‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 6 sur 85 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mes impressions en entrant aux Tuileries. — Souvenirs de 1834. — Oubli des haines d’autrefois. — Le peuple nomme un gouverne* ment provisoire. — Je suis désigné pour la préfecture de police. — Départ de la Réforme. — Mon costume pittoresque. — Édililé de Paris. — Entrée à la préfecture de police. — Sobrier et Cahaigne.

— Mes anciens rapports avec mon prédécesseur. — M. Delessert et saint Napoléon. — Procès de Ledru-Rollin à la cour de cassation.

— La caisse do la préfecture. — Les appartements de M. Delessert. — Mesures de sûreté. — Visite des souterrains. — Les sapeurs pompiers. — Proclamations révolutionnaires. — Caractère de la police républicaine. — Organisation des divers services. — Les approvisionnements de Paris. — Le pain, le bois, l'éclairage. — Sobrier tombe malade et quitte la préfecture. — Les chefs de barricades.

— Rétablissement de la circulation. — Pavage des rues. — Anecdote nocturne. — Le préfet de police prisonnier. — Affluence des dénonciateurs. — Un vol d’armes et d’argenterie par nn professeur d’escrime. — Les ceintures rouges. — Mansuétude des républicains.

— Tous les hommes sont frères. — Le drapeau aux trois couleurs.

— Les chevaux de la garde municipale. — Allocution aux commissaires de police de Paris.

Comme tant d’autres, j’étais arrivé au Palais-Royal , le fusil au bras; et, après la prise du Château d’Eau, j’étais entré aux Tuileries, stupéfié du peu de résistance des défenseurs de la royauté.

Comme d’autres aussi , je m’arrêtai sur les marches du trône, en pensant à mon frère, assassiné à Lyon,

en 1834. C’était sur les marches de l’autel du Christ qu’ft était tombé, frappé de trois balles, percé de soixantequatre coups de baïonnettes; et son corps, livré à la fureur d’une soldatesque effrénée, ne fut plus bientôt qu’une dentelle sanglante.

Je songeai aussi à toi, mon pauvre et digne père, connu par ta probité proverbiale, et dont toute la vie ne fut qu’un long acte de dévouement à la cause sainte du peuple. Tu devais mourir à la peine, sans avoir vu se lever l’aurore de ta religion politique. Aujourd’hui, je serais tenté de dire: C’est un bonheur; car tu es mort avec tes illusions!

La vue du peuple qui venait de chasser ses maîtres

me livra à de graves méditations. Je compris tout le néant de l’orgueil des hommes. Les Tuileries devinrent le tombeau de ma haine. J’oubliai les longues et fiévreuses nuits de la prison, pour ne songer qu’aux nouveaux devoirs imposés à tous les citoyens amis de l’ordre en même temps que des institutions démocratiques.

En sortant des Tuileries, je m’étais rendu aux bureaux de. la Réforme j où un grand nombre d’insurgés nommaient un gouvernement. Lorsque les citoyens désignés pour ce pouvoir -provisoire s’installèrent à l’Hôtel de ville, il restait encore deux fonctions principales, dont les services devaient être immédiatement assurés: la direction des postes, qui fut confiée à Etienne Arago, et la préfecture de police.

Je proposai Baune au département de la police; il refusa: quelques autres citoyens refusèrent aussi: tous rejetaient un honneur si difficile.

Flocon et Baune me désignèrent alors, conjointement avec Sobrier. Je repoussai d’abord cette offre ; mais l’insistance du peuple et le concours de Sobrier, me déci-

dèrent à accepter. Ce fut à contre-cœur, mais avec la ré-

solution d’apporter les plus grands soins , et toute l'énergie nécessaire à une mission de cette importance. Je me promis , toutefois , d’abdiquer mes pouvoirs révolutionnaires, aussitôt qu’une organisation assez forte dirigerait les affaires du pays.

