CHAPITRE IV
Division dans le Gouvernement provisoire. — L’Hôtel de ville. — Le National et la Réforme. — Projets de régence. — La duchesse d’Orléans. — Billet de M. Garnier-Pagès à M. de Malleviile. — Le maire de Paris. — Empiétements de la mairie par la Préfecture de police. — Ma correspondance avec Garnier-Pagès. — Envahissement des places. — M. Armand Marrast. — Visite de Garnier-Pagès et Recurt à la Préfecture de police. — Recurt, nommé à ma place , déchire son mandat. — Je suis confirmé dans mes fonctions de délégué. — Le 13 mars, je reprends le titre de préfet de police. — État-major de la garde nationale. — Courtais, Guinard, Saisset. — Les maires de Paris et de la banlieue. — Anxiété de la population. — Rumeurs alarmantes. — Proclamation du préfet de police. — Édililé parisienne, salubrité, éclairage, marchés, greniers d’abondance, chemins de fer. — Le carnaval, les bals masqués, les théâtres. — Aspect de Paris au commencement de mars.
Les premiers obstacles que je rencontrai vinrent du côté de l’Hôtel de ville. La composition hétérogène du Gouvernement provisoire n’était pas de nature à mettre de l’ordre dans les affaires. Le dehors se ressentait des luttes du dedans.
Le hasard, inséparable des révolutions , n’avait-il pas rapproché, dans cette commission dictatoriale, des éléments presque opposés et certainement hostiles? Les uns
représentaient plus particulièrement le Natio?ial et la bourgeoisie; les autres plus directement le peuple et les citoyens des barricades.
Pendant que ceux-ci proclamaient la République , on complotait à côté d'eux des combinaisons mixtes de gouvernement ou des résurrections impossibles. Les derniers • coups de fusil retentissaient encore, le 2k février, sous les voûtes de la salle Saint-Jean, quand M. Garnier-Pagès et ses amis y essayèrent un projet de régence- La duchesse d'Orléans n’avait pas encore pris de parti et attendait les événements; mais la masse dés citoyens qui revenaient du combat ne se prêtaient à aucune restauration, et les hommes qui s’étaient arrangés pour continuer le système déchu par l'improvisation d’une régence, furent obligés d’abandonner leur projet.
C’est à cette occasion que le 2k février, M. Garnier- Pagès adressa, dit-on, le billet suivant, à son ami, M. Léon de Malleville, ex-vice-président de la Chambre, sous Louis-Philippe:
« Les fous que vous savez viennent de proclamer la République. Empêchez la duchesse d’Orléans de se montrer. Le moment n’est pas propice.
« Tout à vous, mon bon. «
11 était donc difficile que les deux partis du Gouvernement provisoire pussent jamais s’accorder.
Lorsque M. Garnier-Pagès fut nommé maire de Paris, j’appris que son intention, approuvée par une partie du nouveau gouvernement, était de subordonner la Préfecture de police à la Mairie. Cette immense administration, qui, de 1815 à 1821, avait été constituée en ministère et ne relevait que du roi, allait se trouver réduite à l’état de commissariat général.
Déjà sous les régimes précédents , la préfecture de la Seine avait tenté de s’approprier la police munici-
pale, pour amoindrir l’importance de la Préfecture de police; mais la démonstration pratique avait toujours repoussé victorieusement cet empiétement anormal. Je n’etais pas alors assez éclairé sur cette question pour en discuter l’opportunité; je devais seulement aider le gouvernement dans ses efforts , bien décidé à me retirer lorsque le pouvoir républicain serait* assis. ^
J’acceptai donc le titre de délégué, qui devait remplacer momentanément celui de préfet de police.
Cependant ma position n’était point régulière.
La Mairie de Paris avait hérité de l’esprit d’antagonisme qui animait autrefois la Préfecture de la Seine contre la
il m
Préfecture de police, et cet esprit s’était fortifié de l’ascendant acquis par la fraction du parti républicain auquel appartenait le maire. On avait résolu d’encadrer la Préfecture de police, comme une simple division, dans les attributions de la Mairie.
