‹ Mémoires de CaussidièreChapitre 3 sur 142 · I.MKOÜUCnON · texte numérisé non relu

I.MKOÜUCnON

file. I.es accapareurs furent bientôt menacés par les pauvres, et une émotion presque générale conduisit plusieurs communes à des scènes terribles , oit le Peuple demandait du pain ! Le gouvernement répondit par des baïonnettes, par des juges et des geôliers, et même, hélas ! par le bourreau ! Sur ses mains déjà tachées de sang, la royauté fit, sans scrupule, jaillir encore le sang des prolétaires de Buzançais !

Mais la Providence éprouvait alors, comme à plaisir, par une série de désastres, la vieille monarchie, qui en méritait, de près ou de loin, la responsabilité. A côté de la disette, c’étaient les inondations de la Loire, causées en partie par le déboisement du sol, en partie par le mauvais entretien des digues et le défaut de canalisation ; c’étaient des accidents sur les chemins de fer, abandonnés à l’avidité et à la négligence des exploitations particulières ; c’étaient des incendies, provoqués peut-être par la misère, ou allumés, comme celui du Mourillon, on le disait du moins, par des mains intéressées à dissimuler leurs rapines sur les approvisionnements de l’État ; c’étaient, à Paris, dans les villes, et jusque sur les grands chemins, des bandes de voleurs organisées contre la

U MÉMOIRES ÜE CAUSSimERb.

securité publique, coutre la vie et la propriété des citoyens. On assassinait des changeurs à leur comptoir en plein jour ; on égorgeait pour trente sols de pauvres rouliers endormis dans leurs charrettes.C’étaient des suicides à côté de morts de faim, etdescrimesde toutes sortes, accusantla décadence des mœurs privées et de la prospérité nationale, sous le gouvernement du privilège, de l’égoïsme et de la corruption.

Des signes plus éclatants encore vinrent condamner la monarchie et déchirer les derniers voiles qui avaient couvert depuis dix-sept ans sa criminelle exploitation du peuple français. Coup sur coup, les plus singulières révélations, les accidents les plus imprévus, consternèrent l’opinion publique. Le dessous de la société, ainsi que le roi, la cour et l’aristocratie l’avaient faite, apparaissait dans son effrayante réalité.

Un ministre, un pair de France, un millionnaire, furent traînés devant les tribunaux, et, convaincus de concussion ; un prince fut condamné comme faussaire ; un aide de camp du régent, chassé comme filou ; un ambassadeur du roi se suicidait, avec des circonstances mystérieuses ; un autre ambassadeur du roi portait le rasoir sur le

INTRODUCTION. 15

COU (le ses enfants; un secrétaire du ministre, un pair de France, vendaient des charges publiques à prix d’or; dans les administrations des vivres, de la marine, de la guerre, les agents du roi dilapidaient les finances ou les propriétés de l’État, et se livraient à toutes sortes de fraudes ; et lorsque le public s’en émouvait, les ministres déniaient effrontément à la tribune des scandales bientôt vérifiés par les enquêtes judiciaires. Les ministères étaient le centre de toutes ces honteuses négociations. On vendait des privilèges de théâtre pour soutenir des journaux sans pudeur , ou pour propager une littérature immorale, qui portait l’étiquette des princes. On recevait de toutes mains , pour distribuer ensuite en faveurs réprouvées par l’honnêteté publique. On racontait, sur de hauts personnages, des anecdoctes équivoques, et jusqu’aux dissensions intestines dans la famille du roi.

En même temps, les tribunaux retentissaient de procès célèbres où figuraient les amis du château, les favoris des princes, dans des duels et des orgies, dans un monde de gentilshommes grecs, à belles manières et à grands vices. Puis, on voyait passer, dans cette galerie de notabilités mouarchi-

IB MËMOIKLS UK CAUSblUIKIlt.

qiies, des notaires escrocs, des confréries chargées ' de viol et d’assassinat, des galériens en gants jaunes et des voleurs décorés.

Partout, dans les hautes classes, la probité privée et la probité politique, la sainteté de la famille, la sincérité des consciences, sacrifiées à des instincts grossiers et à ce règne de l’intérêt matériel, prôné par les gouvernants. Partout, le pillage, l’hypocrisie, le mensonge, l’avarice, le vol, et jusqu’à l’assassinat.

11 y eut surtout un de ces procès qui frappa cruellement la cour et l’aristocratie. On avait vu un ministre du roi, pair de France, condamné à la réclusion; on vit, peu après, un (dievalic r delà riine, un pair de France, condamné comme assassin, et s’exécutant lui-même par le poison, avec le concours ou du moins la tolérance de son entourage, afin qu’un noble duc ne portât pas sa tête sur le même échafaud que les martyrs de Busançais. ,

Tel était, en 1847, l’élatde la société monarchique, que les réactionnaires prétendent encore restaurer, malgré la Révolution.

Tous ces symptômes terribles annonçaient cependant aux esprits demeurés clairvoyants, que le vieil ordre social s’écroulait, ct(|ue la France avait

INTRODUCTION

11? ilevoir de se régénérer. Tous ces désastres, tous ces crimes, tous ces abaissements du caraclère français, n’était-ce pas un enseignement pour le Peu|ile, en même temps qu’une punition pour la royauté et pour les classes aveugles qui l’avaient süu(emie?Que fallait-il de plus pour flétrir celte politiipie de ruse et d’égoïsme que certains partis avaient [irise pour de l’iiabileté?

I.a cour était consternée, et tandis que le ebâtiinenl tombait sur elle comme la foudre, tandis que le Peuple mourait de faim, le 31 décembre, la compagne du vieux Philippe, qui l’avait souvent guidé au travers de sa longue vie si tortueuse, la sœur du roi, mourait aux Tuileries, d’oii les d’Orléans allaient bientôt être chassés pour toujours.

On dit que le roi pleura sur ce cadavre. Il avait aussi pleuré sur le lit de mort de son ami Talleyraiid.

MKMOlUËh l)b CAUSSIDIbKb

LE MlMÿTÈnE IIE LOI'I’OSITION .

La situation politique de la France était aussi triste et aussi périlleuse que son état moral. Depuis plusieurs années, le gouvernement était livré aux hommes les plus antipatliiqu(!s au pays. Le premier ministre était celui qui avait dit, en parlant de l’esclavage du Peuple : « Le travail est un frein. »

La monarchie cadette en était à son Polignac.