Mon intention réelle et sincère avait toujours été de me tenir en dehors de toutes les combinaisons de pouvoir. Depuis dix-sepf ans, j’étais sur la brèche, sans arrière-pensée d intérêt personnel. Je puis dire que j’avais fait à ma cause tous les sacrifices possibles. La réalisation et l’application de mes principes politiques me paraissaient la plus belle des récompenses.

Je nie rendis donc à la préfecture, accompagné deSobrier et de Gahaigne, sans orgueil ni défiance de moimème.

Je remis mon fusil et mes pistolets à Sobrier, et à Gahaigne, qui avaient déjà déposé leurs armes, et je ne gardai qu’un sabre, attaché autour de mon corps avec un cordon rouge. C’était le sabre d’honneur de mon père.

J’étais affublé d’une casquette, d’une redingote crottée, d’un pantalon noir, et d’une paire de bottes, hachées par les nombreuses pérégrinations que, depuis 24 heures, je n’avais cessé de faire au travers des barricades. J’avais sur moi une centaine de francs.

Chemin faisant, j’eus l’occasion de remarquer combien l’édilité de Paris avait besoin d’être immédiatement remise en vigueur. Les rues étaient partout coupées par des barricades ; mais l’aspect de la ville n’était point triste; chacun circulait comme en un jour de fête. Les préoccupations de l’avenir n’avaient pas encore assombri les fronts. Le présent était tout. Aussi les habitants firent-ils bien volontiers les frais île l’éclairage par des illuminations spontanées.

Lorsque j’entrai dans la Cour principale de la préfecture avec mes deux camarades, tout était désordre et confusion. La terre était jonchée de casques, de selles de chevaux et de divers objets d’équipement militaire. Deux mille sept cents hommes environ , garde municipale et troupe de ligne, venaient d’évacuer l’enceinte de la préfecture. Une compagnie de la lie légion présentait seule quelque apparence d’ordre militaire. C’étaient les officiers de cette compagnie, secondés par l’adjudant Caron et aussi par M. Carteret, je crois, qui, pour éviter un conflit, avaient obtenu la retraite de la garde municipale et de la ligne. Grand nombre de citoyens plus ou moins armés, et encore dans l’ivresse d’un succès obtenu sans effusion de sang, se promenaient dans les cours, aux cris de: Vive la liberté 1 Vive la République! et au chant de la Marseillaise. Le coup d’œil était vraiment pittoresque; c’était un véritable délire !

Je priai le capitaine de la garde nationale de rassembler son monde, et, dans une courte allocution, j’annoaçaima nomination provisoire au département de la préfecture, en invitant tous les citoyens présents à m’aider de leur concours pour rétablir l’ordre et parer aux choses les plus urgentes. La promesse m’en fut faite avec enthousiasme et exécutée ensuite avec zèle et intelligence.

Je montai alors , toujours accompagné de Sobrier et de Cahaigne, au secrétariat général, où je ne trouvais que deux employés et deux huissiers de service, restés à leur poste.

Je me rappelai aussitôt Combien de fois j’avais été ■ mandé dans cette même salle , lorsque soumis à une | surveillance rigoureuse comme condamné politique , : la susceptibilité du secrétaire général ou du préfet était éveillée par les rapports des agents de la police secrète.

Une fois, entre autres, j’avais dû comparaître devant mon prédécesseur, pour me défendre de certaines imputations tronquées ou exagérées, et j’avais subi de sa part quelques conseils dont la bienveillance pouvait être attribuée à l’estime toute particulière qu’il professait pour mon oncle Spréafico. C’était M. Spréafico, qui, par les soins et démarches de M. Lingay, son ami, avait obtenu, à ma sortie des prisons de Doullens, mon permis de séjour à Paris. Plus tard, M. Pinel m'ayant signifié de quitter Paris dans les vingt-quatre heures , attendu que je m’occupais toujours de politique, et qu’on me savait mêlé à des conspirateurs dont on surveillait les démarches , M. Delessert m’avait accordé un sursis de huit jours pour mettre ordre à mes affaires.

