CHAPITRE XI
avec vigueur cette entreprise, qu’à lui refuser mon concours.
Les délégués se retirèrent assez mécontents , et je restai plusieurs jours sans en entendre parler ; je regardais donc cette affaire comme manquée et n’y songeais plus, lorsque je reçus la visite du citoyen Pétiot , ingénieur en chef du chemin de fer du Nord , qui' venait m’avertir que le nommé Fosse exigeait pour le soir même un train spécial qui devrait le conduire à Mouscron. 11 allait, disait-il , avec un détachement de Belges, proclamer la République en Belgique.
J’enjoignis alors à M. Pétiot de n’obtempérer à aucun ordre de ce genre, sans une autorisation spéciale de la Préfecture de police; je chargeai en même temps le citoyen Mercier de se mettre de suite à la recherche de Fosse et de me le ramener.
Mercier trouva Fosse à l’hôtel de ville, en conférence avec M. Bûchez, adjoint au maire, dans une grande salle où plusieurs personnes étaient occupées à écrire.
citoyen Mercier dit alors à Fosse :
— Je suis envoyé par le préfet de police pour vous avertir que si vous ne venez pas immédiate*
MÉMOIRES DE l'.AHSSIDIERF.
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tneiil lui rendre compte du but de voire voyage, il s’opposera à votre départ.»
A ces mots, le citoyen Bûchez dit à Mercier :
— Chut ! plus bas, je vous en prie !
Il est à remarquer que, lorsque Mercier arriva, M. Bûchez remit à Fosse, de la part de M. Lamartine, deux billets de banque et une lettre de crédit sur un banquier de Bruxelles.
Ce qui est bien certain , c’est que Fosse, en se rendant à la Préfecture, dit au citoyen Mercier que MM. Lamartine et Marrast lui prêtaient leur concours pour opérer ce mouvement. Peut-être la nouvelle de l’insurrection de Berlin, où l’on disait que la Bépublique venait d’être proclamée, avait-elle émouvé l’Hôtel de ville.
Il semble, au reste, que tous les gens de l’Hôtel devilleconnaissaientce projetde départ. Au moment de sortir. Mercier et Fosse rencontrèrent, dans un (orridor, le colonel Rey, gouverneur de l’bôtel, et Fosse lui demanda s’il ne pourrait pas lui remettre des fusils. Le citoyen Rey ne parut nullement étonné de cette demande, et se contenta de répondre qu’il avait distribué tout ce qui lui restait d’armes, qu’il lui était donc impossible d’en délivrer quant à présent.
CHAPITKt XI.
Üevanl moi , le sieur Fosse tint les inéines propos, ajoutant qu’il avait vu aussi M. Bastide dont il avait l’assentiment. Il me montra la lettre de crédit, remise par M. Bûchez. Il réclamait donc avec de nouvelles instances un convoi spécial. Il avait donné rendez-vous aux Belges, dans la soirée, à la gare du chemin de fer, et il voulait absolument partir le même jour.
Je le renvoyai à deux heures de là, et le fis tenir en surveillance.
J’avais besoin d’informations auprès du ministre de l’intérieur; mais il était au Conseil, et je ne pus rien savoir.
A l’heure indiquée. Fosse revint chercher son permis de départ. Je ne savais trop quel parti prendre, et j’emmenai Fosse avec moi au ministère de l’intérieur. Après une heure d’attente, le secrétaire de M. Ledru-Roliin vint me dire que les membres du Gouvernement devaient assistera une représentation populaire au théâtre National. Il était donc probable que le ministre de l’intérieur s’y trouvait aussi.
Je dus alors, dans la crainte de contrecarrer des démarches qu’il ne m’appartenait point de juger, accorder le permis en question. L’heure du départ
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était sonnée. Mercier, que j’avais désigné pour surveiller la gare du clteuiin de fer, vint me prévenir que les Belges remplissaient déjà l’embarcadère.
On disposa un convoi pour les deux détachements; je dis les deux, cai' parmi les quinze cents Belges qui partirent, il y avait division : les uns, commandés par Blervacq , accusant Fosse et les siens d’être vendus au prince d’ Orange; ceux-ci disant que Blervacq et ses camarades soutenaient la mauvaise cause. Une dispute violente s’engagea ; ils manquèrent d’en venir aux mains; et, menaçant de mettre le feu à la gare, ils demandèrent deux trains séparés.
Le citoyen Mercier, en présence des principaux administrateurs du chemin de fer, leur adressa quelques paroles énergiques; et, soit crainte, soit raison, ces hommes si exigeants tout à l’heure, se résignèrent à partir tous ensemble.
Un second détachement partit encore le lendemain.
On sait les détails de cette tentative aventureuse. Les Belges s’armèrent sur la route et au moment du départ de Lille. Leurs fusils provenaient en grande partie de la prise d’une caisse d’armes destinées aux gaixles nationales de la frontière. Une
CHÀPITKE XI.
colonne d’environ onze cents hommes se dirigea, le 28 mars au soir, sur la route de Menin, pour enirer en Belgique par Bourbecque. Mais, soit dillicultcs imprévues, soit trahison, soit fatalité, ils se rabattirent sur Mouscroii, passage très-bien défendu par les troupes royales.
Il était jour, lorsqu’ils fouillèrent le poste de la douane, qui se trouva désert. Alors ils eurent l’imprudence de s’avancer sur le territoire belge, où tout à coup parurent un régiment d’infanterie, des chasseurs à cheval et de l’artillerie.
Un feu assez vif se prolongea de part et d’autre pendant plus d’une heure, quoique les braves ouvriers se fussent éparpillés en tirailleurs sous les décharges de mitraille.
Ils rentrèrent sur le territoire français après avoir tué une douzaine de soldats et perdu à peu près le même nombre d’hommes. Il y eut environ vingt-cinq à trente blessés de chaque côté.
Ce fut donc véritablement au piège tendu à la crédulité des Belges. Fosse accuse Blervacq, O’spilton et Delestrée d’avoir servi d’agents provocateurs; mais ils sont en prison et sous le poids d’une condamnation capitale. 11 n’est pas d’ailleurs dans l’usage des gouvernements qui ont à craindre
JOB Mt^:MUlKk:S DE CALSSIDIl-RE.
des révélations de salarier ainsi des serviteurs compromettants. Nous ne disons pas non plus que Fosse se soit rendu coupable de ce crime. Ce qui est plus probable, c’est que quelque agent, dont le nom est inconnu , aura mis en garde le gouvernement belge, qui, par suite, avait pris ses mesures.
Quoi qu’il en soit, quelques débris de cette triste expédition rentrèrent à Paris encore plus misérables qu’auparavant. On les recueillit pendant quelques jours à la caserne des Grès, où dos rations de vivres leur furent distribuées. Ainsi se termina cette échauflburée, qui pèse encore sur d’autres hommes que sur ses véritables auteurs.
Si j’avais été appelé à donner un concours direct à cette affaire, je l’aurais voulue largement traitée, avec des forces militaires, et la certitude d’un appui dans les populations du Borinage, dont les habitants ont plus de propension aux idées démocratiques que ceux des villes de Bruxelles et de Gand. On voulut se hâter, afin d’avoir les honneurs du succès ; on n’a fait que de la couardise et de la trahison !
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