Les autres ministres, principalement ceux de l’intérieur et de la justice, devaient aussi leur position à un dévouement absolu au système personnel, comme à l’aptitude qu’il avaient montrée à seconder une politique de corruption et de tyrannie. L’un était connu par son immense fortune, son

INTRODUCnON. l'J

scepticisme et sa dextérité à manier l’administration et les influences électorales; l’autre, par ses violences contre la presse et contre la liberté, et par son invention de la complicité morale! Tous deux, — tous trois — ■ n’avaient reculé devant aucun sacrifice de la prospérité nationale au dedans, de la dignité nationale au dehors.

La politique était devenue une rouerie, un mansonge, une marchandise; la France, une boutique exploitée par de malhonnêtes gens. Toutes les tendances généreuses , toutes les aspirations intelligentes avaient été refoulées : on suspendait les cours d’histoire, de littérature ou de philosophie, aimés de la jeunesse ; on persécutait les journaux et tous les esprits indépendants ; on avouait tout haut à la tribune, à la cour et dans les feuilles soldées, la haine contre le Peuple et la révolution.

Aussi, toutes les classes de la nation, longtemps endormies, commencèrent-elles à se réveiller. Les électeurs, la bourgeoisie, les industriels et les commerçants, les capitalistes et les propriétaires, jusque là complices de cet odieux régime, s’aperçurent enfin qu’il tarissait toutes les sources de la fortune publique et qu’il ne profitait qu’aux intrigants embrigadés autour du (louvuir. La garde

uo sii;moiki;s dk CAUSSiuiEiit.

ii.ilionnlc l:iis«nil deviner une hostilité seeivlo, et on put défier le goiivernenient do la convocpier à une revue. L’opposition dynastique se séparait de pins en plus de la majorité et recrutait chaque jour d’anciens conservateurs. On vit ainsi plusieurs hommes éminents dans les deux chamhres, par une conversion imprévue, attaquer avec une extrême virulence le ministère et la cour qu’ils avaient récemment défendus avec une ardeur pareille! Le gouvernement s’isolait donc dans son égoïsme, et la cour allait hientôt se trouver seule en face dupoys légal , désabusé, et du Peuple, qui avait toujom-s protesté sourdement contre la monarchie, et qui espérait en son co'ur l’avéneinent de la liberté et de la justice, la République démocratique et sociale,

A la suite de la session de 1847, l’opposition dynastique et les comités institués pour la réforme électorale s’étaient unis dans une manifestation publique au Château-Rouge, où quinze cents citoyens, député.s, électeurs, journali.stes, officiers de la garde nationale, avaient acclamé la réforme et flétri la politique du château. L’agitation s'étendit bientôt dans toute la France, et l’on organisa successivumoiil des banquets patriotiques dans la

INTRODUCTION

plupart (les (h'partenients. I.os dépiilrs v apportaient le compte-rendu de la session dernière et un (■clio de l’indignation parisienne. De (ontes parts les populations affluaient à ces meetings où le sentiment général s’accordait dans un vague désir de rénovation. L’honnêteté publique était vengéi; par cet enthousiasme nrianime, et, au bout de quelques mois, il y avait comme une ligue secrète dans la nation contre ses oppresseurs.

Di.mix caractères bien distincts se manifestaient, toutefois, dans ce grand soulèvement politique. Le parti populaire qui avait prêté son concours aux députés de la gauche et qui avait été forcé souvent d’entendre des toasts hypocrites au roi et à la monarchie, mêlés à des toasts en faveur de la souveraineté du Peuple et de la liberté, le parti républicain eut ses banquets, ses orateurs et ses triomphes. Tandis que M. Barrot et ses adhérents protestaient, à Béthune et ailleurs , de leur fidélté à la royauté constitutionnelle, tandis qu’ils exploitaient, en vue de leurs hainess et de leurs ambitions intéresséoe, le noble frémissement du pays; les patriotes, jusqu’alors à peine représentés à la Chambre et dans la presse, trouvaient de vivi's et nombreuses sympathies dans le nord, dans l’est, dans le midi. A

Lille, les royalistes se retirèrent devant la République. Â Dijon, à Ghâlons, à Toulouse, à Limoges, la royauté fut complètement effacée devant la réforme politique et même devant la réforme sociale. Au-dessys du libéralisme ressuscité, le grand parti de la tradition française, de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, 1e parti de la République populaire , martyrisé depuis cinquante ans , se redressait à son tour et reprenait une juste conscience de sa force.

La cour et le ministère, à l’ouverture de la session nouvelle, trouvèrent ainsi la France entière disposée à une lutte dont il fut, dès lors, facile de prévoir l’issue. Mais la royauté, trompée par un succès de dix-sept ans, par des majorités corrompues dans les deux Chambres, par les flatteries de ses journaux et de ses complices, par la faiblesse et l’incapacité bien connues de l’opposition bourgeoise, s’imagina qu’elle étoufferait encore le sentiment national. Elle avait compté sans l’élément populaire, qui, au jour du duel, ramassa l’arme lâchement abandonnée parles dynastiques, et abattit d’un seul coup tous les ennemis de l’avenir.

Le discours d’ouverture, dans une phrase célèbre , eut l’audace d’attribuer à des passions aveugles

INTRODUCTION

OU ennemies rémotinn de la France et sa protestation universelle. Rien n’était plus vrai, asvsurément, et et les deux mots frappaient juste, sur l’opposition dynastique, préparant, sans le savoir et sans le vouloir, une révolution populaire, de même que sur le parti républicain, toujours préoccupé du renversement de la monarchie.

n n’y a peut-être pas, dans toute l'histoire, un enseignement plus curieux que la réponse faite au roi dans les deux projets d’adresse de la Chambre des pairs et de la Chambre des députés.

La Chambre des pairs disait :

« De bruyantes manifestations, où se mêlaient aveuglément des idées vagues de réforme et de progrès, des passions ennemies de notre constitution monarchique, des opinions subversives de l'ordre social, et de détestables souvenirs, ont jeté de l’inquiétude plutôt que de la perturbation dans les esprits. Le gouvernement a dû y porter son attention. Nous sommes persuadés que de telles agitations, tolérées par un régime deliberté, sont impuissantes contre l’ordre public. Oui, Sire, l’union des grands pouvoirs de l’État, l'action des lois, la raison publique, suffiront à préserver le repos du pays, & ramener les espvits égarés, à dissiper des

■V, MI^.MOIRKS 1)K CArSSIDIFKF.

f.^pérancex insensées. Les dix-sept années où notre (itère patrie a enfin joui à la fois de l’ordre et de la liberté, sont antre chose qu’une phase de nos révolutions. Celte période commence une ère durable, et lé- (jitera aux générations futures le maintien de la charte, les bienfaits de votre régne et la gloire de votre nom. »