Dans ce moment-là, je n’étais véritablement pas en i œuvre de conspiration. Toute mon activité était tournée vers la fabrication d’un drap imperméable, qui, après avoir absorbé, par de nombreux essais, la plus grande partie de mes capitaux, ne m’a donné en résultat qu’une I perte de soixante mille francs, des dettes et des protêts, et qui m’a laissé enfin à peu près comme Job sur son fumier.

■ M. Lingay , en cette circonstance , était donc encore intervenu auprès de M. Delessert pour faire révoquer cet ordre d’extradition, et il me rapporta textuellement leur conférence. On prétendait que, dans un banquet de républicains, j’avais tenu des propos compromettants, et que, sous Saint Napoléon , j’eusse été embastillé pour le reste de mes jours: « Et voyez plutôt , aurait ajouté « M. Delessert, en montrant un rapport tout frais, pen- « dant que vous sollicitez ici la continuation du séjour « de M. Caussidière, il est à la Cour royale de cassation «avec des républicains, qui assistent, comme lui, au pro~ « cès de M. Ledru-Rollin. »

Mais je n’eus pas de peine à démontrer que j’avais seulement rempli tin devoir de gratitude et d’affection envers mon ancien défenseur à la Cour des pairs, lequel venait encore de se rendre caution pour moi d’une somme de vingt-cinq mille francs. Rien ne justifiant donc la mesure prise à mon égard, j’avais été autorisé à continuer mon séjour à Paris.

Ce fut, assailli par ces souvenirs, que je pris possession d’un hôtel d’où, quelques heures auparavant, un mandat d’amener avait été lancé contre moi.

Je déposai mon sabre sur le bureau, Sobrier ses pistolets, et nous nous mîmes à l’œuvre sans retard.

Les chefs de la police municipale et les autres employés supérieurs étant absents, M. Coré, caissier de la préfecture, se présenta seul et me fit connaître l’état de la caisse. 11 s’y trouvait environ 200,000 francs qu’il mit à ma disposition pour les nécessités du service. Je lui répondis que, pour l’instant, il n’y avait pas besoin d’argent; mais qu’il ne devait disposer d’aucun fonds sans ; un visa signé de moi.

L’économe vint à son tour et reçut l’ordre de fermer à clef toutes les pièces du second étage, habité par mon prédécesseur, qui, dans sa précipitation à fuir, n’avait rien emporté.

Je ne pris possession.du second étage qu’au bout d’une huitaine de jours, et seulement lorsque les domestiques de M. Delessert eurent enlevé tout ce qui lui appartenait.

M. Delessert m’en remercia, un peu après, par la lettre suivante:

Londres, le 29 avril 1848.

« Monsieur le Préfet,

« Je viens d’apprendre, par mes amis de Paris, la bienveillance avec laquelle vous vous êtes exprimé au

sujet du très-p.etit séjour que Madame Delessert a été faire à Passy, et le regret que vous avez témoigné de ce qu’elle ne s’était pas adressée à vous. Permettez-moi de vous en offrir mes remercîments.

« Je lo fais avec d’autant plus d’empressement, que c’est pour moi une occasion de vous dire combien j’ai été sensible à tous les bons procédés dont vouz avez usé envers nous, en permettant avec tant de bonne grâce, la sortie de la préfecture de police, des effets, chevaux et autres objets qui nous appartenaient personnellement, à ma femme et à moi; je suis heureux, Monsieur le préfet, de vous exprimer ma gratitude bien franche et bien cordiale.

« J’ai l’honneur de vous prier de recevoir mes sentiments de Jjaute considération,

îièrement. Des factionnaires furent posés; des patrouilles se renouvelèrent toute la nuit; et des visites faites dans les souterrains et conduits qui ont leur point de départ dans les bâtiments de la préfecture, me convainquirent qu’aucun danger invisible ne nous menaçait.

Le chef des exprès ou porteurs de missives fut appelé et dut se mettre à ma disposition. En temps ordinaire, sa brigade se compose de 18 hommes; je la portai à c 24, vu l’urgence.

