CHAPITRE X
l’amour-propre, allaient fureter partout et prévenaient de nombreux désordres.
Quelquefois, des journaux hostiles ou mal renseignés attaquaient bien injustement la surveillance de la police; par exemple, à l’occasion du fait suivant :
Un bijoutier dénonça au commissaire de police du quartier Sainl-lionoré un vol considérable, d’orfèvrerie, commis à son préjudice. Il évaluait sa perte à environ 30,000 l'r. 11 racontait que les voleurs avaient dù s’introduire dans son magasin pendant la nuit, et il montrait comme preuve une barre de fer, très-proprement sciée. M. Allard et moi, après avoir examiné la pièce de conviction, nous restâmes convaincus que le propriétaire du magasin avait seul pu faire, à son aise, ce beau travail.
ElTectivement, il finit par avouer que, pour dissimuler le mauvais état de ses affaires, il s’était volé lui-même; qu’il avait caché son orfèvrerie dans un grenier, où le commissaire de police la retrouva.
Les journaux lurent forcés de reconnaître qu’en celte circonstance, comme en beaucoup d’autres, la police avait déployé une certaine perspicacité.
MËMOIRÜS DK CAISIIDIKHK.
Dans ma constante préoccupation de préserver la moralité de la République, je poursuivais impitoyablement le vice et le désordre sous toutes leurs formes.
I^s maisons de jeu clandestines avaient espéré profiter du trouble pour continuer leur exploitation. J’en fis saisir et fermer un grand nombre.
J’eus aussi de fréquentes conférences avec M. Farou, qui avait dans sa division le dispensaire et la surveillance des filles publiques. Leur licence était devenue sans bornes après les journées de Février. Il fallut remettre en vigueur les règlements qui les concernent et sévir rigoureusement. Les maladies, suite inévitable d’un relâchement de la surveillance , avaient été bien plus nombreuses en février et en mars, qu’en avril et en mai. Ainsi, le médecin en chef du dispensaire, M. Denis, ne m’accusa dans ces deux derniers mo'S qu’im cas vénérien , par deux cent quatre-vingts filles environ, soumises à son inspection. Ce chiffre est minime, si on le compare à celui des mois de juillet et d’août ; ce qui prouve qu’après mon départ , la police fut bien moins préoccupée de la santé publique.
Les filles dont la fréquentation oflfre le plus de
dangers, sont les tilles seules en chambre, ou qui ne pouvant se suttire par le travail, y joignent la proslitution ; n’étant astreiiitesà aucune iiispectioii , elles ignorent quelque fois leur état, ou bien négligent de remédier au mal.
La classe des femmes en chambre a aussi ce mauvais côté , qu’elles sont presque toujours étayées d’un souteneur qui vit du partage de la proslitution. Ces hommes dégradés sont, sans contredit, plus méprisables que les femmes qu’ils exploitent; ils font du chantage lorsqu’ils en trouvent l’occasion, et fôuinissent un large contingent à la police correctionnelle et aux cours d’assises.
Je ne m’appesantirai pas plus longtemps sur un sujet qu’il faudrait effacer de notre civilisation ; j’ajouterai seulement que pour diminuer autant que possible les funestes résultats du désordre actuel , la police devrait empêcher la prostitution des fdles en chambre , avec ou sans .souteneurs ; augmenter au besoin le nombre des maisons à gros numéros, éclairées la nuit sous la re.sponsabilité d’une matrone, passible d’un règlement sévère; instituer des médecins chargés de visites intermédiaires de celles du dispensaire ; avoir des inspec-
MÉMOIKKS DE CAUSSIIMERE.
leurs Spéciaux et sûrs, et enlin interdire la circulation trop libre dans certains quartiers.
Tandis que la peur chassait de Paris quelques familles , la population flottante des hôtels garnis augmentait dans une proportion immense. C’étaient des étrangers, les uns attirés par la création des ateliers nationaux , les autres par l’espoir de pêcher en eau trouble. Je recommandai donc aux agents des hôtels garnis, l’examen régulier des passe-ports et la plus stricte exactitude dans leur service.