La Chambre des députés ajoutait avec la mémo clairvoyance :

« Sire, en vous dévouant au service de notre pairie, avec, ce courage que rien n’abat, en consacrant votre vie et celle de vos enfants au soin de nos intérêts, de notre dignité, vous affermissez chaque jour l’édifice que nous avons fondé avec vous. Comptez sur notre appui pour vous aider à le défendre.

c Les agitations que soulevaient des passions ennemies ou des entraînements aveugles tomberont devant la raison publique, éclairée par nos discussions, par la manifestation de toutes \es opinions légitimes. Dans une monarchie constitutionnelle, l’uiiion des grands pouvoirs de l’État surmonte tous les obstacles, et permet de satisfaire à tous les intérêts moraux et matérielsdu pays. Par cette union. Sire, nous maintiendrons l'ordre social et toute, ses

iNiRonrcTiov. as

conditions ; nous gnranlirons les libertés publiques et tous leurs développements; notre charte de 1830, par nous transmise atix générations qui nous suivent, comme un inviolable dépôt, leur assurera le plus précieux héritage qu’il soit donné aux nations do recueillir, l’union de l’ordre et de la liberté. »

Un mois après, cet inviolable dépôt, ce précieux héritage qui devait être transmis aux générations futures, avait disparu dans la tempête, et le vieux monarque tombait misérablement sous le mépris public !

Les plus violentes discussions s’élevèrent dans les deux Chambres sur ces beaux textes de MM. Barante et Yitet. A la Chambre des pairs, chose imprévue, on entendit réhabiliter la Convention et flétrir les tyrans de l’Europe ; mais l’adresse passa à une majorité de 144 voix contre 23. Ainsi, dans cette Chambre de hautes illustrations et de sages vieillards , dont l’institution est encore réclamée comme une nécessité par les contre-révolutionnaires. il se rencontra 144 grands politiques pour proclamer les bienfaits d’un règne exécré et pour en affirmer la durée ; c’était le 18 janvier !

A la Chambre des députés, la discussion prit des proportion,', immenses. Le droit de réunion fut dé-

iC, MIÜMOIRES DE CAUSSIDIERE.

tondu avec une v<'rilable ('•loquenoe par des hommes qui, depuis, ont aboli le droit de réunion, le droit d’association, et fermé les clubs : par M. Marie qu’on accusait alors d’attaquer l’ordre, la famille, et la propriété; par M. Odilon Barrot qui commençait ainsi son discours : € Il est triste, pénible, humiliant, d’être obligé, en 1848, dix-sept ans après la révolution de Juillet, de venir discuter contre le gouvernement issu de celte révolution , un droit que nous avons exercé même sous Charles X ; » par M. Ledru-Rollin, qui datait le droit de réunion de la constitution de 1791, et le droit d’association de la prise de la Bastille ; parM. de Lamartine, qui reprochait au pouvoir « de mettre la main de la police sur lahouche du pays, » comme le pouvoir actuel y a mis la main des soldats !

MM. Ducbâtel et Hébert contestaient, de leur côté, la légalité du droit de réunion, ainsi que l’avait fait M. Guizot à la Chambre des pairs. S’appuyant sur une loi de 1790, ils déclaraient qu’ils s’oppo-seraient désormais à tout banquet politique. El l’opposition dynastique n’eut pas le courage de répondre à ce défi, en s’engageant, du haut de la tribune, à exercer Un droit auquel la nation entière avait donné son as.seritimént.

INTRODUCTION

Après ce beau tournoi de paroles, le droit de réunion fut aboli , et les cent députés qui avaient pris part aux banquets furent flétris comme aveugles et ennemis, par un vote de '223 conservateurs, sur le paragraphe spécial, et de 241 , sur l’ensemble de l’adresse.

Mais la question n’en restait pas moins pendante ; car il y avait une question de fait, engagée à côté de la question de droit, que la majorité de la Chambre et la nation avaient résolue d’une façon si contradictoire. La série des banquets devait être close par un grand banquet annoncé dans le douzième arrondissement, sous le patronage des députés. La date en avait été fixée avant la discussion parlementaire; mais le préfet de police avait mis son véto , et dans les interpellations aux deux Chambres, le ministre avait déclaré qu’il prenait sur lui la responsabilité de cette interdiction , et que le banquet n’aurait pas lieu.

Les cent députés flétris n’avaient pas donné leur démission, à l’exception d’un seul, et ils s’étaient contentés de promettre leur concours au banquet du douzième arrondissement; caria commission du banquet, composée d’électeurs et de journalistes, avait persévéré à organiser ceitc manifestation

MÉViOtRE» DE CAUS^IDIERE.

pacifique. Mais, de part et d’autre, du côté du pouvoir et du côté de l'opposition dynastique, on commençait à être saisi de terreur. Le ministère eût fait volontiers quelque concession, et les commissaires royalistes changèrent spontanément le caractère du banquet, en indiquant, pour lieu de réunion, une maison particulière hors du douzième arrondissement , en retirant les caries déjà distribuées, en restreignant le nombre des souscriptions et en doublant le prix des caries nouvelles. Il se trouva même un député de Paris pour proposer la santé du roi ! Ils espéraient ainsi échapper aux menaces du gouvernement et remplacer l’élément populaire par l’élément aristocratique. Il est même certain, qu’un moment, le ministère et l’opposition s’entendirent pour une petite comédie qui devait sauver l’honneur des deux camps et donner une apparente satisfaction à l'opinion publique. Un commissaire de police, un procès-verbal, une protestation de M. Barrot, puis un tribunal et quelques avocats, tel était le programme qui fut bientôt modifié par la force des événements.

Le banquet, fixé au dimanche 20 février, avait encore été repoussé au mardi 22, par de nouvelles hésitations des députés. On essaya , une seconde fois.

IMRODUCT ON.

quelques négociations pour obtenir la retraite du ministère Guizot, en renonçant à la manifestation projetée. Mais le pouvoir, au moment du duel, rétrouva toute son audace. Il se crut assuré d’une repression énergique, et les journaux de la cour redoublèrent d’attaques contre toutes les libertés. En même temps, on rattachait autour du roi tous scs fidèles serviteurs : MM. Bugeaud, Molé, deBroglie, Montalivet. Le duc de Nemours caressait les officiers de l’armée. Le ministre de l’intérieur excitait ses fonctionnaires et ses agents. Tout était prêt pour la violence.

Paris et les départements contemplaient ces préparatifs et cette crise qui allait peut-être décider du sort de la monarchie. La pliq^art des villes de province organisaient aussi des banquets pour le mardi 22 février. On nommait des émissaires chargés de les représenter au banquet de Paris. La responsabilité de tous les événements pesait entière sur l’opposition dynastique. On va voir quels furent sa dignité et son courage.