Le service des sapeurs-pompiers ne fut pas suspendu. Un incendie au Palais-Royal fut promptement éteint, grâce au zèle intelligent et dévoué de ce corps d’élite.

Tout le temps, jusqu’au lendemain matin, fut employé â ces mesures de première nécessité. Sobrier avait par-

« Gabriel Delessert.

l’adjudant Caron, commencèrent Torganisalion d’un service militaire auquel vinrent s’adjoindre quelques amis et bon nombre l’insurgés, armés plus ou moins régu-r

tagé mes travaux; et de concert avec lui, j’avais fait paraître la proclamation suivante:

« Au nom du peuple souverain.

« Citoyens,

« ün Gouvernement provisoire vient d’èlre installé: il est composé, de par la volonté du peuple, des citoyens F.Arago, Louis Blanc, Marie, Lamartine, Flocon, Ledru- Rollin, Recurt, Marrast, Albert, ouvrier mécanicien.

« Pour veiller à l’exécution des mesures qui seront prises par ce gouvernement, la volonté du peuple a aussi choisi pour ses délégués au département de la police, les citoyens Caussidière et Sobrier.

« La même volonté souveraine du peuple a désigné le citoyen Étienne Arago à la direction générale des Postes.

« Comme première, exécution des ordres du Gouvernement provisoire , il est ordonné à tous les boulangers et fournisseurs de vivres de tenir leurs fhagasins ouverts à tous ceux qui en auraient besoin»

« 11 est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses armes, ses positions, ni son attitude révolutionnaire. 11 a été trop souvent trompé par la trahison; il importe de ne pas laisser de possibilité à d’aussi terribles et d’aussi criminels attentats.

« Pour satisfaire ail vœu général du peuple souverain, le Gouvernement provisoire a décidé et effectué, avec l’aide de la garde nationale, la mise en liberté de tous nos frères détenus politiques; mais en même temps, il a conservé dans les prisons, toujours avec l’assistance on ne peut plus honorable de la garde nationale, les détenus constitués en prison pour crimes ou délits contre les personnes et les propriétés.

« Les familles des citoyens morts ou blessés pour la défense des droits du peuple souverain, sont invitées à faire parvenir, aussitôt que possible, aux délégués au département de la police, les noms des victimes de leur dévouement à la chose publique, afin qu’il soit pourvu aux besoins les plus pressants. *

, « Les délégués au département de la police.

« Caussidhère et Sobrier. »

Le lendemain , presque tous les chefs de division et chefs de bureau se rendirent à leur poste. Quelques-uns demandèrent. une entrevue qui leur fut accordée sur-lechamp. J’invitai ces messieurs à redoubler de zèle dans leurs fonctions, le gouvernement du peuple ayant besoin du dévouement et de l’activité de tous ses agents.

— Si quelqu’un de vous, ajoutai-je, se rend coupable de trahison, il sera fusillé sur-le-champ, dans la cour de la préfecture.

C’est la seule menace révolutionnaire que j’aie faite-, pendant ma gestion de trois mois, et je n’eusse point hésité à l’exécuter, si j’y avais été forcé. Ne devais je pas me considérer comme entouré d’ennemis ou de gens mai intentionnés , qui accepteraient difficilement le nouveau maître que venait de leur imposer la force populaire ?

D’un autre côté, je m’efforçai, dès ce moment, à conquérir l’estime, si non la sympathie, des divers employés de la préfecture, les traitant toujours avec convenance et affabilité, quels que fussent leur rang et leur position. Je recommandai expressément, dans tous les bureaux, la même convenance , digne d’un gouvernement républicain , à l’égard* des personnes qui Rendraient à la préfecture pour affaires. La République incomprise et calomniée devait se montrer grande, forte et généreuse. Elle devait surtout rehausser le citoyen pau-

vre , qui a le plus besoin .de sa bienveillance et de sa protection. '

Ce fut avec ces dispositions fraternelles, que les bureaux de la préfecture s’ouvrirent le 28 février, sauf la division des passeports , pour laquelle j'attendis lo bon plaisir du nouveau gouvernement.

