‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 117 sur 142 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

son scpüii sur les listes pour influencer les électeurs, et d’un autre côté on avait précipité le vote des gardes mobiles', après leur avoir distribué des listes dans les casernes.

Dans diflerentes mairies on ajournait les ouvriers qui venaient réclamer leur inscription sur les listes électorales.

Lorsqu’ils présentaient un livret des ateliers nationaux , il ne valait rien ; si c’était leur livret de profession, il était trop vieux.

On les renvoyait constamment , pour les lasser et les empêcher ainsi de voter.

Le préfet de police, M. Trouvé-Cbauvel , écrivait le 31 mai au maire de Paris, de donner ordre à la garde républicaine de se faire inscrire homme par homme, dans les mairies, attendu qu’elle ue pouvait plus être inscrite collectivement comme la fois précédente.

Il s’étayait de la dissolution de cette garde, qui avait été prorogée au 10 juin.

Cependant j’avais reçu, de différents clubs, des lettres qui m’invitaient à venir exposer ma conduite administrative et mes principes politiques.

Depuis ma sortie de la Préfecture , j’avais été contraint, par suite de la fatigue excessive des der-

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niftfs jours, à garder le lit; la luxation que je m’étais faite au genou était encore intense; néanmoins, par devoir, je devais obtempérer à la demande de mes concitoyens.

- Je ne ferai point la description des douze clubs que je visitai. Je n’avais jamais assisté à ces réunions, où l’esprit des citoyens s’éclaire par la discussion, et dont le résumé général pourrait souvent être utile à un gouvernement.

Une émotion indéfinissable s’emparait de moi chaque fois que je changeais de public ; à défaut de talent oratoire , je cherchais mes inspirations dans la vérité des faits et de mes impressions. Si la forme varia quelquefois , le fond resta toujours le même.

' Je débutai au club du palais National et à celui <de la mairie du deuxième arrondissement. Les explications nettes que je donnai aux électeurs les .satisflrent. Une double adoption en fut le résultat.

Au club du manège de la Cbaussée-d’Antin, les objections se succédèrent sans relâche et me tinrent pendant près de deux heures à la tribune.

Environ deux mille citoyens y étaient rassemblés. Les tribunes étaient garnies de dames en toilette élégante.

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IM

L’Assemhlép nationüle, en refusant aux femmes le droit d’assister aux clubs, s’est montrée peu galante, en même temps quelle n’a point été logique suivant les principes d’une bonne civilisation.

.le ne suis point partisan des clubs de femmes, qui me semblent au moins inutiles; mais ne serait-il pas bien que les femmes vinssent quelquefois s’instruire des choses sérieuses delà vie, dans l’intérêt de la famille , pour qu’au bout d’un certain temps elles fussent ainsi à même d’inculquer à leurs enfants des principes plus en rapport avec la société?

Gela n’exclurait point l’esprit d’amabilité chet elles. Celles qui sont naturellement gracieuses comprennent trop bien que là est toute leur force, pour s’en dépouiller en faveur du pédantisme.

En général , les citoyens qui se rassemblent pour discuter les intérêts politiques sont convenables dans leurs propos ; et je ne sache pas qu’il s’y débite rien qui ressemble aux nudités grivoises, mises en scène chaque jour par différents théâtres.

Combien de maris se plaignent de la futilité d’esprit de leurs femmes, et se prennent à rougir lorsqu’elles veulent traiter des questions graves !

Si le grand sentiment d’harmonie sociale qui est

■JOO MÉMOIRES DE CAUS^DIERE.

intimement lié aux actes politiques échappe aux femmes, est-ce leur faute? Non sans doute; car elles sont les victimes d’une éducation épbémôre , dont un des inconvénients est l’ignorance que je signale ici.

Que la femme soit initiée à la démocratie , elle apportera bientôt dans la famille la fécondation de son dévouement inépuisable. La révolution des idées se ferait alors sans coups de fusil.

J’avaisdonc à cœur de combattre victorieusement toutes les attaques dans cette assemblée, dont la nuance d’opinion n’était point en accord exact avec la mienne.

J’en sortis trempé de sueur; mais ma candidature avait été acceptée à la presque unanimité.