Le lundi 21 , les journaux indépendants publièrent un manifeste de la commission du banquet, pour caractériser cette grande protestation pacifique et pour régler l’ordre de la solennité. Quatre

MKMUlUtS Ub CÀliSSiülËUfe:.

jO

vingt-treize députés, trois pairs de France, des magistrats, des officiers de la garde nationale, des membres du conseil général, le comité cenü'al des électeurs de l’opposition, grand nombre de journalistes, les délégués des départements, les écoles de droit et de médecine , avaient donné leur adhésion et devaient se classer dans le cortège, convoqué pour onze heures, sur la place de la Madeleine,

 la séance de la Chambre, M. Barrot interpelle timidement le ministère. Il rabaisse la question de droit à une question d’administration et de police. 11 désavoue le manifeste du matin, et M. Ducbâtel, enhardi par ces lâchetés de l’opposition , déclare avec insolence que le banquet n’aura pas lieu, et que les mesures sont prises pour assurer le maintien de l’ordre. Tout le monde comprit alors que l’opposition était vaincue.

En effet, le soir, les murs de Paris furent couverts d’affiches officielles : ordre dujourdu général Jacqueminot à la garde nationale, pour lui enjoindre de s’abstenir de la manifestation ; ordonnance de 183I, contre les atü'oupements ; proclamation du préfet de police, avec un arrêté qui interdit formellement la réunion et le banquet.

La plus vive animation accueillit partout ces

INTHODUCTION.

SI

placards d’une autorité détestée. On s’attroupait à tous les coins de rue, pour lire la proclamation contre les attroupements. A la lumière des torches, des hommes du peuple et des enfants criaient à haute voix les principaux articles de ces nouvelles ordonnances de juillet. L’opinion publique s’échauffait à cette provocation insensée ; et des milliers de citoyens s’encourageaient à la résistance.

Pendant ce temps-Ià, l’opposition dynastique accomplissait sa trahison honteuse. Après avoir appelé à cette bataille patriotique toutes les forces du pays, elle désertait devant les menaces du ministère et de la police, devant l’inflexible volonté de la cour. A dix heures du soir, chez le grand agitateur M. Barrot, on rédigeait un nouveau manifeste, qui restera dans l’histoire comme la condamnation de ce parti dynastique, incapable et lâche, dont la royauté s’était toujours fait un instrument funeste à la patrie.

Il était dit dans cette pièce, publiée le lendemain par les journaux, que le gouvernement, ayant fait connaître sa résolution d’empêcher par la force tout rassemblement et toute démonstration publique, l’opposition renonçait au banquet projeté, afin de ne pus exposer les citoyens aux con-

52 SIÉMOIRKS DK CAUSSIDIKKK.

séquences d’une lutte nussi funeste à l’ordre qu’à la liberté; qu’en ajournant l’cxercicc du droit de réunion, les députés dynastiques accomplissaient un grand acte de modération et d’humanité.

Ija situation était ainsi bien simplidée par cette défaite de l’opposition. C’était le Peuple seul qui restait en face de la monarchie.

INTRODUCTION

LA HÉVOLTE HANS FAIUS.

Mais, tandis que la monarchie cherchait à iiilimider ses adversaires, tous les éléments révolutionnaires bouillonnaient dans Paris.

Au sein même de l’opposition consternée, quelques députés avaient fermement maintenu leur protestation. A une réunion de nuit chez M. (h> Lamartine, quatorze députés ou pairs de France , sur une soixantaine d’assistants, avaient déclaré leur intention d’aller au banquet, malgré la force, et de ne céder qu’aux baïonnettes. Il n’est pas question qu’on les ait revus le lendemain sur le champ de bataille. Et d’ailleurs, la commission du banquet, M. Barrot, et les principaux instigateurs s’abstenant, il n’y avait plus de centre autour du-

54 MKMOIUKS l)b CAliÜSlDlbKb.

quel se réunir. La place était abandonnée à la , Ibule de hasard, aux citoyens sans caractère officiel, comme le droit et l’avenir étaient abandonnés à la fatalité.

Cependant, le parti populaire et une fraction de la classe moyenne, dont rhonuêteté s’insurgeait contre la corruption des gouvernants, se disposaient à relever le cartel de l’opposition dynastique. Les sociétés secrètes et les faubourgs, les deux journaux républicains alors, la Réforme et le National, les écoles, des groupes de patriotes dans les divers arrondissements, avisaient à la conduite qu’il conviendrait détenir, le lendemain, pour répondre à la provocation du ministère.

Les sociétés secrètes n’avaient jamais cessé d’exister, même après l'échec du 12 mai 1838. Cette franc-maçonnerie de soldats dévoués s’était maintenue, presque sans affiliations nouvelles, jusqu’en lB46. Des ordres du jour, imprimés à Bruxelles, ou quelquefois en cachette par des compositeurs de Paris, avaient entretenu son zèle. Mais la fréquence de ces proclamations, qui tombaient tôt ou tard entre les mains de la police, en remuait l’usage très-dangereux, lies rapports des affiliés entre eux et avec les cbels étaient donc

INTRÜÜUCTIÜN.

deveuus assez xeslreints, lorsqu’en l‘6w, les sociétés se réorganisèrent et reprirent quelque initiative.

Paris était le centre autour duquel rayonnaient les différentes ramifications, étendues dans les villes de province. Â Paris et dans lesdépartements, un même sentiment inspirait toutes ces phalanges militantes, plus préoccupées de l’action révolutionnaire que des théories sociales. On y parlait de fusils, plus que de communisme, etia seule formule, unanimement acceptée, était la Déclaration des droits de l’homme, de Robespierre.

Les sociétés secrètes possédaient leur puissance réelle au sein du peuple d’ouvriers, qui avait ainsi son avant-garde, une certaine force disciplinée, toujours prête à agir. Leur concours ne manqua jamais à aucune émotion politique, et on les retrouva au premier rang sur les barricades de février.

Dans la soirée du !21 , elles avaient résolu de se porter, le lendemain, au lieu du rendez-vous, sans armes et par petits groupes, afin de saisir les circonstances; et si c’était possible, de faire une journée contre la royauté.