Je me fis rendre compte de l’état des approvisionnements en grains et farines. Quoi qu’il fût satisfaisant, j’envoyai quelques amis à Étampes et à Blois, pour y faire de nouveaux achats; ce qui me permit de baisser la taxe du pain, le deux mars suivant. Celte mesure détruisait victorieusement les terreurs semées par les alarmistes.

Une ordonnance, qui parut le 28 février, facilita .également aux boulangers les moyens de se procurer du bois pour opérer la cuisson du pain. Des ordres furent donnés pour prévenir les accidents que pourrait occasionner le trop plein des canaux d’égouts. 11 fallut aussi s’occuper de réorganiser l’éclairage, généralement im* possible durant les premiers jours.

Le 26 au soir, une fièvre violente s’empara de Sobrier, mon collègue et mon ami. Plusieurs nuits passées sans sommeil avaient épuisé ses forces. J’ai rencontré peu d’hommes d’aussi facile concordance et aussi désireux de bien faire. Je dus à ma constitution robuste et à l’habitude d’un court sommeil, de résister à des travaux sans fin, et peu en rapport avec mon tempérament, qui exige beaucoup de gymnastique et le grand air.

Quoique chaque minute amenât son œuvre, je fis contracter l’habitude d’exécuter immédiatement les affaires, en pressant la lenteur bureaucratique , si désespérante pour les particuliers et presque toujours si nuisible à l’intérêt général.

Cependant, les barricades restaient en permanence. Une juste défiance maintenait les insurgés à leur poste.

*' mSrx ■ * * * n

Les longues artères qui conduisent à ce vaste réservoir

des approvisionnements de Paris, appelé le Marché des Innocents , se trouvant interceptées , il fallut obvier au plutôt à cet inconvénient, et rendre a la population les moyens de subsistance qui lui faisaient défaut. On avait déjà facilité le départ et Uar rivée des postes.

Je mandai quelques chefs de barricades, et les invitai à rétablir la circulation des grandes lignes, leur annonçant que les villes principales envoyaient à chaque instant leur adhésion au gouvernement de la République , accueillie partout avec enthousiasme. Je les rassurai sur les moyens d’une surveillance active, et contre toute tentative des ennemis de la Révolution.

* Le lendemain , grâce à leur bonne volonté et à leur concours, presque toutes les barricades avaient disparu, et l’on put s’occuper de l’assainissement de la ville. Une ordonnance parut alors , dans laquelle je recommandai }a propreté de la voie publique et la liberté de circu-

lation.

H fallut aussi songer au pavage des rues. Ceux qui liront pas vu ces monceaux de pavés, accumulés par le génie révolutionnaire, ne peuvent s’en faire une idée. Ingénieurs et paveurs furent mis en réquisition, et l’on s’aperçut bientôt d’une amélioration notable.

Le repavage me rappelle une petite anecdote, que d’estimables gens , peu bienveillants à mon égard , avaient dénaturée en la présentant sous de fausses couleurs. Voici le fait:

Cuni, un de mes camarades de captivité à Doullens, arrivait à Paris. Sa première visite fut pour moi. Il vint en costume d’artilleur, et il attendit, jusqu’à deux heures du matin environ, que je fusse libre de causer avec lui. Je lui offris alors de l’accompagner jusqu’à son hôtel, rue Beaurcgard , voulant en même temps visiter les divers

quartiers Saint-Denis, qu’on me disait négligés. On m’avait parlé de flaques d’eau stagnante , et j’étais désireux de voir par moi-mème comment on exécutait mes ordres.

J’avais la tète lourde, fatiguée d’un travail de 18 heures, et par conséquent, un immense besoin de prendre l’air. Nous nous acheminâmes donc, en devisant des affaires du jour, jusqu’à la hauteur de la rue du Petit-Carreau, où nous rencontrâmes une patrouille de garde nationale , commandée par un lieutenant dont je n’ai jamais su le nom.