C’était un témoignage de gratitude pour les faibles services que j’avais pu rendre. J’y fus trèssensible ; car il est bien certain que mes opinions n’y militaient pas autant en ma faveur que dans les clubs populaires où je me présentai ensuite.

Le club de la rue Saint-Antoine était tenu dans une immense salle, remplie de citoyens; là aussi beaucoup de femmes assistaient à la réunion.

J’admirai le silence religieux avec lequel furent écoutés les orateurs qui me précédèrent. En gé-

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aoi

n(*ral , les applaudissements n’avaient lieu (|u’à la (in des discours.

Les clubs de la Chapelle-Saint-Denis, des Batignolles , de Montmartre et de Saint-Mandé étaient tenus dans le même esprit d’ordre.

Il suffisait d’un mot du président pour rappeler les auditeurs à l’attention. J’étais là au milieu de vrais amis; je ne puis dire combien je fus touché des marques de sympathie que j’y reçus.

Le candidat et les électeurs avaient mêlé leurs coeurs ensemble.

Les clubs de l’École de Médecine , de ta salle Saint- Jean et de la rue Bertin-Poirée , composés en général de la partie bourgeoise de ta population, m’honorèrent de leurs suffrages unanimes. La révolution m’avait fait là de nouveaux amis; l’administrateur y obtint aussi sa récompense.

Celui du quai Jemmapes avait rassemblé huit à dix mille citoyens , stationnés autant à l’extérieur qu’à l’intérieur.

La tribune dominait l’assemblée. Tous les regards étaient attachés sur moi. Je reconnus bon nombre de Montagnards ; ils étaient venus aussi apporter le concours de leur fraternité à leur vieux camarade.

aOï MÉMOIBBS DE CAUfiSIDtERE

Une émotion si vive me saisit, que j’avais peine à faire entendre mes paroles. Je résumai la triade révolutionnaire qui venait de s’écouler ; j’invitai mes concitoyens à persévérer dans la propajjation des principes démocratiques, dont les bienfaits consoleraient le Peuple de ses misères passées.

Un hourra d’applaudissements termina cette séance toute fraternelle.

Je fus longtemps à pouvoir rejoindre la voiture qui m’avait amené. Des larmes de bonheur obscurcissaient ma vue ! Oh ! si jamais l’intérêt du Peuple nécessite le sacrifice de mon existence , je la donnerai de bon cœur , après de semblables journées !

Que l’on me pardonne de m’être étendu sur le souvenir des sympathies générales dont je fus comblé. C’est tout ce qui me reste aujourd’hui de mon •passage dans ces temps de crise. Ce sont mes trophées; en les mettant en relief, il me semble qu’ils seront un véhicule tout puissant pour me faire marcher le reste de ma vie dans la voie de l’harmonie et de la fraternité sociale !

Le 8 juin , le résultat de l’élection des onze représentants nommés à Paris, fut proclamé.

Je sortis de l’urne du scrutin avec 147,400 voix.

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Puis venaii^nt les citoyens Moreau, Goudcliaiix, Cliangarnier, Tiiiers. Pierre I>eroux, Victor Hugo, Louis Bonaparte, Lagrange, Boissel et Proudlion.

Les trois noms qui obtinrent ensuite le plus de voix furent :

Les citoyensThoré, Kersausie et Raspail. Quatre candidats démocrates socialistes allaient donc ex* hausser la Montagne.

Cette fraction de l’Assemblée a de l’avenir. Peu habituée aux luttes parlementaires et aux exigences oratoires , elle n’a point encore le succès qui lui est réservé lorsqu’elle aura coordonné son opposition, et qu’elle s’appuiera invinciblement sur les intérêts du Peuple dont elle est le mandataire le plus spécial.

Elle renferme assez d’bommes éminents pour n’avoir point à se préoccuper des ricanements et des diatribes de ses adversaires.

De la ponctualité , de l’ordre dans la discussion, et de fréquentes réunions qui ravivent dans son .sein l’esprit démocratique : toiles sont les conditions indispensables pour la réussite de son mandat.

De quelle mission plus belle peuvent être honorés des citoyens, que de la mission d’établir

âOl MEMOIRES DE OAUSSIDIERE.

riiarmonie sociale par l’égalité et la fraternité ?