La réunion qui eut le plus d’influence sur k

re MÉMUIRES UE CAUSSIDIERE.

tournure des événements, fut la réunion convoquée le lundi soir dans les bureaux de la Réforme. Une centaine de citoyens, d’opinion et de caractère éprouvés, y discutèrent vivement les chances d’une révolution. Il y avait là Flocon, Baune, Augier cl toute la rédaction du journal ; Caussidiore et plusieurs représentants des sociétés secrètes; Louis Blanc, Tlioré et quelques journalistes de la même couleur, les rédacteurs de l'impartial du Aord et du Haro de Caen, et autres journalistes de province; Lagrange, Rey, Albert, et une foule de braves conspirateurs et d’hommes très-répandus dans les quartiers de Paris.

Vers dix heures, d’Alton Shée et Ledru Rollin arrivèrent de chez M. Lamartine et firent connaître les décisions qu’on y avait prises.

La séance fut très-animée, les uns se contentant d’une protestation énergique contre le ministère du Roi, les autres réclamant dès lors les préparatifs d’une résistance à la force — par la force. Ceux-ci soutenaient que l’insurrcelion était inévitable; (jue cent mille hommes bien disposés deseendraient, le nuitin,sur la place publique etqu’il'ne fallait pas laisser échapper une si belle occasion. Ceux-là craignaient une défaite dotit le gouverne-

INTRODUCTION. 57

ment profiterait .sans doute pour anéantir, par de nouvelles lois oppressives, toute possibilité de réunion à l’avenir, toute liberté de [mssc et de propagande, et le peu qui restait encore de droits politiques et de moyens d’émancipation.

On convint cependant de se rendre, le lendemain, isolément, et les mains dans les poches, sur la place de la Madeleine, pour observer les choses et entraîner l’opinion publique contre la royauté. On devait, au cas oh la lutte s’engagerait, se rallier immédiatement au bureau de la Réforme, afin de coordonner le mouvement avec vigueur et de lui donner le caractère républicain.

Au National affluèrent, toute la journée, des processions de citoyens qui accouraient demander un mot d’ordre et une direction. Mais le National, comme toujours, hésitait à se séparer d’une partie de la gauche et de l’opposition dynastique, dont sa politique cauteleuse avait presque accepté la solidarité, surtout dans les derniers temps. Quoique désirant sincèrement une certaine république nominative, dont nous voyons aujourd’hui ses rédacteurs pratiquer la trompeuse apparence, en compagnie des anciens ministres de Louis-Philippe, il reculait devant toute démonstration révo-

MI^MOIRKS DE CAUSSIDIERE.

lutionnaire. L’plat des esprits lui semblait de force à renverser le ministère Guizot et à donner une leçon à la cour; mais le National n’avait point l’espérance ni la volonté de pousser Paris jusqu’à la révolte, — jusqu’à la chute du trône et à la résurrection de la démocratie.

Ainsi, en 1830, la révolution se fit de même, audessus, ou, si l'on veut, au-dessous des chefs du libéralisme, sans eux, assurément, et presque maljïré eux.

Cependant, autour du National, la bourgeoisie républicaine, les officiers de la garde nationale, l’industrie et le commerce, atteints par un régime funeste, irrités contre l’insolence de la cour, partageaient l’émotion du peuple, et, jusqu’au milieu de la nuit, les rues et les boulevards furent encombrés d’attroupements nombreux. La révolution était dans l’air. Un enthousiasme inusité circulait dans toutes les âmes. Des orateurs en blouse montaient sur les bornes et jetaient des éclairs sur ces foules orageuses. Tout annonçait une tempête pour le lendemain.

En effet, le lendemain mardi, dès dix heures du matin, d’immenses colonnes de citoyens débouehaient de toutes parts sur la place de la Madeleine,

fNTRODUCTIOS.

t'toccupaionf une partie des boulevards et des rues adjacentes. Avant midi, plus de cinquante mille hommes, des femmes et des enfants, stationnaient jusque sur la place de la Concorde, criant sans cesse ; Vive la réforme ! A bas Guizot ! On attendait ainsi que quelqu’un des fameux réformistes et des agitateurs de banquets parût. Jusqu’au dernier moment, le Peuple avait espéré que les députés de ropposijion auraient la pudeur d’apporter leur inviolabilité au milieu des masses soulevées par leurs beaux discours. On s’étonnait aussi que le pouvoir n’eût pas pris les mesures militaires, annoncées la veille; car la circulation avait été laissée absolument libre dans le quartier de la Madeleine, et on n’apercevait pas un uniforme de soldat. Selon l’habitude perfide des gouvernements despotiques, le ministère encourageait l’émeute à se grossir, se croyant sûr de la dompter et d’en tirer de nouveaux motifs plausibles de réaction.

Enfin, ne voyant rien venir, ni députés, ni commissaires du douzième arrondissement, la foule impatientée, et ne sachant pas même où était précisément le local assigné au banquet, se tourna vers le pont de la Concorde. Un rassemblement, condliit par des étudiants et des ouvriers, se mit

MIAKilIlKS I>F CAUSSIDIERI.

iO

on marelle, au chant Je la Marseillaise, pour défiler ilevaul la Chambre. La tète Ju pont était gardée par un peloton de municipaux à pied , d’environ cinquante hommes, qui ouvrirent passage , et le Peuple envahit les abords du Palais-Bourbon.

Les grilles étaient fermées. Une centaine d’illustres gamins les escaladèrent, pénétrèrent dans l’intérieur, et trouvant la Chambre vide, se retirèrent immédiatement, sur les observations des gardiens.

Mais la tactique ministérielle avait réussi. Le Peuple était pris au piège et cerné.

Bientôt, la troupe se montre sur tous les points. Des dragons et des municipaux refoulent les groupes de l'autre côté du pont; un régiment de chasseurs prend position devant la Chambre, et un régiment de ligne barre les rues voisines. Jusqu’à l'Hôtel des Invalides, les quais sonlgarnis de fortes réserves, avec une artillerie, prête à partir.

En même temps, descharges de cavalerie balayent la place de la Concorde, les rues de la Madeleine et Saint-Honoré. Des promeneurs inolTensifs, des femmes et des gardes nationaux sont atteints de coups de sabre. Les municipaux galopent sous les arcades de la rue de Piivoli et de la rue de la Paix, et s’aventurent presque sous les portes des mai-

i\Ti\ofn;r,Tio\.

sons. Dans la nie de la Paix, un officier supérieur (le la garde municipale, sabrant la foule, est saisi, désarmé, et bientôt dégagé par ses soldats, qui dispersent les attroupemenls, à coups de crosse et de bayonnette.

Les députés passent silencieux au travers de ces déplorables scènes, pour se rendre à la Chambre. On en reconnaît quelques-uns ; on les interroge ; ils répondent qu’ils vont mettre le ministère en accusation. En accusation devant cette majorité corrompue qui les avait flétris eux-mêmes comme aveugles et ennemis !