C’est ainsi que je fus reconnu d’abord comme délégué au département de la police. Délégué par qui? Le Gouvernement provisoire ne s’était pas mis en rapport direct avec moi, et dès les premiers temps, cette situation me causa un tel dégoût et de tels embarras, que j’envoyai trois fois ma démission à l’Hôtel de ville. Ainsi, le Moniteur, soux prétexte qu’il insérait seulement les décrets des l pouvoirs reconnus, avait refusé l’insertion d’une ordonnance que j’avais envoyée. A ce refus, j’éprouvai un serrement de cœur, qui a toujoûrs été chez moi le précurseur de la colère, passion que je suis parvenu à maîtriser, après plusieurs années de lutte. Je compris qu’il fallait J faire régulariser ma position ou quitter la place, ne prévoyant déjà que trop bien tous les mauvais vouloirs qui allaient me circonvenir. J’écrivis donc au maire de Paris la lettre suivante:
«Paris, le 26 février 4848.
« Je prie monsieur le maire de Paris de vouloir bien passer à la Préfecture, et en même temps faire régulariser ma position auprès des organes officiels du gouvernement.
« Je ne puis accepter de responsabilité, si j’ai à lutter contre d'autres administrations qui ne reconnaissent pas nia. qualité de délégué. ’ ' \ *
' « En consé^ufence de ce, veuillez faire cesser cet état d’anarchie, et comptez sur le zèle
« de votre tout dévoué « Caussidière. »
Voici la réponse que je reçus immédiatement: .
« Aussitôt que j’aurai un moment, j’irai vous voir. « Bon courage.
« Garnier-Pagès.
« Tout va bien ! »
Cependant, de tous côtés, on m’instruisait que les hommes du National , c’est-à-dire les amis de Marrast, s’emparaient des places, et qu’il était question de me substituer un des leurs. J’écrivis donc de nouveau, dans la journée, et je n’hésitai pas à donner ma démission.
Je reçus alors la visite de MM. Garnier-Pagès et Recurt. Ce dernier venait pour me remplacer, et m’exhiba un pouvoir du gouvernement. Je cherfebai alors à le mettre au courant, et il put de suite se convaincre de l’immensité du travail et de la responsabilité, dans les fonctions du préfet de police. De plus, le mécontentement évident de ceux qui faisaient le service de la Pré-
facture, et aussi ridée qu’il allait commettre une mauvaise action, le décidèrent à déchirer son mandat.
Avant de sortir, Garnier-Pagès, voyant l’effet produit par sa visite, et sentant bien que les allures démocratiques dont il s’affublait ne donnaient pas le change aux Montagnards sur ses tendances réactionnaires, voulut regagner leur confiance par un de ces discours exotiques . * ' dont lui seul a le secret:
— Mon fils, leur dît-il, mon propre fils est garçon épicier, rue de la Verrerie! Le fils de votre maire, garçon épicier ! ! ! Nous sommes tous travailleurs. Mon fils est travailleur en épicerie!...
Et il s’arrêta, soit qu’il fût trop ému pour continuer son speech , soit que le sourire qu’il put apercevoir sur les lèvres de ses auditeurs l’avertit qu’il faisait fausse route. H comprit aussi qu’il était dangereux de me destituer en ce moment, ét joignit ses instances à celles de Recurt pour m’engager à rester à la Préfecture. Je cédai, mais à la condition bien expresse que ma nomination paraîtrait officiellement dans le Moniteur du jour.
Une heure après, je reçus la lettre suivante:
« République française. — Gouvernement provisoire.
« Le maire de Paris
Arrête:
« M. Marc Caussidière est nommé délégué provisoire du maire de Paris à l’administration de la police du département de la Seine.
« Paris, le 26 février 1848.
« Garnier-Pagès, maire de Paris. »
D’insertion au Moniteur , point. Je me souciais peu d’une garantie particulière; mais pour que je pusse agir
avec autorité, il fallait que le public fût convaincu de mes pouvoirs. Je dus donc rappeler au maire de Paris sa promesse de la veille. Si j’appuis sur ces détails, c’est qu’ils sont nécessaires pour préciser le commencement de la lutte que j’ai eue à soutenir pendant près de trois mois.
«Paris, le 27 février 1848.
« J’ai l’honneur de rappeler au citoyen Garnier-Pagès la promesse qu’il m’a faite hier, de, faire insérer ma nomination dans le Moniteur .
«Pour la tranquillité de la cité, pour continuer une conduite que vous avez bien voulu qualifier, hier soir, de belle et exemplaire; pour poursuivre, d’une manière efficace l’œuvre commencée, il faut absolument ne pas être désavoué chaque jour par des journaux qui désignent comme délégué à la police le citoyen Recurt. <
« Caussidière. y *
Plusieurs membres du Gouvernement provisoire, qui m’avaient rendu visite, témoignèrent alors, à l’Hôtel de ville, de l’activité et de l’ordre que j’avais ramenés à la Préfecture, ainsi que de mes efforts incessants pour faire face à tous les besoins de l’extérieur. Ces résultats déterminèrent donc à m’accepter. On fit de nécessité, vertu; et, le lendemain, le maire vint confirmer ma nomination de délégué, en présence de tous les chefs de division de la Préfecture.