Un mot sur quelques-uns des nouveaux représentants orateurs.

Proudhon est un socialiste , très-fort sur le paradoxe. Il s’est attiré l’horreur profonde du propriétaire, qu’il a effrayé par la forme, un peu brutale, de ses propositions.

Doué d’une intelligence vive et d’un talent incontestable , il ne sait point toujours assez se conformer aux nécessités de l’ensemble de son parti ; ou plutôt il veut trop souvent marcher seul. Il a parfois des humeurs chagrines qui le font tirer sur les siens : dans ces moments d’irritation contre les infirmités de l’espèce, il abat les choses et les hommes comme des quilles , sans crier gare.

C’est le sapeur du socialisme.

Moi qui l’aime sincèrement pour ses qualités, j’oserai me permettre de lui dire qu’on ne fait rien, étant isolé. Il faut aider et non frapper ses suivants, si on est le plus fort.

Pierre Leroux, dont le nom, comme publiciste, est plus répandu encore à l’extérieur qu’en France, a peut-être le défaut de faire trop de métaphysique dans ses discours. Faute de précision, il délaye son argument et s’écarte de la question.

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Les longs discours fatiguent l’auditeur et se popularisent moins que les discours concis.

La pureté de ses intentions et le sentiment qui dicte ses œuvres l’ont rendu cher au Peuple, à juste titre.

Lagrange se trouve à peu près dans les mêmes conditions que Pierre Leroux , par rapport à ses sympathies populaires. Il parle trop souvent de fraternité à la tribune, et l’emploi fréquent de ce mot enlève à ses paroles leur crédit auprès de la majorité de l’Assemblée.

M. Goudchaux donna sa démission de ministre des finances, moins de quarante-huit heures après le 24 février, parce que le Gouvernement provisoire voulait le retrait de l’impôt du timbre et la publication libre des journaux sans cautionnement.

Son éloquence calme , le fait ressembler à un robinet d’eau tiède. C’est un des héros de la finance ; il reviendra encore aux affaires.

M. Thiers , c’est M. Thiers , ou plutôt c'est le roi des royalistes.

Depuis longtemps il rêve pour son compte la dictature du canon , et ne conspire point pour la régence, comme beaucoup le croient; il la voit trop loin de lui pour s’en occuper sérieusement.

t06 MÉMOIRES DE CAUSSIDIEKE.

S’il DO l’emporte pas sur Cavaignac [Miur la présidence, il cherchera à arriver au ministère, ou, au besoin, il en dirigerait les allures, d’une manière occulte, comme il le fait depuis quelque temps par les siens.

Victor Hugo s’est joint aux i‘éacliounaires. Il serait à désirer qu’il creusât à fond le sentiment démocratique; il ne lui serait point impossible de faire un retour honorable à des idées plus larges. Le temps et les choses opéreront-ils cette transformation ?

Ainsi, je rentrai dans l’arène de la discussion politique, bien décidé à joindre mes eflorts à ceux de la minorité. Je repris mon ancienne place au milieu de mes amis de la Montagne, pour barrer le passage sur la pente réactionnaire dans laquelle se laissait entraîner la plus grande partie de l’Assemblée.

Tout ce que j’étais destiné à voir devait me faire bien sooÛ'rir dans mes opinions.

CillAPITRE m

Louis Bonaparte. — Ambition du prétendant. — Sa correspondance. — L’homme de l’aigle. — Nullité du prince. — Émeute du 12 juin. — M. Carlier, provocateur. — Le général Clément Thomas. — Le coup de pistolet. — Émotion de l’Assemblée nationale. — Proposition de M. Lamartine. — MM. Louis Blanc et Jules Favre. — M. Ledru Rollin. — MM. Pierre et Jérôme. — Admission de M. Louis. — Sa candidature à la présidence. — Luttes personnelles. — Guerre civile. — Les royalistes bonapartistes.— Les royalistes beuriqu'mquistea. — Pas de président! — Les ateliers nationaux. — Quinze millions. — Enlèvement de M. Émile Thomas. — Aveu de M. Trélal. — Lettre de MM. GarnieNPagès et Arago. — M. Trékt, prisonnier. — Ef&oi de la bourgeoisie. — Forçats et paresseux. — Protestation des ateliers nationaux. — DéfriebemenI de la Sologne. — Misère du Peuple. — Les clubs du désespoir. — Orateurs en plein vent. — Loi terrible contre lesattroupements. — Les coups de filet. — La liberté violée. — Deux représentants arrêtés. — Le soir du 22 juin. — Grande fermentation. — Le ministre de la guerre Cavaignac. — Éloignement des troupes de Paria. — Conspiration militaire. — Préludes des journées de Juin. — Les vaincus ont toujours tort.

