‹ Mémoires de Caussidière, exprefet et representant du peupleChapitre 10 sur 85 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Les fuuérailles. — Le 4 mars. — Be temple de la Madeleine. — Décorations. — Cortège. — Le char de la République. — Les corbillards. — Discours des membres du Gouvernement. — Le 27 février. — La colonne de la Bastille. — La vieille Europe. — Les victimes. — Mission de la France. — Gloire des armes. — Génie littéraire. — Génie social. ' — Les temps antiques. — Réflexions. — Avis de M. Garnier-Pagès. — Les cérémonies populaires. — Fête des morts. — Communauté- de vivants. — Nouvelle conséeration de la République.

Pendant que la nouvelle République cherchait à asseoir son organisation intérieure, et que son ministre des affaires étrangères, M. Lamartine, adressait à tous le$ agents diplomatiques une circulaire pacifique qui indiquait la voie funeste dans laquelle on~devait entrer ultérieurement, elle s’occupait aussi du soin d’ensevelir les morts, tombés pour elle dans les barricades.

Une cérémonie funèbre, comme Paris n’en avait point encore vue dans ses murs, eut lieu le 4 mars.

Le peuple avait fourni son contingent de morts à la cause de la liberté; il ne fit point défaut aux funérailles de ses frères!

Dès dix heures du matin, les boulevards, les environs du temple de la Madeleine, la place de la Concorde et

celle de la Bastille étaient couverts de gardes nationaux, de troupes à pied et à cheval, de corporations politiques et ouvrières.

Le temple de la Madeleine était tendu de noir à l'extérieur, avec décoration de drapeaux et de couronnes d’immortelles;

Au-dessus de cette porte on lisait:

Aux citoyens morts pour la liberté.

L’intérieur du temple était tendu de noir, liséré de blanc.

En avant du chœur s’élevait un superbe catafalque de granit. . J

Ce catafalque figurait un temple funéraire antique.

Sur les cotés du temple on lisait: Morts pour la liberté.

Le clergé de la Madeleine officia.

Sous le péristyle du temple étaient placés des artistes chargés de l’exécution des chants nationaux et funèbres des meilleurs maîtres. * * ,,

Depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, de chaque côté du boulevard, trois banderoles aux couleurs nationales allaient s’enroulant aux candélabres et aux arbres.

Quelques gardes seulement stationnaient au coin des rues peur empêcher les voitures de traverser la foule.

Du reste aucun désordre n’eut lieu sur une étendue de

six kilomètres, couverte de citoyens.

Sur la place de la Bastille, au sommet de la colonne où plane le génie de la liberté étaient deux grands oriflammes, l’un noir* étoilé d’argent, l’autre aux couleurs nationales; à l’entour du monument vingt trépieds anti- . ques brûlaient, en jetant des flammes vertes et bleues. Tout le pourtour était ceint de la triple banderole aux trois couleurs.

A midi et demi, le Gouvernement provisoire et tous les corps constitués, ainsi que les députations, se place-

renl dans, le temple; le service commença et dura une beure.

Un char symbolique, de la hauteur d’un troisième étage, était couronné par une statue de la République. Aux angles étaient quatre faisceaux de drapeaux tricolores. Une masse de branches de laurier et de chêne le couvrait.

Devant on lisait, en lettres d’or: Vive la République. Et sur les côtés: Liberté, Égalité, Fraternité. Deux mains en bronze, jointes et serrées, symbolisaient l’union de la nation.

Huit chevaux blancs richement caparaçonnés traînaient le char.

L’immense cortège formé de deux cent mille citoyens défila sur les boulevards , devant cinq cent mille spectateurs, aux cris de: Vive la République! et enchantant nos hymnes nationaux et patriotiques.

Garde nationale à cheval, dragons, cuirassiers, garde nationale à pied, garde mobile, compagnies de volontaires, sapeurs pompiers, élèvés des écoles Polytechnique et de SadntrCyr. toute la magistrature, les décorés de Juillet, tous les corps constitués, les faisceaux de la République, les blessés des Trois-jours, portant deux étendards à leur tète, précédaient le char funèbre, suivi du Gouvernement provisoire, ainsi que des maires et adjoints des douze arrondissements.

Enfin le cortège était terminé par les Polonais émigrés, par des corporations et des bataillons de toute * arme. Il défila pendant trois heures et demie, au milieu de deux haies vivantes. <

Un soleil doré rayonnait sur cette piété populaire, et faisait entrer dans les cœurs l’espérance, cette dernière religion de l’homme.

Au moment où les corbillards arrivèrent près .de la colonne, les parents des victimes se précipitèrent en foule

vers les caveaux; le secrétaire général du Gouvernement provisoire s’avança alors vers eux, et leur adressa ces paroles :

«« Citoyens, .

« Les affections de la famille, quelque saintes qu’elles soient, doivent faire place aujourd’hui aux grandes affections de la patrie.

« Les parents que vous avez perdus, les enfants que vous pleurez, morts pour la République, sont avant tout, les fils de la République: c’est à elle à glorifier leurs funérailles. Laissez au Gouvernement provisoire la pieuse mission d’exprimer à la fois les angoisses de la douleur privée et le sentiment profond de la reconnaissance et de la douleur publiques. «

Les parents des victimes, avec une résignation touchante, se retirèrent devant les membres du Gouvernement provisoire, lesquels se placèrent sur le terre-plein de la Bastille. Les cris de vive la République empêchèrent longtemps le citoyen Dupont de l’Eure de se faire entendre.

