I.A NONARCHIR RN
Jusqu’en 1847, la royauté avait semblé se fortifier de plus en plus, et les esprits superficiels la croyaient solidement établie en France. Tout lui avait réussi en apparence, dans les combinaisons de sa politique et dans les intérêts de sa dynastie. Sauf unealteintede la fatalité quiavait enlevé subitement ledaupAûidelabrancbe cadette, héritier du trône, la chance des événements n’avait guère contrarié jus-
que là les desseins et la fortune du vieux monarque, auquel les courtisans, devançant l’histoire, appliquaient déjà les plus glorieux surnoms. Ses ministres eux-mêmes, dans les lettres curieuses, retrouvées en février, ne le mettaient-ils pas au dessus de Louis XIV et de Napoléon !
Aussi le Système, comme on disait alors, allait-il en s’exagérant, et sans prendre désormais la peine de cacher ses tendances. L’impiideuf et l’effronterie avaient succédé à une ruse de quinze ans.
A l’extérieur, l’intérêt dynastique dominait toutes les négociations et facilitait par ce compérage égoïste les coups de la diplomatie absolutiste contre les nationalités. Pour se faire pardonner les mariages espagnols, qui apportaient aux d’Orléans trente millions et l’éventualité d’une couronne, on laissait les puissances du Nord effacer les dernières traces de la Pologne, et on cédait des armes françaises aux jésuites du Sonderbund.
A l’ihtérieur, le roi avait ctaceniré toutes les influences dans sa maison, et partagé d’aVance entre ses fils le gouvernement de la France. Il avait fait du flitur régent une sorte de connétable, commanflant toutes les armées; du prince d’Aumale ub vice-roi commandant l’Algérie érigée en flefj du
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prince de Joinville on grand amiral, commandant la marine; du prince de Montpensier, le canonnier suprême, commandant Tartillerie dans sa citadelle de Vincennes, arsenal tout garni pour l’usage des fortifications. La royauté s’imaginait ainsi, en accaparant la force militaire, maîtriser les destinées du peuple français.
En même temps, la cour, les ministres, les fonctionnaires, les aristocrates, épuisaientles ressources financières de la nation. La liste civile pressurait ses domaines et taillait.en coupes sombres les forêts de l’État. Le budget s’augmentait, pour satisfaire les cupidités de tous les serviteurs du gouvernement personnel, et le. livre rouge nous a montré des marquis, des ambassadeurs, des généraux, des comtesses et des millionnaires, se partageant les fonds secrets. Les places, les fournitures, les monuments publics, étaient abandonnés à une concussion honteuse, et cette vénalité qui commençait au cabinet des ministres, rayonnait dans toutes les administrations, et ne s’arrêtait qu’aux degrés infimes de la hiérarchie politique^ Les nominations les plus scandaleuses, l’accaparement des emplois par les familles privilégiées, et jusqu’à une aorte d’hérédité favorisée par le pouvoir dans les
liaiilPS fonctions »!lectives, tout entrelcnail au milieu (lu inonde officiel, la corruption, les passions avides et les instincts grossiers.
Les princes avaient ressuscité les mœurs funestes de la Régenceou du Directoire. Chacund eux s’était fait une cour d’intrigants et de roués. C’étaient des chasses et des courses splendides, à Chantilly ou à Compiègne ; des jours de galanterie et des nuits de jeu ; c’étaient des fêtes vénitiennes sur le terrain même de Canonville, préparé pour recevoir les mitrailles des forts.
Et le lendemain, tous les fils du roi allaient communier à Saint-Roch avec les dévots de l’ancien régime. Car l’hypocrisie accompagnait familièrement l’immoralité, et jamais les jongleries du vieux culte n’eurent plus de faveur apparente qu’en ces temps de dissolution. La jeunesse du faubourg Saint - Germain , imitant la cour, entourait les prédicateurs et les jésuites ; et Paris revit, à sa grande surprise, des moines de toute couleur prétendant confesser les femmes, diriger les hommes et éduquer les petits enfants.
Les députés spéculaient sur leur mandat politique ; les pairs de France patronaient l’agiotage; les banquiers avaient monopolisé la presse déjà
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fléciiTUNi par les lois de septembre ; le Juif des rois et le Roi des juifs s’étaient assure les principales feuilles périodiques, et la voix du journalisme se trouvait ainsi étouffée, en même temps que la voix de la tribune française.
Aussi, toutes les classes supérieures s’abandonnaient-elles, sans crainte de l’opinion publique, à la maladie de l’intérêt matériel, inoculée par la perversité du système monarchique.