La uoininatiuu de Luuib Bonaparte, ccuuiiie représentant du peuple, avait excité la susceptibilité

MÉMOIRES UK CAUSSiUlEHE.

de l’Assemblée, en même temps qu'elle avait attiré l’attention du pouvoir sur les projets ambitieux de ce prétendant; sa correspondance, lue à l’Assemblée, n’était pas franche d’allures; on y voyait clairement qu’il n’acceptait la République que comme contraint par les événements.

L’homme de l’aigle existait toujours.

L’Assemblée nationale aurait dû immédiatement l’admettre dans son sein; la partie intelligente de la nation voyant la nullité du prince, ne s’en serait plus inquiétée, tandis que l’espèce de persécution attachée au nom impérial le grandissait auprès des gens superficiels, auxquels il faut absolument un maître pour les flageller.

Le danger était visible, du moment qu’on entrait en lutte avec un prétendant ; aussi, les 10 et 13 juin, beaucoup de curieux stationnaient-ils près de l’Assemblée, pour voir arriver Louis Bonaparte.

M. Bonaparte ne parut point.

Néanmoins, les meneurs de son parti avaient organisé partout une active propagande en sa faveur : on parlait de l’oncle mort, de sa gloire militaire, de son génie universel.

Le 12 juin, une espèce d’émeute eut lieu aux alentours de l’Assemblée nationale.

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La Cuinmissiun, prévenue qu’une déinunstration devait être tentée en faveur de Louis Bonaparte, avait pris des précautions militaires; M. Carlier parcourait aussi la foule avec ses agents, dont quelque.s-uns crièrent vive Napoléon !

Ces cris poussés par quelques centaines d’individus, amenèrent un déploiement de forces trop considérable pour la circonstance ; le général Clément Thomas, chargé du commandement, repoussa l’attroupement de la place de la Concorde; un coup de jiistolet fut tiré sur lui, et atteignit légèrement un garde national à la main.

Quelques personnes ont accusé la Commission exécutive d’avoir elle-même suscité cette démonstration; la présence de M. Carlier et de ses agents leur donnèrent à croire qu’il était là pour attiser l’émeute, alin qu’on pût enlever au vote de l’Assemblée un décret de bannissement.

Les recherches que j’ai faites à cet égard n’ont point tout à fait confirmé les présomptions qui ont été mises en avant.

, En admettant la provocation, il est impossible de nier en même temps qu’une certaine agitation n’eût été causée par des meneurs, agissant eu prévision de l’avenir.

MÉHOIRKS DH CAUSStDlËRE.

aïo

Pendant que ces mouvements avaient lieu au dehors, l’Assemblée nationale était en proie à l’émotion la plus profonde, émanant de la même cause.

Le citoyen Lamartine, après une chaleureuse improvisation, proposa un projet de décret maintenant l’exécution de la loi de 185^ à l’égard de Louis Bonaparte.

A la lecture de ce décret, l’Assemblée entière se leva comme un seul homme, en agitant les mains, et criant vive la République !

Cet incident rallia pour un instant toutes les opinions.

Dans la séance du lendemain, l’admission de Louis Bonaparte fut réclamée de nouveau, et appU|yée notamment par les citoyens Louis Blanc et Jules Favre, avec des motifs différents.

Divers orateurs prirent la parole pour et contre, eoitre autres, le citoyen Ledru-Rollin; il fit ressortir logiquement les conséquences graves pouvauL résulter de l’admission d’un prétendant, et les dangers d’une guerre civile.