Du côté des Champs-Elysées, les collisions entre la troupe et le peuple durèrent pendant plusieurs heures. Quelques victimes tombèrent écrasées sous les pieds des chevaux, on percées par l’arme blan- (die. Des pierres étaient lancées contre les lignes de soldats ; on brisait les réverbères ; on brûlait un eorps-de-garde isolé ; on entassait des chaises, des planches et des branches d’arbres pour commencer des barricades. Au coin du ministère de la marine, on tordait les grilles et on barricadait la rue Saint-Florentin. Déjà, la troupe avait si bien fait son devoir, qu’on organisait une ambulance, rue Saint-Honoré, pour recevoir les blessés. On citait

4Î Mf.MOIRRS UE CAHSSIDIERE.

JïHiX l’phitiioS tiiéps Pt un «rand nomhrp do citoyens fra[>pés dangereusement.

En général, la population avait gardé jusque là uhe attitude calme et réservée; mais l’inquiétude se répandait dans Paris, et l’insurrection grandissait. Près de l’école Polytechnique, quelques centaines d’ouvriers sont attaqués par des municipaux. Vers quatre heures, le magasin de rarmurier Lepage et quelques autres boutiques d'armes sont enfoncées. Dans plusieurs quartiers, les prolétaires élèvent des barricades et prennent leur fusil. A cinq heures, on entend battre le tambour dans les rues, mais la garde nationale ne répond guère au rappel. I^es gardes municipaux et la cavalerie sillonnent seuls les grandes artères de la cité , maltraitant les groupes amoncelés sur les trottoirs, mais passant à côté des barricades ; car il semble que la royauté, plus aveugle à son tour que l’opposition royaliste, ait voulu pousser le désordre jusqu’aux limites d’un danger sérieux. Pouvait-elle supposer que cette crise qu’elle avait provoquée allait tourner en révolution?

Il y eut pourtant, le soir, entre les rues Saint- Denis et Saint-Martin, un commencement de lutte sanglante. La fusillade s’étalt engagée dans les

INTROIltCTlON.

rues Transnonam et Bour^-l’Ablié, fortifiées avec des pavés et des charrettes ; mais le Peuple manquait de munitions, et la barricade Bourg-fAbbé fut enlevée avant minuit.

Paris était bien plus menaçant le lendemain. On s’étonnait surtout de l’audace du ministère et de l’entêtement de la cour. La haine contre MM. Guizot et Duchâtel rappelait la haine de 1850* contre Polignac et Peyronnet. Toutes les classes de la nation sentaient qu’elles devaient s’unir pour briser les instruments du gouvernement personnel ; et les républicains qui voulaient remonter plus haut rencontraient ainsi pour auxiliaires momentanés la garde nationale, la bourgeoisie, les électeurs, et ce pays légal sur lequel s’était appuyée la monarchie.

On continuait donc , principalement dans les quartiers populaires, à organiser la résistance, bien décidés partout à ne pas céder au roi. Le rappel batlait sans cesse. La garde nationale se réunissait à ses mairies et sur les places, mais pour crier : Vive la réforme ! Des compagnies se promenaient dans les rues et traversaient les barricades en fraternisant avec le Peuple. La 3' légion parcourut lontelarnc Montmartre et les boulevards, en clian-

44 MEMOIRES DE CAUSSIDIRRE.

tant la Marmllaise, l^e. Peuple se mêlait dans les rangs, avec des drapeaux et des armes bizarres. Les patriotes les plus actifs se répandaient dans Paris et entretenaient l’agitation. — On parlait déjà d'ab 1er aux Tuileries.

Des engagements partiels eurent lieu du côté de la rue Saint-Martin, de l’Hôtel de ville et de la Bastille, et la lutte générale s’annonçait pour le soir, loi sque le bruit courut du renversement du ministère.

En ellèt, M. Guizot lui-même avait donné sa démission, à la tribune de la Chambre des députés. Le gouvernement personnel était vaincu.

Ce fut une grande et universelle joie dans Paris, à la nouvelle du renvoi de M. Guizot, et l’opposition dynastique se félicita sans doute d’en être venue à ses fins, sans s’être compromise aux yeux du ('bâteau. Ne devait-on pas lui savoir gré de son obéissance et desa retraite au moment du danger? M. Barrot et ses amis étaient donc devenus possibles, par ce coup de hasard ; et la France allait passer sous leur gouvernement et sous le gouvernement de M. Thiers, leur chef, ancien collègue de M. Guizot, ancien et fidèle serviteur de Louis-Philippe.

INTRODUCTION

Les républicains seuls n’étaient pas satisfaits du triste résultat de cette agitation si généreuse et si patriotique. Loin d’accepter la simple retraite d’un ministère corrompu, remplacé par des royalistes serviles, les républicains ne renoncèrent point à poursuivre le combat contre la monarchie. On garda ses armes et son espérance.

Mais, hélas ! dans l’ivresse de ce triomphe sur un ministère abhorré, Paris oubliait ses autres griefs contre la cour et contre les institutions. La garde nationale mit des fleurs au bout des fusils, en guise de baïonnettes ; la population se pressa, comme en un jour de fêle, dans les rues illuminées ; et Louis-Philippe se consola, sans doute, de n’avoir fait que changer de complices.

Tout à coup, la ville joyeuse et brillante tressaillit au bruit d’un feu de peloton. C’était le massacre du boulevard des Capucines. Des hommes, des femmes, des enfants, assassinés par les militaires, on ne sait comment , sans cause ; la terre, couverte de cadavres et de blessés ! On transporta les blessés chez les pharmaciens et dans les maisons voisines. On mil les cadavres dans deux tombereaux, qui furent traînés à bras jusqu’aux faubourgs.

M> MÉMOlKbü DE CAUSSJDIERb.

avec des ci*is funèbres. Ce sang éteignit aussitôt les feux de réjouissance. Le Paris lumineux devint morne et fatal.

Le hasard avait relevé la révolution.

INMaUDUCllON.

LB 34 FÊVRRR.

