LE «4 FÉVRIER
Toute cette soirée, toute cette nuit du 23 au 2<I février, eurent un aspect sinistre. Le travail de l’insurrection se fit avec une activité extraordinaire, dans le silence, et sans qu’aucune force militaire intervint pour s’y opposer. Paris était un chantier de barricades, da-
puis le boulevard de Gand jusqu’à la Bastille, depuis la porte Saint-Denis jusqu’à la Seine. Le Peuple insurgé était descendu dans les rues avec ses outils d’atelier, en attendant qu’il prit le fusil, le lendemain. On sciait, hélas! les beaux arbres des boulevards; on démolissait les grilles des monuments, les candélabres du gaz, les fontaines et les baraques , et tout ce qui pouvait servir à encombrer le chemin des troupes; on transportait sur les chaussées les matériaux des maisons en construction, poutres, pierres de taille, planches et charrettes; et tout cela s’enchâssait dans de formidables murailles de pavés. Et l’on n’entendait que les coups de la hache et le bruit des arbres, qui, en tombant, écrasaient leurs branches; parfois, un grincement d’armes agitées et quelques détonations, égarées dans les ténèbres; presque toujours, en manière d’accompagnement monotone, le son du tocsin; et bientôt, les barricades furent occupées et gardées par des sentinelles; et l’on apercevait, autour de brasiers pétillants, des groupes d’hommes accroupis, fondant des balles, et fumant tranquillement leur pipe, à ce bivouac bizarre, au milieu de la grande ville labourée pour y planter la liberté.
Les républicains, les ouvriers, les sociétés secrètes, tous les hommes au cœur généreux et sympathique, se remuèrent vaillamment, durant cette nuit mémorable. Les uns parcouraient les barricades et proclamaient déjà la déchéance du roi; les autres réunissaient des munitions et des armes. Partout, la résolution était inébranlable, et l’espoir presque Certain de conquérir enfin la République, pour laquelle le Peuple avait tant souffert.
Au lever du jour, Paris se réveilla donc en pleine insurrection, et les indifférents, qui avaient passé chez eux une nuit d’inquiétude, durent être bien surpris de la puissance surnaturelle de ce peuple travailleur, qui, en
quelques heures , avait ainsi transformé une ville élégante et bien ordonnée, en un champ de bataille inextricable, avec des abattis de forêts, des ruines et des fortifications.
Tout le cœur de Paris appartenait à la révolte, sur un carré d’au moins une lieue, entre la rue Montmartre et la rue Saint- Antoine , entre les quais et les boulevards. Le passage de la porte Saint-Denis était fermé par une barricade monstrueuse , et les principales entrées du champ des insurgés étaient également défendues par d’infranchissables barrières. Dans les petites rues du centre, comme les Tues Beaubourg , Transnonain, des Gravillers, etc., les barricades se suivaient, presque de dix pas en dix pas , et les combattants s’agitaient avec enthousiasme dans ce labyrinthe de petites citadelles, communiquant les unes avec les autres et avec les maisons voisines. A voir l’exaltation du Peuple qui avait ainsi assuré son inviolabilité chez lui, à entendre les cris de rive la République, proférés par les hommes, par les femmes et les enfants, on jugeait bien que la révolution allait s’accomplir, et que c’était tout au plus une question de temps.
La cour avait aussi employé cette nuit précieuse. On avait annoncé, la veille, un ministère Molé, pour remplacer le ministère Guizot. Mais, depuis le massacre des Capucines, depuis que la révolte semblait irréconciliable et généralisée, on se sentait contraint à de nouveaux sacrifices.
Le roi passa presque toute la nuit en conférence avec ses conseillers et scs intimes. M. Bugeaud , qu’on avait déjà voulu nommer dictateur militaire, encourageait Louis-Philippe à ne pas céder ; et comme il demandait qu’on lui livrât l’insurrection, avec plein pouvoir sur Paris,
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— Pas encore , répondit le roi.
Le maréchal de la rue Transnonain se proposait sans doute d’user des bastilles construites tout exprès pour la circonstance, et le roi, sans être éloigné de cette ressource qu’il s’était réservée, s’imaginait pourtant que le moment n’était pas venu de brûler... ses vaisseaux.
