Je me mis à lire machinalement l’énorme dossier dont s la rédaction aurait mérité de rencontrer un lecteur plus habile. J’y voyais difficilement, et je cherchais à secouer l’espèce d’engourdissement dans lequel j’étais plongé.
Aujourd’hui, que mes souvenirs sont ravivés, je me remémore que je me disais, en psalmodiant mon récit comme un prêtre l’eût fait de son bréviaire: ta famille, tes amis sont là dans l’anxiété; jette au loin ces papiers et reprends ta verve. Une bonne improvisation vaudra mieux que cette lecture que tu traînes d’une façon si maussade.
En effet, deux ou trois fois, je coupai ma lecture par quelques paroles qui ramenaient l’attention; puis je rentrais fatalement dans la lecture de mon écrit. Cette nuit me fit rudement souffrir: lorsque je songe à quelques succès véritables de harangues, que j’ai obtenus en diverses circonstances, je me demande comment, avec tant do bonnes choses à dire, je restai, selon moi, au-dessous des exigences de la position?
L’opium de la fatigue avait paralysé -mon imagination.
Je m’étais trop fait fête de cette journée; je devais être puni dans mon orgueil.
Je terminai mon volume par quelques mots, se résumant ainsi:
« Vous voulez me punir pour avoir été trop bon ; vous finirez par me rendre méchant:
«Le suis-je réellement devenu, et ne m’aurait-il point été facile, dans ce livre, d’arroser mes ennemis avec du vitriol?
« J’ai dit que je ne les imiterais point dans leurs saderiesj car la médisance est cousine de la calomnie!»
Après ma lecture, M. Corne, procureur général, monta à la tribune pour demander à l’Assemblée une autorisation de poursuites contre les citoyens Louis Blanc et Caussidière. C’est là que vint aboutir l’esprit de conciliation dont on nous entretenait si fréquemment depuis quelques jours.
Le président proposa le vote d’urgence, qui fut accepté.
Alors le citoyen Bac prit la parole, et pendant plus d’une heure, il défendit Louis Blanc avec les inspirations du cœur, et avec l’éloquence oratoire la plus élevée; ce plaidoyer chaleureux s’adressant à des gens qui avaient un parti pris de fermer l’oreille, resta sans effet.
Près de cinq cents votants vinrent consacrer une iniquité politique, et donnèrent l’autorisation de poursuites judiciaires contre le citoyen Louis Blanc, pour avoir parlé à l’émeute le 18 mai.
Ce que l'Assemblée avait repoussé en' juin, elle l’accepta en août.
258 représentants protestèrent contre la mise en accusation. -,
Le citoyen Flocon se souvint en cette circonstance, que pendant 17 ans nous avions marché sous le même drapeau, et mis nos efforts en commun pour amener le triomphe de la cause républicaine.
Il parla de mes efforts constants, et des misères que ces luttes m’avaient attirées ; il évoqua le souvenir de mon père dont la vie, toute de probité, avait été un long sacrifice à cette cause. Cette énumération do sentiments républicains, devait rencontrer peu de sympathie choz les royalistes.
Deux chefs d’accusation pesaient sur moi, l’un relatif au 18 mai, l’autre aux événements de juin.
Le nombre des votons était de 743. 477 députés votèrent pour l’autorisation de poursuites, 268 représentants votèrent contre.
L’autorisation de poursuites par une juridiction militaire fut votée au scrutin de division par 281 députés sur 739. 488 furent contre.
Je restai donc passible de la cour d’assises seulement; , on m’avait épargné les honneurs d’un conseil de guerre.
Pendant les opérations du vote au scrutin de division, plusieurs amis vinrent près de moi, et près de Louis Blanc, pour nous engager à partir; leurs instances furent vives, et leurs motifs concluants; nous allions , disaient-ils, sans bénéfice pour la cause, grossir le nombre des otages livrés à la réaction.
On ne savait ce qui pourrait arriver, et il me répugnait d’avoir à fuir devant des accusations personnelles; n’en tirerait-on point parti pour affirmer le réquisitoire lancé contre nous?
J’étais dans la salle de la paix à peser la valeur de cette intervention amicale, lorsque j’aperçus le substitut du procuTer général, se promenant avec un rouleau de papiers sous le bras , de l’air d’un homme attendant un ordre à exécuter.
Je pensai qu’on allait nous faire arrêter à notre sortie de la salle. J’avais, dans une des tribunes de l’Assemblée, ma mère souffrante, et je ne voulais point qu’elle pût être témoin de ce spectacle.
Je rentrai dans l’Assemblée et je demandai au général Cavaignac si on allait bientôt me faire arrêter.
— Je ne le pense pas, me répondit-il; si vous avez besoin de quelques jours pour arranger vos affaires, je prends l’engagement de vous les faire accorder.
— Je viens de voir un homme de justice, lui dis-je, et je crois qu’il est là tout prêt à exécution: pour ma
famille, qui est présente, je voudrais éviter une arrestation dans cet endroit.
— Je n’en sais rien; au surplus, voyez M. Marie; il pourra vous instruire à ce sujet.
Je fis la même question à M. Marie, qui m’adressa un sourire gracieux et jésuitique dont je fus étonné, car je savais que j’étais, pour ce ministre, un véritable épouvantail; il me répondit qu’il n’avait point encore de mandats préparés, et qu’il ne pensait pas que je fusse arrêté sur les lieux.
Son sourire et ses paroles n’avaient rien de bien rassurant. Ne pouvait-on pas avoir des mandats tout prêts ; je savais, Dieu merci, à quoi m’en tenir là-dessus.
Je me retirai, à cinq heures du matin , avec le citoyen Fargin-Fayolle, un de ces hommes qu’on retrouve toujours dans les moments difficiles.
Grande fut la colère de M. Lherbette contre le Pouvoir exécutif, qui n’avait pas fait procéder à notre arrestation immédiate. C’était bien la peine, disait-il après, de nous avoir fait voler une autorisation- de poursuites pour laisser les accusés se retirer où bon leur semblera !
C’est jusqu’à présent la seule nuit entière que l’Assemblée nationale ait passée en séance.
Cette nuit de jugerie me laissa de fâcheuses impressions; j’avais constamment recherché la concorde, et je n’avais rencontré qu’esprit de haine et de division.
C’est pourquoi je me conformai au conseil de mes amis, en me mettant pour quelque temps à l’abri des atteintes du Pouvoir et en dehors de l’état de siège, et je partis avec l’espoir de pouvoir encore être utile à la cause démocratique et sociale.