Un « Qui vive? » bien accentué, provoqué sans doute par l’uniforme de Cuni , et suivi d’un « Passez au large 1 » nous fit prendre la rue Bourbon-Villeneuve , où nous nous arrêtâmes pour nous dire adieu: Je me disposais à retourner à la préfecture, lorsque la patrouille revint , en nous demandant si nous avions des laissezpasser. Je montrai le mien , formulé ainsi : Laissez passer le citoyen préfet de police , Caussidière. — Signé : Le secrétaire de la préfecture de police.

Crurent-ils à une mystification, ou eurent-ils quelque défiance? c’est ce que' je ne pris pas la peine d’analyser; toujours est-il qu’ils m’enjoignirent de les suivre. Arrivés au poste de la rue Mauconseil, trois de ces messieurs acceptèrent de me reconduire jusqu’à la préfecture. Chemin faisant, je fus reconnu par un officier, qui crut à une escorte d’honneur, tandis que je rentrais prisonnier.

A la grande porte de la Préfecture, le lieutenant voulut se retirer avec ses hommes, mais je l’invitai à entrer, et, une fois dans mon cabinet, jèieur dis:

— Vous êtes mes prisonniers maintenant, et vous ne me quitterez pas ainsi.

Un huissier apporta deux bouteilles de vin avec des biscuits. Après avoir trinqué à la République:

— Vous vous êtes vengé noblement, me dit l’un d’eux en se retirant! '

Ainsi, parce que j’avais répondu par une politesse à une exagération maladroite de service, on en inféra que j’avais été ramassé ivre par la patrouille! Braves gens! qui ne vivez que de calomnies, je vous souhaiterais, si j’étais votre ami, d’avoir toujours la tête aussi calme et aussi saine que je l’ai eue pendant l’exercice de mes fonctions.

Peu à peu, les édifices et jardins publics furent rendus à la circulation, les passeports délivrés de rechef, et aucune mesure restrictive et détentoire ne fut prise contre les oppresseurs de la veille.

Comme tous les vrais démocrates, j’avais déposé ma haine aux Tuileries, et je repoussai les dénonciateurs qui ne manquèrent pas de se présenter en foule aussitôt mon installation. 11 s’agissait bien d’autre chose, ma foi, que de faire courir après M. Hébert ou ses complices; il fallait établir l’unité entre toutes les classes de la société, et s’assurer de leur concours franc et dévoué au gouvernement de tous par tous. Aussi cherchai-je à m’entourer d’une certaine force qui pût, comme je le démontrerai plus tard, en donnant du poids à l’autorité dont j’étais investi, /ne permettre d’éviter l’emploi de moyens violents pour amener l’exécution dé mes ordres.

Dès les premiers jours, je fus admirablement secondé par mes amis et par quelques camarades. Sauf l’affaire Delahodde et un incident que je vais raconter , je n’eus à déplorer qu’un petit nombre d’actes d’insubordination.

C’était le 29 février; Louchet, qui remplissait les fonctions de capitaine d’armement, s’était aperçu qu’une carabine de prix manquait. J’avais aussi à me plain-

dre de la disparition d’un pistolet et de divers effets. Rassemblant alors mes officiers improvisés, je leur dis:

— 11 y a un voleur parmi vous, il faut le découvrir. Laissez aller et venir comme d’babitude, mais observez.

Une demi-heure après, le voleur était trouvé, arrêté, convaincu. C’était un ancien habitué de l’hôtel, où il donnait des leçons d’escrime à M. Pinel. A la faveur de son uniforme de garde national, il faisait du zèle et s’introduisait partout. Outre les armes et autres objets qu'il emportait, et qui furent retrouvés à son domicile, il avait engagé le domestique de confiance de M. Delcsscrt à cacher l’argenterie, lui donnant à entendre qu’elle n’était pas en sûreté sous la garde des républicains de service «à la préfecture. Il faut dire que toute l’argenterie en question était évaluée à 400,000 fr.

Lui-même, il avait aidé le domestique à cacher toute la vaisselle dans une armoire qu’il venait ensuite ouvrir par un moyen de profession; mais il fut arrêté avant d’avoir pu faire sa razzia complète. On ne trouva chez lui que deux plats, qui furent restitués par le parquet ainsi que les armes.