Cet état de choses dura jusqu’au 13 mars suivant, où je fus proclamé officiellement préfet de police.
A dater de ce jour, la Préfecture de police reprit son titre et la plénitude de ses attributions, telles qu’elles sont déterminées par l’acte constitutif du 12 messidor an vm, et par les lois et règlements postérieurs. Elle re-
leva dès lors plus spécialement du ministère de Tinté’ rieur.
L’état-major de la garde nationale venait d’être organisé. Le général en chef., Courtais, appartenait à la nuance du National , qui lui avait confié ces importantes fonctions. Guinard lui avait été adjoint en qualité de général d’état-major. Le colonel Saisset se consacra surtout aux détails d’organisation. Dans les premiers temps, et jusqu’à ce que la garde nationale eût nommé ses capitaines, le service d’état-major fut fait par des élèves de Saint-Cyr et de l’école Polytechnique, et aussi par quelques officiers de bonne volonté. Mes rapports avec l’état-major furent toujours bienveillants, et notre accord parfait
Il en fut de même avec les douze mairies de Paris et avec celles de la banlieue, qui eurent fréquemment besoin de mon concours.
Malgré la victoire remportée par le Peuple , et l’éloignement des troupes de la capitale, les esprits étaient constamment agités par des craintes de réaction et d’attaques nocturnes. D’un autre côté, les propriétaires étaient effrayés par des menaces de dévastation. Je fis faire des investigations sérieuses, et je pus me convaincre que rien ne justifiait ces inquiétudes entretenues à dessein. Je crus
donc de mon devoir de faire placarder la note suivante:
« RÉPUBLIQUE FRANÇAISE
« Liberté , égalité, fraternité .
u Des rumeurs alarmantes, répandues par des esprits timorés ou malintentionnés, et accueillies trop légèrement, peut-être , ont , dans la journée d’hier , jeté un certain émoi parmi la population.
«Des rapports annonçant le projet formé d’attaques contre les propriétés, et de dévastations, éveillent la crainte de ceux qui se croient menacés.
« A son tour, le Peuple des barricades se montre tourmenté par des bruits de réaction monarchique.
« La police a dû se préoccuper de ces nouvelles étranges, et elle a pris tous les moyens de vigilance nécessaires pour s’assurer de la vérité.
« Le délégué au département de la police est heureux d’annoncer aux citoyens de Paris et de la banlieue, qu’après des explorations faites avec le plus grand soin, il a acquis la certitude que rien de tout ce qui avait été dit n’était fondé.
«Vigilance, énergie, dévouement!
• «Paris, 27 février 18fc8. !
« Le délégué de la République française au départe-
ment de la police.
« Caussidière. «
Pour assurer l’ordre matériel en môme temps que la
tranquillité morale, je publiai successivement plusieurs
ordonnances. Je remis en vigueur les réglements qui concernaient la sûreté et là liberté de la circulation, la salubrité et la propreté de la voie publique. L’approvisionnement des différents marchés, la surveillance des lignes de chemins de fer, l’éclairage des rues , l’enlèvement des boues et immondices furent aussi l’objet de divers réglements.
A la date du 10 mars parut un arrêté qui enjoignit aux boulangers de verser, dans les magasins du grenier d’abondance, le dépôt des farines prescrit par l’ordonnance du 19 juillet 1836.
Le carnaval approchait, et quoique la disposition des esprits ne fût pas aux mascarades, cependant, pour prévenir tout désordre et sauvegarder la moralité de la République, une ordonnance fut placardée dans Paris.
Il est à remarquer que les bals publics ne furent troublés par aucun. scandale, malgré l’absence des anciens mouchards et agents de police. Des volontaires de la garde nationale suffirent seuls à la surveillance des bals de l’Opéra.
Pour les théâtres, j'avais organisé un service de mes fidèles Montagnards, qui s’acquittèrent de leurs devoirs à la satisfaction des directeurs et du public.
C’est ainsi que peu à peu, et dès les premières semaines après la révolution, les traces de cette grande secousse avàient presque disparu. Chacun reprenait ses habitudes et ses affaires. Les promeneurs affluaient sur les boulevards; les voitures roulaient dans les Champs- Élysées; les ouvriers se rassuraient aux promesses du gouvernement, et tout semblait alors présager un prochain avenir de prospérité.