CHAPITRE X
liberté semblait ne devoir plus être arrosé de sang. Tristes illusions trop tôt détruites !
La Préfecture de police inaugura un des premiers arbres de la liberté. Mon discours à la foule exaltée qui se pressait autour de moi, s’il ne fut pas dit dans les règles, partait bien réellement du cœur. Moi aussi, semblable au prêtre du Christ, je prêchai la fraternité dans l’ordre, en rappelant que la Préfecture, autrefois lieu de terreur pour le Peuple, n’était plus désormais que le sanctuaire d’une justice permanente , et ne pourrait plus inspirer de craintes qu’à ceux qui enfreindraient les lois du pays.
Une ardente sympathie, la plus vive émotion et des promesses de fraiernité accueillirent mes paroles. Ces hommes des barricades, jurant, les larmes aux yeux, de contribuer à la police de conciliation que je cherchais à fonder, m’encouragèrent encore à remplir ces devoirs que m’imposaient ma conscience et les besoins publics.
Quelques jours plus tard, je fus invité, avec un détachement de Montagnards, à la plantation d’un arbre de la liberté dans la cour de l’Opéra. On y avait réuni l’orchestre et les chœurs de ce théâtre, qui exécutèrent plusieurs airs patriotiques, pen-
MÉMOIRKS DE CAUSSIDIERE.
<lanl la o'rémonie. Le clergé avait été appelé pour hénir l’arbre. Une nombreuse et brillante société, groupée autour des fenêtres, encadrait la cour: des pelotons de garde nationale et mes Montagnards un peu déguenillés remplissaient une partie de l’enceinte.
Ledru-Rollin, alors ministre de l’intérieur, prononça, sur les arts et sur la nécessité de leur coopération à l’œuvre de la République, un discours vivement applaudi, qui fut suivi du chant des Girondins.
A mon tour, prenant la parole, je débutai ainsi :
— Après la Gironde, la Montagne !
Je peignis les nouvelles allures qui convenaient à la nation républicaine ; je montrai que le concours loyal de toutes les classes était indispensable. Je rappelai aux riches du jour qu’ils devaient tendre \me main fraternelle et non dédaigneuse auxdésliéritésde la société, pour se faire pardonner ainsi les faveurs de la fortune.
— De même, ajoutai-je, le Peuple ne doit point exiger par la violence le concours du riche, — l’aristocratie de la force, étant la pire de toutes !
(’et exposé des sentiments républicains, en pré-
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sence de gens qui n’en avaient qu’une idée iinparf'aite, produisit un bon effet.
Cependant la ville avait retrouvé son calme ordinaire. Les rues étaient sures, la nuit. En trois mois, on n’eut à constater qu’un meurtre, commis à la porte d’une maison de prostitution.
Les vols avaient presque cessé. Il résulte de do cuments statistiques, publiés alors, que le nombr e des vols était considérablement réduit, en comparaison des époques précédentes. Ce n’est point à dire que les voleurs se promenaient les mains dans les poches, parce que la République était proclamée.
D’après mes ordres, M. Allard avait doublé ses brigades de sûreté, et tenait coirstamment sur les traces des malfaiteurs ses hommes intelligents et actifs. J’avais aussi fait augmenter la paye des brigades de M. Eloin, chef de la police municipale.
I..es agents de sûreté rendent de grands services, lorsqu'ils sont bien conduits. Ils connaissent les repaires des voleurs, qui, invariablement et fatalement, reviennent toujours aux mêmes lieux d’habitude. C’est à anéantir les associations formées par les voleurs entre eux, que la police doit s’attacher surtout, comme elle doit également sur-
MÉMUIRKS UE CAUSSiUlEKE.
veiller une autre classe très-dangereuse, celle des receleurs, qui, sous une apparence de profession, achètent les objets volés, et servent ainsi de complices aux voleurs.
Sur dix arrestations de malfaiteurs, on peut en compter huit opérées par les brigades de sûreté. Dans la première quinzaine de mars, on fit une razzia de forçats évadés et de vagabonds dangereux, qui avaient des projets sur quelques propriétés, et qui s’apprêtaient à recommencer leurs déprédations. Un nommé Michelot, jouant au démocrate forcené dans les clubs de Paris, fut reconnu et arrêté par un agent. '
C’était un galérien échappé qu’on recherchait depuis longtemps, et qui fut réinstallé au bagne. Ce Michelot arrivait d’Angleterre, où il avait résidé quelque temps et pris une certaine importance. Il avait même fait partie, à Londres, de sociétés politiques, et attaché son nom, avec d’honorables citoyens, à des adresses au Gouvernement provisoire de France.
Les chefs et agents de la sûreté publique, voyant ma persistance, redoublèrent de zèle, et, de leur côté, les Monlagnards, y mettant aussi de