Toute cette soirée, toute cette nuit du 23 au 24 février, eurent un aspect sinistre. Le travail de l’insurrection se fit avec une activité extraordinaire, dans le silence, et sans qu’aucune force militaire intervint pour s’y opposer. Paris était un chantier de barricades, depuis le boulevard de Gaiid jusqu’à la Bastille, depuis la porte Saint-Denis jusqu’à la Seine. Le Peuple insurgé était descendu dans les rues avec ses outils d’atelier, en attendant qu’il prit le fusil, le lendemain. On sciait, hélas ! les beaux arbres des boulevards; on démolissait les grilles des monuments, les candélabres du gaz, les fontaines et les biu'üques, et tout ce

MÉHUIHES 1)E CMJSSIDIEKE.

qui pouvait servira encuinbrer le cliemin des troupes ; on transportait sur les cliaussées les matériaux des maisons en construction, poutres, pierres de taille, planches et charrettes ; et tout cela s’enchâssait dans de iurniidables murailles de pavés. Ët l’on n’entendait que les coups de la hache et le bruitdes arbres, qui, eu tombant, écrasaient leurs branches; parfois, un grincement d’armes agitées et quelques détonations, égarées dans les ténèbres ; presque toujours, en manière d’accompagnement monotone, le son du tocsin ; et bientôt, les barricades furent occupées et gardées par des sentinelles ; et l’on apercevait, autour de brasiers pétillants, des groupes d’hommes accroupis, fondant des balles, et fumant tranquillement leur pipe, à ce bivouac bizarre, au milieu de la grande ville labourée pour y planter la liberté.

Les républicains, les ouvriers, les sociétés secrètes, tous les hommes au cœur généreux et sympathique, se remuèrent vaillamment, durant cette nuit mémorable. Les uns parcouraient les barricades et proclamaient déjà la déchéance du roi ; les autres réunissaient des munitions et des armes. Partout, la résolution était inébranlable, et l’espoir presque certain de conquérir enfin la Ré-

- Digilized by Googl

INTRODUCTION

|uiljliquo, pour laquelle le Peuple avait tant soulier t.

Au lever du jour, Paris se réveilla donc en pleine iiisuri-ection, et les indifférents, qui avaient passé chez eux une nuit d’inquiétude, durent être bien surpris de la puissance surnaturelle de ce peuple travailleur, qui, en quelques heures, avait ainsi transformé une ville élégante et bien ordonnée , en un champ de bataille inextricable, avec des abattis de forêts, des mines et des fortifications.

Tout le cœur de Paris appartenait à la révolte , sur un carré d’au moins une lieue, entre la rue Montmartre et la rue Saint-Antoine, entre les quais et les boulevards. Le passage de la porte Saint- Denis était fermé par une barricade monstrueuse, et les principales entrées du camp des insurgés étaient également défendues par d’infranchissables barrières. Dans les petites rues du centre, comme les rues Beaubourg, Transnonain, des Gravillers, etc., les barricades se suivaient presque de dix pas en dix pas, et les combattants s’agitaient avec enthousiasme dans ce labyrinthe de petites citadelles, communiquant les unes avec les autres et avec les maisons voisines. A voir l’exaltation du Peuple ipii avait ainsi assuré son inviolabilité chez

IMROÜUCTION.

lui , à entendre les cris de Vive la République , proférés par les hommes , par les femmes et les enfants, on jugeait bien que la révolution allait s'accomplir, et que c’était tout au plus une question de temps.

La cour avait aussi employé cette nuit précieuse. Onavaitannoncé, la veille, un ministère Molé, pour remplacer le ministère Guizot. Mais, depuis le massacre des Capucines , depuis que la révolte semblait irréconciliable et généralisée, on se sentait contraint à de nouveaux sacrifices.

Le roi passa presque toute la nuit en conférence avec ses conseillers et ses intimes. M. Bugeaud , qu’on avait déjà voulu nommer dictateur militaire, encourageait Louis-Philippe à ne pas céder ; et comme il demandait qu’on lui livrât riiisurreclion, avec plein pouvoir sur Paris.

— Pas encore, répondit le roi.

Le maréchal de la rue Transnonain se proposait sans doute d’user des bastilles construites tout exprès pour la circonstance , et le roi , sans être éloigné de cette ressource qu’il s’était réservée, s’imaginait pourtant que le moment n’était pas venu de brûler... ses vaisseaux.

M. Tbiers avait été appelé, dans la soirée, avec

MlvMOlKKS Ub ('.AUbSIDlEKE.

quelques rédacteurs de journaux dynastiques. Le roi reculait toujours devant un ministère de l’opposition et devant une réforme électorale , si insignifiante qu’elle fût. 11 ne s’agissait cependant que de l’adjonction de quelques capacités bourgeoises aux listes électorales, et de l’incompatibilité de certaines fonctions monarchiques avec le mandat de député. M. Thiers, d’ailleurs, qui avait déjà si bien servi le roi , M. Barrot qui venait de montrer tant de respect pour la volonté royale , comment auraient-ils effrayé la cour ?

Vers trois heures du matin , le vieux Philippe , fatigué, promit un ministère Thiers, Odilon-Barrot et Bugeaud. B fut convenu que d’innombrables affiches seraient placardées immédiatement sur tous les murs de Paris, afin que la popularité de ces trois grands citoyens sauvât la monarchie , en apaisant tout-à-coup l’orage populaire.

Plus tard, un autre conseiller du roi, M. de Girardin , entrait au château des Tuileries pour prévenir son auguste ami que la royauté était compromise et la dynastie perdue, si l’abdication et la régence n’étaient pas proclamées.

Ainsi, dans cette crise singulière et suprême, tous ces hommes de l’ancien régime, réputés si

INTKUUUCTIOÎC.

lialtilcs, tous ces pi ofesseiirs de rouerie politiciue, n’ciirent aucun sentiment de la situation. Il serait difficile de dire qui fut plus aveugle , de M. Barrot (5t de scs amis, de MM. Guizot et Diicliâlel , de M. Tliiers ou du roi. Car la véritable liabiletc, la clairvoyance, legcniede rbomined’État,sont inséparables de la conscience et de la justice. On a dit qu’à chaque complication du drame, le roi était toujours arrivé trop lard : c’est qu’il n’attendait pas le Peuple si tôt.

Aussi, fallut-il voir comment furent accueillis, le matin, MM. Thiers, Bugeaud et Barrot. A M. Bugeaud , le Peuple répondait : Transnonain ; — à M. Thiers, il répondait : Bastilles et l.ois de septembre; — à M. Barrot, il répondait : Désertion.

M. Bugeaud fut donc jn-esqiie aussitôt remplacé par un autre fidèle général, M. de Lamoricière, que la faveur du roi venait de nommer tout récemment grand officier de la Légion d’honneur.

L’opposition eut encore alors , pendant une heure, l’aveuglement de se croire aussi heureuse qu’habile; et il lui sembla que cette grande secousse ayant produit un ministère si longtemps impossible, tout devait être fini.