Je ne puis dire combien la découverte de ce vol m’avait contrarié, et combien je fus heureux, plus tard, d’apprendre que le malfaiteur n’était pas un républicain de la veille, comme on les a appelés fc lendemain.

Je dus alors, en attendant mieux, faire adopter un brassart et un ceinturon rouge à ceux qui étaient de service militaire à la préfecture. Le brassart désignait un grade.

Cette couleur rouge offusqua beaucoup de gens timorés, qui s’attachent toujours plus à la forme qu’au fond.

11 fallait bien un signe distinctif pour éviter les méprises et les introductions frauduleuses au milieu de nos hommes. Le rouge, symbole de l’unité, ne voulait pas dire qu’on fût sanguinaire. Hors l’action dû combat , j’ai toujours rencontré de l’humanité et de la douceur clans le caractère des républicains, tandis que tel qui s’enveloppe de blanc, cache souvent, sous cette couleur candicje, de tristes et cruelles passions. Lisez l’histoire.

Quoi qu’il en soit, je n’ai jamais regardé à la couleur ou à la position de fortune des citoyens, quand il s’est agi de leur rendre justice. Je n’ai jamais oublié ce précepte: Tous les hommes sont frères.

A quoi donc eût servi de ressusciter cette noble et belle devise, trop souvent voilée par la tyrannie: Liberté, Égalité, Fraternité?

Trois mots qui correspondent à République démocratique et sociale.

II fallait donc, pour arriver à une bonne solution, consulter souvent le cœur et la tète, afin d’y puiser d’utiles et saintes inspirations.

Le drapeau aux trois couleurs de l’ancienne République fut décrété et rétabli sur tous les édifices publics.

Je prescrivis aux marchands de n’acheter et vendre des armes, équipements ou munitions, qu’après avoir inscrit sur des registres spéciaux les noms et adresses des vendeurs et des acheteurs. 11 fallait aussi opérer des recherches pour retrouver et conserver les chevaux de l’ancienne garde municipale, qui étaient en fourrière à droite et à gauche. Par suite de démarches actives, 289 chevaux furent ramenés dans les écuries des casernes, et purent servir, plus tard, à monter la garde républicaine.

Un assez grand nombre de gardes municipaux T prisonniers dans la caserne des Minimes, ne recevaient que

la ration de pain, nécessaire pour subsister. J'y fis ajouter la ration ordinaire des militaires. Au reste, peu de jours après, ils furent libres.

Par mes ordres, on établit encore un ordinaire pour les citoyens qui, depuis le 24 février, tenaient le service à la préfecture.

. Le troisième jour de ma prise de possession comme délégué, une vingtaine de commissaires de police des quartiers environnants vinrent recevoir des ordres. Je fis entrer ces messieurs, qui eurent l’air de me prendre pour Sancho Pança dans son Ile. Chacun d’eux me soumettait les besoins et les désastres de son quartier. Tous parlaient à la fois et cherchaient à m’étourdir. Je devinai leur manœuvre, et, les passant en revue d’un regard, je leur intimai l’ordre de parler seulement quand je les interrogerais:

— Je sais de quoi vous êtes capables, leur dis-je. j’espère que, pour beaucoup d’entre vous, l’avenir fera oublier le passé. Une nouvelle ère commence. Soyez conciliants et humains. Aidez-moi à rétablir l’ordre; et surtout n’oubliez pas que votre premier devoir est de sévir contre le vol et le pillage, sous quelque forme qu’ils se présentent. A défaut de sergents de ville, vous invoquerez l’assistance des postes, dispersés dans vos quartiers respectifs; j’ese croire qu’elle ne vous fera pas défaut. Surveillez les repaires, et laissez la politique de côté: elle ne pourrait vous attirer que des désagrément^.

Ces messieurs se retirèrent en silence, protestant de leur dévouement, dont, pendant quelque temps, je n’eus guère lieu de m’apercevoir.

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