Pierre Bonaparte protesta énergiquement de soit amour sincère pour la République :

— Démocrate de père en fils, dit-il, je ne servi-

UlAriTtU XU. ^11

rai jamais som une forme étrangère à une K«f>ublique démocratique. »

Une véritable sincérité et l’accent du cœur parurent animer cette improvisation, qu’il est bon li'i'nregistrer.

Jérôme Bonaparte, en bon parent, s’attacha à défendre son cousin, dont l’admission à l’Assemblée nationale fut enfin prononcée, après de longs débats.

Aujourd’hui, la candidature de Louis Bonaparte à la présidence est sérieusement agitée.

Dieu veuille que ces discussions de personnes, où les intérêts du pays ne sont pour rien, ne nous amènent point une guerre civile ! Si par malheur il en était ainsi, il serait du devoir des démocrates de s’abstenir de ces luttes d’individualités; car ils auraient alors à s’emparer du poiuoir d’une main ferme, pour en finir avec les prétentions ambitieuses, qui cherchent sans cesse à tromper le Peuple trop crédule .

Mn d’écarter ces moyens d’agitation, suscilé.s par les royalistes bonapartistes ou les royalistes henriqiiinquistes, je répéterai qu’il laut s’abstenir de président, sous peUie de voir le pays retomber

tôt OU tard dans les errements d’une royauté déguisée.

L’admission de M. Bonaparte ouvrait de nouvelles espérances aux réactionnaires, qui s’attachaient avec acharnement à déconsidérer la Commission exécutive, et l’accusaient de mollesse dans ses actes ; ils lui faisaient surtout un crime de l’existence des ateliers nationaux, qu’on présentait comme une émanation du Luxembourg, et dont on déversait le blâme sur Louis Blanc, quoiqu’il y fût resté absolument étranger.

Le personnel de la direction des ateliers nationaux avait été très-dispendieux, et l’on évaluait les dépenses à quinze millions.

La réaction feignait d’y voir une année ioujours prête à peser sur les décisions de l’Assemblée nationale.

Les journaux annoncèrent, un jour, que le directeur, M. Emile Thomas, avait été enlevé par ordre du Gouvernement, et conduit à Bordeaux pour être embarqué sur un navire de l’État; on répandit le bruit que des malversations avaient nécessité cet enlèvement, et que la Commission exécuiive avait agi ainsi pour éviter le si^ndale.

ü’autres organes de la presse prétendaient, au

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contraire, que M. Thomas ayant soutenu le maintien des ateliers nationaux, il avait été enlevé, dans la crainte d’une collision.

Le citoyen Taschereau déclara, d’ailleurs, à la tribune, qu’il y avait un rapport ministériel , de tout point favorable à la gestion du directeur des ateliers nationaux.

On avait donc pris une mesure dictatoriale et intempestive à l’égard d’un fonctionnaire public.

M. Trélat, ministre des travaux publics, fut interpellé; son explication, assez diffuse, consista à prétendre que le citoyen Émile Thomas avait accepté librement la mission d’organiser les travaux dans les Landes, mission qui lui avait été donnée dans son propre intérêt ; du reste, M. Trélat était peiné d’avoir à dire que ses ordres avaient toujours rencontré du mauvais vouloir; il terminait ainsi : « Le citoyen Thomas ne voulait pas prendre la responsabilité de mesures qu’on lui proposait ; il menaçait même de publier son opposition. »

Si l’on met en regard de cet aveu du ministre des travaux publics la lettre du 15 mai, adressée à M. Recurt , signée Garnier-Pagès et François Arago, et disant entre autres choses, ceci ;

« Faites offrir aux ouvriers des ateliers natio-

MÉVIOIRKS DK OADSSIDIERE.

naux, Agés de 18 à 25 ans et non mariés, nn engagement dans l’armée, et renvoyez tous ceux qui refuseront de s’engager. •>

Ne pourrait-on point en conclure que la commission exécutive aurait proposé à M, Émile Thomas des mesures (|ui paraissaient brutales et dangereuses dans leur application?

La commission a pu craindre que l’opposition du citoyen Émile Thomas ne le portât à faire cause commune avec les ouvriers des ateliers nationaux, et qu’il ne devînt leur chef naturel.