M. Thiers avait été appelé, dans la soirée, avec quelques rédacteurs de journaux dynastiques. Le roi reculait toujours devant un ministère de l’opposition et devant une réforme électorale, si insignifiante qu’elle fût. 11 ne s’agissait cependant que de l’adjonction de quelques capacités bourgeoises aux listes électorales , et de l’incompatibilité de certaines fonctions monarchiques avec le mandat de député. M. Thiers, d’ailleurs, qui avait déjà si bien servi le roi , M. Barrot qui venait de montrer tant de respect pour la volonté royale , comment auraient-ils effrayé la cour ï
Vers trois heures du matin, le vieux Philippe, fatigué, promit un ministère Thiers, Odilon-Barrot et Bugeaud. 11 fut convenu que d’innombrables affiches seraient placardées immédiatement sur tous les murs de Paris, afin que la popularité de ces trois grands citoyens sauvât la monarchie, en apaisant tout-à-coup l’orage populaire.
Plus tard, un autre conseiller du roi, M. de Girardin, entrait au château des Tuileries pour prévenir son auguste ami que la royauté était compromise et la dynastie perdue, si l’abdication et la régence n’étaient pas proclamées.
Ainsi, dans cette crise singulière et suprême, tous ces hommes de l’ancien régime, réputés si habiles, tous ces professeurs de rouerie politique, n’eurent aucun sentiment de la situation. 11 serait difficile de dire qui fut plus aveugle, de M. Barrot et de ses amis, de MM. Guizot et Duchàtel, de M. Thiers ou du roi. Car la vérita-
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ble habileté, la clairvoyance, le génie de l’homme d’État, sont inséparables de la conscience et de la justice. On a dit qu’à chaque complication du drame , le roi était toujours arrivé trop tard: c’est qu’il n’attendait pas le Peuple si tôt.
Aussi, fallut-il voir comment furent accueillis, le matin , MM. Thiers , Bugeaud et Barrot. A M. Bugeaud , le Peuple répondait: Transnonain; — à M. Thiers, il répondait: Bastilles et Lois de septembre; — à M. Bar- 1 rot, il répondait: Désertion.
M. Bugeaud fuLdonc presque aussitôt remplacé par un autre fidèle général, M. de Lamoricière, que la faveur du roi venait de nommer tout récemment grand officier de la Légion d’honneur.
L’opposition eut encore alors, pendant une heure, l’aveuglement de se croire aussi heureuse qu’habile; et il lui sembla que cette grande secousse ayant produit un ministère si longtemps impossible , tout devait être fini.
Des maires, des officiers de police et quelques gardes nationaux , -portant pour la seconde fois des bouquets dans leurs canons de fusil, parcouraient certains quartiers, en annonçant la bonne nouvelle. Mais la population demeurait muette ; une partie de la garde nationale se sentait encore trompée, et les insurgés criaient : A bas Louis-Philippe, Vive la République!
M. Barrot, lui-même, qui s’était caché le jour du banquet, crut que le ministre ferait oublier le chef de l’opposition. 11 monta à cheval, accompagné de son collègue, M. Lamoricière, de quelques députés, royalistes comme eux, et d’une bande d’état-major. Le cortège s’avança triomphalement sur les boulevards fashionables; mais en approchant du boulevard Montmartre, bordé de barricades à la gorge des rues, ils entendirent déjà des murmures peu rassurants. Arrivés à la barricade de la porte
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Saint-Denis, ils furent arrêtés court par les insurgés qui croisèrent la baïonnette et crièrent: Vive la République!
L’illusion des dynastiques ne fut pas de longue durée. La République était décidément en nombre et en force dans l’insurrection.
Tandis que les royalistes se retiraient consternés, tandis que des régiments de ligne, stationnant sur le boulevard, fraternisaient avec le peuple, tandis que les insurgés attendaient l’attaque dans leurs barricades; des masses d’ouvriers armés, des gamins, portant des drapeaux improvisés, se mêlaient aux colonnes de gardes nationaux, hésitant entre la neutralité ou la rébellion. Depuis le matin, le Peuple n’avait qu’une idée fixe, c’était d’aller aux Tuileries, comme en 1830. L’instinct du Peuple est toujours droit, et se précipite au but. Son irritation, partagée par un certain nombre de gardes nationaux et d’ofiieiers , entraînait des compagnies entières; et ces flots révolutionnaires roulaient de toutes parts vers le centre de la tyrannie.