La France, cependant, souffrait dans toutes les profondeurs de son existence. Le payâ de l’enthousiasme et de la générosité, ainsi dépravé dans ses habitudes , violenté dans toutes les conditions normales d’une grande nation, ne pouvait subir longtemps cette oppression fatale, et la fatalité elle-même sembla se charger d’y mettre un terme.
Tout à coup, le mal fit irruption au dehors, et envahit tous ^ux même Une crise terrible dans les finances, la ruine imminente de toutes les industries, vinrent réveiller les capitalistes, les spéculateurs, les manufacturiers et les commerçants.
•\ la suite des jeux effrénés sur les actions de chemin de fer, qui avaient renouvelé les folies de la rue Quincampoix au temps de Law, si quelques
qui avaient cru en profiter.
in MÉMOIHRS DE CAUSEIDIERE.
maîtres de Irt flnance avaient entassé des millions, presque toute la banque, les agents de change et tous les aveugles qui s’étaient imprudemment égarés dans cette forêt de Bondy, se trouvèrent finalement culbutés les uns sur les autres. A côté de deux ou trois chefs de la compagnie du Nord, qui avaient doublé leurs capitaux, de madame Adélaïde, qui, disait-on, avait gagné 20 millions, tout le reste des spéculateurs en action de chemins de fer, avait été ruiné tôt ou tard par le report et les vicissitudes du cours. La province elle-même s’était rudement compromise dans ces excès : Lyon y avait éprouvé de fortes pertes, évaluées à une cinquantaine de millions; Bordeaux, Alby et plusieurs autres villes du midi ne pouvaient plus faire face à leurs. engagements. La circulation du papier fut presque interrompue, et la faillite se promena de Paris dans les départements.
Les grands centres d’activité conimercinle étaient, d’ailleurs, presque tous en souffrance. Les fabriques de Lyon, Nîmes, Vienne, Mulhouse, Roubaix, Rouen, etc., se trouvaient encombrées, sans débouchés à l’intérieur, à cause du malaise général, sans facilité d’exportation, à causé delà concurrence étrangère, favorisée parles impôts dé
INTRfmUCTtOS.
douane. Plusieurs villes manufacturières se virent même contraintes d’abandonner la fabrication de certains produits et de renoncer à des exploitations périlleuses. Et cependant, au milieu même de cette crise déjà ancienne, quoique latente, le nombre des exploiteurs, aspirant à une fortune fantastique, avait encore augmenté dans une progression absurde, comparée aux nécessités industrielles, à l’accroissement de la population et par conséquent de la consommation probable. Si bien que ' cette concurrence aveugle et insensée avait à la fois amené la baisse des salaires de l’oüvrier, de fréquents chômages, le dénûment dans les classes laborieuses et la ruine des entrepre- 'neurs; — la misère pour tout le monde : pour le maître, comme pour le prolétaire.
Et pendant ce temps-là, que faisait la Banque de France? Contrairement aubutde son institution, elle resserrait ses escomptes et élevait le taux de son intérêt, pour faire bénéficier ses actionnaires sur la gêne commerciale et sur la détresse publique.
On alla même jusqu’à dire qu’au lieu de secourir l’industrie, le commerce et les transactions finan* cières, elle avait employé une partie de sort capital
MËMOtBES DE CAIISSIDIERE.
à spérulor avec la cour sur la*! grains étrangers. Car la disette de hié et la crainte de la famine étaient venues ajouter encore à toutes ces calamités. Comme en 1788, aux abords de la première révolution, les récoltes agricoles avaient été presque nulles, et la France avait été obligée d’acheter à l’étranger sa provision de céréales. Il sortit ainsi de France^ pour n’y plus rentrer, environ 300 millions de numéraire. L’agiotage n’avait pas manqué d’exploiter ce malheur public. A peine débarqués dans nos ports du midi, les navires charges de grains étaient cotés à la Bourse, et n’étaient livrés à la consommation qu’après avoir produit des bénéfices à une foule de spéculateurs. On cite un bâtiment, débarqué à Marseille en novembre ^847, qui passa dans les mains de dix acquéreurs. Le prix du blé augmentait ainsi dans line proportion factice, en même temps que les )>etits propriétaires et les fermiers, affolés par l’appât d’un gain exagéré ou par la terreur de la famine, fermaient leurs greniers aux consommateurs.
L’agitation devint donc immense sur divers points des départements. Les travailleurs des campagnes et des villes s’épouvantèrent de l’incurie et de l’insouciance du pouvoir, dans cette crise diffi-