Le citoyen Émile Thomas, dans une lettre justificative, parle des services qu’il a rendus au Gouvernement.

Én effet, il avait cherché à imposer aux'ateliers nationaux les;listes électorales de l’Hôtel de ville. Plusieurs brigadiers m’ont affirmé, depuis, qu’on les avait menacés de destitution, s’ils ne tendaient tous leurs efforts à faire adopter dans leurs brigades les listes désignées par la direction.

Un pareil dévouement méritait considération dé la part de quelques membres de l’ancien Gouvernement provisoire !...

Quoi qu’il en fût, la disparition subite du directeur causa dans les ateliers une certaine émotion.

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Le ministre des travaux publics se rendit auprès d’eux, et fut pour ainsi dire retenu pendant deux heures. Il attermoya les choses, et ne satisfit personne dans ses conclusions hypocrites.

Les réactionnaires de l’Assemblée nationale avaient cependant toujours l’air de croire que la Commission voulait conserver les ateliers comme une menace, tandis que celle-ci n’était préoccupée que des moyens de dispersion.

La bourgeoisie avait été longuement eflrayée de la composition supposée des ateliers nationaux. Ainsi, à entendre certains organes réactionnaires, sur cent vingt mille ouvriers qui en faisaient partie, il y avait un tiers de forçats libérés, un tiers de paresseux et d’incapables, et le reste de demi-honnêtes gens, c’est-à-dire d’individus ne valant pas grand’chose, et dont on avait à se défier.

De leur côté, les ateliers, froissés et indignés de ces attaques incessantes qui tendaient à la provocation, protestaient de toutes leurs forces par la voie des journaux.

Jusque-là, leur attitude avait été calme et inoffensive. Quoique les plus intelligents comprissent bien l’inopportunité de certains travaux, ils s’y soumettaient cependant, sous peine de manquer de

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pain. Ou annonc^a alors qirnno grando parli(‘ dos ouvriers allait être envoyée en Sologne, pour v combler des marais et y défricher des terrains.

La nature du sol do la Sologne engendre des fièvres qui déciment la population.

Les ateliers prétendirent qu’on voulait les employer là pour s’en débarrasser, à l’instar du gouvernement de Juillet, qui avait expédié les patriotes en Algérie ; ils pensaient aussi que, pendant leur absence, les réactionnaires tenteraient de rétablir le gouvernement monarchique.

Toutes ces -rumeurs éparses dans leur sein commencèrent à les agiter. D’autre part, la morte saison des affaires continuait ; les fabriques occu- • paient peu de monde ; l’inactivité générale laissait aux ouvriers le temps de se livrer aux causeries politiques ; la misère était grande chez le Peuple, et l’amenait tous les soirs sur les boulevarts et sur les places publiques, où ils formaient ce qu’on a justement appelé les clubs du désespoir.

Ces clubs ou attroupements avaient leur principal siège entre les portes Saint-Denis et Saint- Martin.

On y voyait souvent des hommes affublés d’une blouse, comme déguisement, venir y pérorer contre

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lii Répiilil'uiuo H ses actes; ils cliercliaient, par des rccriminaiions violentes, à entraîner le Peuple dans un conflit. Ces orateurs en plein vent se retiraient lorsqu’ils voyaient la question bien engagée, et allaient plus loin former un autre groupe : ce qui démontre que, sans dépenser des sommes énormes, on pouvait, avec un petit nombre d’agents, entretenir une émotion constante dans Paris.

Pendant quelques soirs, les attroupements devinrent si serrés, qu’ils interceptaient la voie publique.

L’autorité crut devoir faire circuler des patrouilles, qui ne réussirent qu’à grossir la foule, par la quantité de curieux qu’elles attiraient sur les lieux.

Le Pouvoir exécutif demanda à PAssemblée nationale une loi terrible contre les attroupements. Cette loi, digne des plus mauvais temps de la Restauration, fut octroyée à une immense majorité.

Néanmoins, l’agitation se continuait dans le Peuple. Bonaparte, Henri V, la Régence , et le renvoi des ateliers nationaux, servaient de texte aux diftérentes versions que les partis débitaient, à l’envi les^uns des autres.

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