Comme un parlait aussi d'une émigration belge, menaçant la capitale, je lis publier dans toutes les villes frontières du Nord et dans les principales villes de France, une ordonnance qui enjoignait aux autorités d’empêcher l’entrée de ces colonnes sur notre territoire.
Le travail commençait à devenir rare ; et dans maint atelier on ne tolérait déjà plus la présence des ouvriers étrangers, qui, pour la plupart, n’apnt pas de famille, acceptaient le travail à vil prix.
Le cuminerce aussi était en souflrance , quoique la saison de printemps dût ramener un peu de
CHAPlTttK X.
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mouvement dans les affaires; mais les alarmistes et les gens de mauvais vouloir se servaient du moindre prétexte pour répandre des bruits absurdes et détruire la sécurité.
Quelques promenades aux flambeaux inquiétaient surtout la population marchande; j’invitai toutes les corporations d’ouvriers à cesser ces promenades, et je publiai l’avis suivant :
« Les grandes démonstrations patriotiques qui sont l’expression de la souveraine volonté du Peuple , doivent être respectées par tous ; nul n’a le droit d’étouft'er celte voix puissante qui éclate assex haut pour renverser un trône en quelques heures. Mais s’il faut que chacun salue du cœur ces imposantes manifestations faites en plein jour, au soleil, par toute une population , il est aussi du devoir de tout bon citoyen de prote.ster énergiquement contre ces démonstrations partielles, faites la nuit, qui n’ont d’autre résultat que d’inquiéter la cité , et de faire concevoir des espérances coupables aux ennemis de la République. Quand le citoyen s’alarme, quand l’ennemi se réjouit et espère, l’on-
MbVfUIKES UE CAUSSIUIEKE.
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vrier voit s’éteindre la conliance et tarir les sources du travail. L’ouvrier qui se laisse entraîner dans ces promenades nocturnes , perd une partie de sa journée , et compromet gravement celle du lendemain.
< Secondons par une attitude calme les efforts du Gouvernement, dont la sollicitude est constante pour les travailleurs, mais qui a besoin de leur concours pour consolider son œuvre. Loin de nous la pensée d’incriminer l’intention des citoyens qui ont pris part à ces manifestations partielles et nocturnes; mais, plus cette intention est pure et droite, mieux ils doivent comprendre un langage sincère et patriotique. Nous leur dirons donc : Mettonsnous en garde contre ce prétendu zèle qui ne sait pas attendre qu’il fasse grand jour pour se manifester. Craignons surtout (|ue ceux qui trament dans l’ombre des projets criminels contre notre grande révolution, ne profitent de cet exemple pour troubler à dessein l’ordre et la tranquillité de la République.
« Réservons-nous pour l’heure où (ce qu’à Dieu ne plaise) la République serait en danger. Ce sera alors le moment d’agir à la lueur des torches
r.llACITRK \.
comme à la clarl»; dn soleil : mais, jiis(|m‘-là, soyons unis et calmes dans notre force.
« Le préfet de police,
« Cau-ssimkhe.
* Paris, le 31 mars 1848. »
Kn même temps, de fréquentes patrouilles circulaient dans tous les quartiers de la ville, pour empêclier les pétards et les cris : « Des lampioiis! des lampiousin ques’amusaient à hurler, tous les soirs, des enfants et des hommes non moins enfants qu’eux. près tous les moyens de conciliation épuisés, on devait recourir aux arrestations, si c’était nécessaire.
Enfin, les offices du soir, les conférences de la semaine sainte, les cérémonies religieuses dans différentes églises, furent protégés par des pelotons de Montagnards, dont on vanta |>artout le zèle et la bonne tenue.
On voit, par cette énumération, que la sollicitude de la Préfecture de police s’étendait sur toutes choses.