Des maires, des officiers de police et quelques

Digilized by Googic

MÉMOIRES DE C/UISSIDIERE. sr,

gardes nationaux, portant pour la seoondo Ibis des bouquets dans leurs canons de fusil, parcouraient certains quartiers, en annonçant la bonne nouvelle. Mais la population demeurait muette; une partie de la garde nationale se sentait encore trompée, et les insurgés criaient : A bas Louis-Philippe, Vive la République!

M. Barrot, lui-même, qui s’était caché le jour du baiKjuet , crut que le ministre ferait oublier le clicf de l’opposition. 11 monta à cheval, accompagné de son collègue, M. Lamoricière, de quelques députés , royalistes comme eux, et d’une bande d’état-major. Le cortège s’avança triomphalement sur les boulevards fasbionables; mais en approchant du boulevard Montmartre, bordé de barricades à la gorge des rues, ils entendirent déjà des murmures peu rassurants. Arrivés à la barricade de la porte Saint-Denis, ils furent arrêtés court par les insurgés qui croisèrent la baïonnette et crièrent : Vive la République !

L’illusion des dynastiques ne fut pas de longue durée, La République était décidément en nombre et en force dans l’insurrection.

Tandis que les royalistes se retiraient consternés, tandis que des régiments de ligne, station-

5t INTRODUCTION.

liant sur le boulevard, fraternisaient avec le peuple, tandis que les insurgés attendaient l’attaque dans leurs barricades ; des niasses d’ouvriers armés, des gamins, portant des drapeaux improvisés, se mêlaient aux colonnes de gardes nationaux, hésitant entre la neutralité ou la rébellion. Depuis le matin, le Peuple n’avait qu’une idée fixe, c’était d’aller aux Tuileries, comme en 1850. L’instinct du Peuple est toujours droit, et se précipite au but. Son irritation, partagée par un certain nombre de gardes nationaux et d’officiers, entraînait des compagnies entières; et ces flots révolutionnaires roulaient de toutes parts vers le centre de la tyrannie.

On accourait ainsi en tumulte vers les Tuileries, du faubourg du Temple, du faubourg Saint- Antoine, du faubourg Saint-Marceau, de presque tous les quartiers de Paris : et, chemin faisant, on recrutait à cette armée bizarre des milliers de combattants avec des sabres et des haches, avec des pistolets et des bâtons. Ceux qui n’avaient aucune arme suivaient encore, aux cris de : Vive la réforme ! couverts, en certains parages, par les cris de : Vive la République ! et, tout en marchant vers le Château , on prenait des postes, on fraternisait avec les soldats, et quelquefois on échangeait «les

MÉMOIBES DE rAUSSIDIERE. SR

fusillades peu meurtrières; car il n’y eut gtiëre d’engagement sérieux, jusqu’à l’attaque du Chôteau-d’Eau.

Vers midi et demi, en arrivant par la rue de Valois ou par la rue de Richelieu, des groupes nombreux trouvèrent la cour du Palais-Royal et le Château-d’Eau occupés par des soldats. On entra bien dans le Palais-Royal, mais le Château-d’Eiau refusantde rendre les armes, un combatterrible s’engagea subitement. Les citoyens, retranchés derrière la barricade de la rue de Valois et les colonnades de la cour d’honneur, soutinrent pendant près d’une heure cette lutte héroïque. Rientôt, les voitures de la cour ayant été amenées sur la place, on y mit le feu, et, au milieü de cet incendie qui gagna peu à peu le Château-d’Eau, le Peuple et les gardes nationaux , principalement des troisième et cinquième légions, se rendirent maîtres du poste, si bravement attaqué et si bravement défendu.

Une partie de la foule envahit alors le Palais- Royal, appartenant aux d’Orléans, et jeta tout par les fenêtres, sur les débris de l’incendie brûlant encore. Les autres s’élancèrent vers les Tuileries.

Les Tuileries avaient été prises pendant ce temps-

Mi:;¥(HRFS r.AClSSIDIERF.

là , presqiH' sans résislanre, (|iioiqu’iI y cùl, dans l’intérieur des grilles, environ trois mille hommes d’infanterie, six pièces de canon, plusieurs escadrons de dragons et des gardes municipaux. Mais les légions de la garde nationale et le Peuple arrivaient de toutes parts et cernaient déjà la place du (!larrousel et la rue de Rivoli. Après quelques coups de fusil, les troupes se retirèrent avec l’état-major par le pavillon de l’Horloge, du côté du jardin.

Il était environ une heure et demie. A onze heures, le roi, en pantoufles, avait encore reçu ses familiers , tant il soupçonnait peu l’état de Paris et le triomphe de la révolution.

Le roi, la reine, les princes et princesses, s’esquivèrent par la terrasse du bord de l’eau. A la petite grille du pont tournant, contre laquelle s’était appuyé Darmès, Louis-Philippe et sa femme étaient montés dans une voiture de place qui prit la route de Neuilly. Personne ne songea à les poursuivre.

La duchesse d’Orléans et son jeune lils, accompagnés de M. de Nemours, de députés et d’officiers, s’était rendue à la séance de la Chambre, où trois ou quatre royalistes balbutièrent régence. Mais le Peuple approchait, et l’on se hâta de faire évader.

INTUODIMTION.

par des issues secrètes, la femme et renfant, qui furent cachés aux Invalides jusqu’au soir.

Le second prétendant à la régence, monseigneur le duc de Nemours, grand connétable de toutes les armées du royaume de France, de Navarre et d’Algérie, se sauva d’un autre côté, après avoir changé ses habits de général contre ceux d’un garde national républicain.

La royauté, la régence , tout l’ancien régime, avaient donc disparu. Le peuple était maître de Paris, et la France allait décider de l’avenir.

A la Chan>bre des députés, au milieu d’un effroyable tumulte, l’extrême gauche chercha ses noms les plus populaires pour organiser une commission provisoire qui pourvût à la situation. La foule, qui avait envahi l’enceinte, en acclama deux ou trois.

En même temps, au National, on combinait aussi une liste de conciliation. A la Réforme, où les principaux chefs de l’insurrection s’étaient ralliés après la victoire, on nommait également un gouvernement provisoire ; et c’est la Réforme qui eut l’honneur d’y introduire un ouvrier.

Ces trois groupes ne tardèrent pas à se réunir à l’Hôtel de ville. Le Peuple inondait la place et les

3S MÉMOIRES DE CAUSSIDIERE.

vastes salles du monument ronsacré par toute» no» révolutions. Et sur la place de Grève, sur le» barricades sanglantes, dans les rues bouleversées, aux fenêtres des maisons, partout, c’était un cri de victoire-: Vive la Républiqi'e !

Page 1