Lorsque le silence fut rétabli, le président du Gouvernement provisoire dit:

« Citoyens,

* Je suis profondément affligé d’avoir à porter la parole pour l’objet qui nous rassemble

« Personne plus que moi ne désirerait payer aux malheureuses victimes , aux glorieuses victimes de notre belle et dernière révolution, le témoignage de la reconnaissance qui leur est due; mais mes forces ne me permettraient pas de me faire entendre; plusieurs dè mes collègues du Gouvernement provisoire se proposent de le faire, et ils vous diront mieux que moi quelle est la

grande et douloureuse solennité qui nous rassemble au pied de ce monument. Qu’il me soit seulement permis de déposer cette couronne de lauriers et d’immortelles sur les cercueils de ceux qui vont bientôt reposer près de nos frères morts en 1850 pour la liberté!

« Vive la République ! »

De vives et unanimes acclamations éclatèrent; aussitôt le cri de vive la République retentit de toutes parts !

Le citoyen Crémieux, membre du Gouvernement provisoire, prit ensuite la parole en ces termes: >

« Citoyens, le gouvernement déchu était fondé sur le culte d’un seul homme.

« Aux volontés de cet homme il sacrifiait l’honneur, la gloire, les plus chers intérêts de la France. La carrière de Ces tristes pouvoirs est irrévocablement tracée ; ils ne vivent que pour la corruption, et c’est par là qu’ils périssent Le gouvernement que vous avez chassé descendait dans toutes les consciences pour les séduire, pour les corrompre. Après un éphémère succès de quelques jours, la conscience publique s’est soulevée tout entière.

« Notre fière France a poussé contre lui le cri unanime de réprobation, et il a disparu.

« Sur ces ruines que le temps ne relèvera pas, le Peuple prit pour symbole éternel de la Révolution: Liberté, Égalité, Fraternité !

« Liberté, Égalité, Fraternité 1 c’est là, citoyens, la condamnation du passé et l’œuvre du présent, l’œuvre de l’avenir. Prenons à tout jamais pour but, pour unique moyen de gouvernement, la morale, la pureté du cœur et la justice. »

Des bravos retentirent de toutes parts; un immense cri de vive la République fut la prière mortuaire que la foule jeta sur la tombe de ses frères 1

Et chacun se retira avec le calme d’une bonne action.

Déjà, le dimanche précédent, 27 février, le Gouvernement provisoire s’était rendu à la colonne de Juillet inaugurer la République, et le Peuple avait entendu MM. Arago, Dupont de l’Eure et Crémieux. La solennité religieuse du & mars fut une nouvelle consécration de l’avenir républicain, conquis sur les barricades. L’idée triomphait; elle avait pris racine dans le cœur de la population.

Quelles que fussent désormais les tentatives réactionnaires, la République était adoptée; son développement pouvait être plus ou moins lent et enfanté avec plus ou moins d’efforts; mais le principe avait été compris, et devait bientôt remuer la vieille Europe jusque dans ses fondements.

Gloire à vous, victimes généreuses de la liberté ! Votre sang n’aura point arrosé un terrain stérile ! Les peuples nos voisins ont tressailli à l’appel de la France. Qui sait même, et j’en ai le pressentiment, bientôt ces nouveaux fils de la démocratie devanceront leurs ainés dans la voie du progrès ; car , de même qu’ils auront à soutenir des luttes plus violentes, de même l’immensité de leurs efforts amènera chez eux une solution plus radicale.

Depuis longtemps la France a donné l’initiative du progrès social. Que les divisions èt les ambitions personnelles ne viennent point l’arrêter dans sa mission d’institutrice des peuples ; elle perdrait le plus beau fleuron de sa couronne.

Après avoir brillé par la gloire des armes et par son génie littéraire, qu’elle se place au premier rang par son génie social et son amour de l’humanité: c’est là un idéal digne d’une aussi grande nation !

Tel fut l’ordre de pensées que m’inspira cette cérémonie , empreinte du cachet des temps antiques; je me

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disais : les hommes qui ont si peu de jours à passer sur cette terre, doivent-ils donc les employer à s’entredéchirer? Tâchons, par nos œuvres, de faire triompher les vrais principes d’ordre, c’est-à-dire l’esprit de fraternité, sans lequel il n’y a point de société véritable. i

C’est en vertu de ces idées que je voulus faire de la Préfecture, qui n’avait jusqu’alors causé que de l’effroi, un instrument de conciliation et de fraternité.

11 y avait de grands obstacles à vaincre, mais j’avais une ferme volonté de réussir.

Le Gouvernement provisoire aurait pu , dès lors, essayer des réformes radicales, qui eussent été acceptées par le peuple avec enthousiasme.

Aussi, M. Garnier-Pagès disait-il, le soir du 4 mars:

« — Cette journée est immense comme résultat pour la République: elle a prouvé qtie les sympathies générales étaient en faveur de la Révolution. «

11 était aussi, lui, plus républicain ce jour-là que le 24 février !...

Ces cérémonies dans lesquelles le Peuple est appelé à jouer un rôle , agrandissent les idées , en même temps qu’elles épurent le cœur; elles appelent le dévouement et font naître un esprit de concorde qui relie les hommes.

En voyant l’harmonie solennelle et enthousiaste qui avait présidé à cette fête des morts, quel est celui qui n’a pas senti remuer en soi toutes les nobles passions et ne s’est point promis d’aider de tous ses efforts la sainte communauté qui se fondait. Les natures les plus mal douées furent peut-être elles-mêmes atteintes en ce moment par ce sentiment fraternel.

Aussi, cette fête rallia-t-elle beaucoup de citoyens autour des membres du Gouvernement provisoire, dont la

tenue fut simple et digne pendant toute la durée de la cérémonie.

Pour moi, trop heureux de cet accord unanime, je rotournai à mes travaux, plus confiant dans le sort de notre République. Le Peuple venait encore de la sanctionner sur la tombe de ses martyrs ! - *

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