On accourait ainsi en tumulte vers les Tuileries, du faubourg du Temple, du faubourg Saint-Antoine , du faubourg Saint-Marceau, de presque tous les quartiers de Paris: et, chemin faisant, on recrutait à cette armée bizarre des milliers de combattants avec des sabres et ; ■ des haches, avec des pistolets et des bâtons. Ceux qui n’avaient aucune arme suivaient encore, aux cris de: Vive la réforme! couverts, en certains parages, par les r ' cris de: Vive la République! et, tout en marchant vers le Château, on prenait des postes, on fraternisait avec les soldats, et quelquefois on échangeait des fusillades peu meurtrières; car il n’y eut guère d’engagement sérieux, jusqu’à l’attaque du Château-d’Eau.
Vers midi et demi, en arrivant par la rue de Valois ou par la rue de Richelieu, des groupes nombreux trou-
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vèrent la cour du Palais-Royal et le Chàteau-d’Eau occupés par des soldats. On entra bien dans le Palais- Royal, mais le Chàteau-d’Eau refusant de rendre les armes, un combat terrible s’engagea subitement. Les citoyens, retranchés derrière la barricade de la rue de Valois et les colonnades de la cour d’honneur, soutinrent pendant près d’une heure cette lutte héroïque. Bientôt, les voitures de la cour ayant été amenées sur la place, on y mit le feu, et, au milieu de cet incendie qui gagna peu à peu le Chàteau-d’Eau, le Peuple et les gardes nationaux, principalement des troisième et cinquième légions, se rendirent maitres du poste, si bravement attaqué et si bravement défendu.
Une partie de la foule envahit alors le Palais-Royal, appartenant aux d’Orléans, et jeta tout par les fenêtres, sur les débris de l’incendie brûlant encore. Les autres s’élancèrent vers les Tuileries.
Les Tuileries avaient été prises pendant ce temps-là, presque sans résistance, quoiqu’il y eût, dans l’intérieur des grilles, environ trois mille hommes d’infanterie, six pièces de canon, plusieurs escadrons de dragons et des gardes municipaux. Mais les légions de la garde nationale et le Peuple arrivaient de toutes parts et cernaient déjà la place du Carrousel et la rue de Rivoli. Après quelques coups de fusil, les troupes se retirèrent avec l’état-major par le pavillon de l’Horloge, du côté du jardin.
Il était environ une heure et demie. A onze heures, le roi, en pantoufles^ avait encore reçu ses familiers, tant il soupçonnait peu l’état de Paris et le triomphe de la révolution.
Le roi, la reine, les princes et princesses, s’esquivèrent par la terrasse du bord de l’eau. A la petite grille du pont tournant, contre laquelle s’était appuyé Darmès,
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Louis-Philippe et sa femme étaient montés dans une voiture de place qui prit la route de Neuilly. Personne ne songea à les poursuivre.
La duchesse d’Otféans et son jeune fils, accompagnés de M. de Nemours, de députés et d’officiers, s’était rendue à la séance de la Chambre, où trois ou quatre royalistes balbutièrent régence . Mais le Peuple approchait, et l’on so hâta de faire évader, par des issues secrètes, ; la femme et l’enfant , qui furent cachés aux Invalides ,
jusqu’au soir.
Le second jprétendant à la régence, monseigneur le duc de Nemours, grand connétable de toutes les armées du royaume de France, de Navarré et d’Algérie, se sauva d’un autre côté, après avoir changé ses habits de général contre ceux d’un garde national républicain.
La royauté, la régence, tout l’ancien régime, avaient donc disparu. Le peuple était maître de Paris, et la France allait décider de l’avenir.
A la Chambre des députés, au milieu d’un effroyable tumulte, l’extrême gauche chercha ses noms les plus populaires pour organiser une commission provisoire qui pourvût à la situation. La foule, qui avait envahi l’enceinte, en acclama deux ou trois.
En même temps, au National , on combinait aussi une liste de conciliation. A la Réforme , où les principaux chefs de l’insurrection s’étaient ralliés après la victoire, on nommait également, un gouvernement provisoire; et c’est la Réforme qui eut l’honneur d’y introduire un ouvrier.
' Ces trois groupes ne tardèrent pas à se réunir à l’Hôtel de ville. Le Peuple inondait la place et les vastes salles du monument consacré par toutes nos révolutions. Et sur la place de Grève, sur les barricades sanglantes, dans les rues bouleversées, aux fenêtres des maisons, partout, c’était un cri de victoire: Vive la République! '